L’ÈRE TRUMP SE­LON JIM HOBERMAN

Cri­tique historique du Vil­lage Voice, Jim Hoberman s'est tou­jours mon­tré pers­pi­cace quand le ci­né­ma amé­ri­cain se frot­tait à la po­li­tique. Rien d'éton­nant donc qu'il dé­cide, au mo­ment de l'élec­tion de Do­nald Trump, de le com­pa­rer à Ro­nald Reagan.

So Film - - SOMMAIRE - PAR JIM HOBERMAN

Dé­cryp­tage. Cri­tique historique du Vil­lage Voice, Jim Hoberman s'est tou­jours mon­tré pers­pi­cace quand le ci­né­ma amé­ri­cain se frot­tait à la po­li­tique. Rien d'éton­nant donc qu'il dé­cide, au mo­ment de l'élec­tion de Do­nald Trump, de le com­pa­rer à Ro­nald Reagan.

Do­nald J. Trump n'est pas le pre­mier amuseur pro­fes­sion­nel (ni même le pre­mier col­por­teur) à avoir été élu pré­sident de la Ré­pu­blique des Etats-Unis, mais lui, il pour­rait bien re­fu­ser de sor­tir de son rôle ou de l'adap­ter : ce n'est pas Ro­nald Reagan.

Reagan re­pré­sen­tait l'ar­ché­type du Hol­ly­wood des an­nées qua­rante. Il était l'in­car­na­tion même des « hap­py end » et des émo­tions simples, des his­toires amu­santes et de la consom­ma­tion os­ten­sible, du pa­trio­tisme mièvre et de l'an­ti­com­mu­nisme pa­ra­noïaque, des joyeuses ba­na­li­tés et du code de la pro­duc­tion ci­né­ma­to­gra­phique qui, bien rô­dé, ban­nis­sait toute réa­li­té sus­cep­tible de mettre mal à l'aise. Il croyait vrai­ment en la ma­gie du ci­né­ma.

Comme son pré­dé­ces­seur John F. Ken­ne­dy, mais en al­lant plus loin en­core, Reagan a émer­gé d'une vie de rêve pour as­su­mer le rôle du héros sym­pa­thique, pho­to­gé­nique, jouant son propre per­son­nage au sein d'un spec­tacle « feel-good » gran­diose (qui in­cluait la conquête de la plus pe­tite na­tion du monde oc­ci­den­tal) et des scé­na­rios tout faits, au­tre­ment ap­pe­lés « séances pho­tos ». Comme ne tardent pas à le com­prendre ceux qui se penchent sur les pe­tits pa­piers de Reagan, son coeur est tou­jours res­té à Hol­ly­wood. Le jour où il a pré­si­dé la cé­ré­mo­nie d'ou­ver­ture de Dis­ney­land, en 1955, il a évi­dem­ment ga­gné la sta­ture im­pre­nable de maître de cé­ré- mo­nie pré­fé­ré des Amé­ri­cains. Do­nald Trump a beau avoir une étoile sur Hol­ly­wood Bou­le­vard, c'est quand même autre chose : Trump n'est pas une star du ci­né­ma, c'est une cé­lé­bri­té. Plus exac­te­ment, c'est une créa­ture en­gen­drée et bi­be­ron­née par les suc­ces­seurs de Hol­ly­wood, les chaînes d'in­for­ma­tions du câble, la té­lé-réa­li­té, les émis­sions ra­dio­pho­niques et les mé­dias so­ciaux qui forgent le dis­cours na­tio­nal. Reagan a ali­men­té ce dis­cours de pe­tites fan­tai­sies amu­santes. Trump a dé­ve­lop­pé bien da­van­tage l'éco­sys­tème dé­plo­rable de l'in­for­ma­tion, qui était dé­jà vi­cié par les men­songes, et où ses bê­tises, preuves de son manque de pro­fes­sion­na­lisme, ont été prises pour des vé­ri­tés. Pen­dant ses dé­bats té­lé­vi­sés, Trump se com­por­tait comme s'il par­ti­ci­pait à Sur­vi­vor (ver­sion amé­ri­caine de Koh-Lan­ta, ndlr) et pen­dant ses au­di­tions de ca­bi­net, comme s'il était dans Ce­le­bri­ty Ap­pren­tice (émis­sion de té­lé-réa­li­té créée par Do­nald Trump où des stars vivent en­semble dans un même ap­par­te­ment et doivent af­fron­ter une sé­rie d'épreuves, ndlr). En ac­teur che­vron­né de la scène des ta­bloïds new-yor­kais et show­man ex­pé­ri­men­té ayant pré­sen­té ces évé­ne­ments car­na­va­lesques comme s'il s'agis­sait de concours de beau­té ou de com­bats de catch pro­fes­sion­nels, Trump était par­fai­te­ment à l'aise au mi­lieu de ce ta­page illu­soire. Et bien qu'il soit dif­fi­cile de l'ima­gi­ner ama­douer les jour­na­listes du Gri­di­ron Club – comme Reagan le fit, vê­tu d'un sa­rape et d'un som­bre­ro bien trop grand, al­lant jus­qu'à interpréter une ver­sion de la chan­son « Maña­na » alors même qu'il en­vi­sa­geait une in­ter­ven­tion ar­mée en Amé­rique du Sud –, Trump n'était pas moins à l'aise avec les règles du di­ver­tis­se­ment. Aus­si spé­cieux que ce fût, Trump a pro­mis que l'abon­dance triom­phe­rait de la ra­re­té et la com­mu­nau­té de l'écla­te­ment. De fa­çon plus concrète, il com­pa­rait sa propre éner­gie à l'épui­se­ment de ses ri­vaux, po­sant l'in­ten­si­té « hon­nête » de sa rhé­to­rique en opposition à leurs ma­ni­pu­la­tions fa­ti­guées. Et tout ça, la plu­part du temps, en fai­sant montre d'un dé­sir fré­né­tique d'échap­per à toute contrainte.

La cam­pagne de Trump a es­sen­tiel­le­ment consis­té en une tour­née du­rant la­quelle il a of­fert un one-man-show qui res­sem­blait fort à ceux de ce co­mé­dien rustre, fran­che­ment pas po­li­ti­que­ment cor­rect et au per­son­nage bien ci­se­lé : An­drew Dice Clay (au­tre­ment ap­pe­lé Di­ce­man, lit­té­ra­le­ment « l'homme des dés », qui a fait sa pre­mière ap­pa­ri­tion dans Ce­le­bri­ty Ap­pren­tice en 2009, connu pour avoir été la pre­mière cé­lé­bri­té à se faire vi­rer – il s'était ou­ver­te­ment mo­qué du maître de cé­ré­mo­nie). Trump a dit des choses scan­da­leuses, en­cou­ra­gé les dé­chaî­ne­ments et lan­cé l'idée va-t'en-guerre se­lon la­quelle le com­bat était plié d'avance. Il a in­vo­qué des en­ne­mis ima­gi­naires et in­ven­té des per­son­nages de des­sins ani­més pour lui ser­vir de faire-va­loir : Lit­tle Ma­rio (« Pe­tit Ma­rio »), Lyin'Ted (« Ted Gi­sant »), Croo­ked Hilla­ry (« Hilla­ry Mal­hon­nête »). Vu sa

toute pe­tite marge de vic­toire en Penn­syl­va­nie et dans le Mi­chi­gan, il est fort pos­sible que Trump n'ait ga­gné que parce que cer­taines per­sonnes l'ont pris pour quel­qu'un de mar­rant – comme The Dai­ly Show.

Les jour­na­listes et les uni­ver­si­taires es­saient de com­prendre les te­nants et les abou­tis­sants ayant conduit à la ca­tas­trophe élec­to­rale qui a me­né Trump au pou­voir. Les cri­tiques de ci­né­ma font la même chose : un exemple par­mi d'autres, la table ronde or­ga­ni­sée par In­die­wire sur le thème « Comment les réa­li­sa­teurs et les cri­tiques doivent s'adap­ter à l'ère Trump ». Cer­tains se de­mandent comment Trump pour­rait être in­car­né à l'écran ou si, d'une ma­nière ou d'une autre, son ar­ri­vée au pou­voir au­rait été pré­dite dans des films. Trump a ins­pi­ré le mé­chant ri­di­cule in­ter­pré­té par Da­niel Clamp dans Grem­lins 2 : La Nou­velle Gé­né­ra­tion, de Joe Dante, mais il est dif­fi­cile de trou­ver des films, an­ciens ou ré­cents, qui au­raient an­ti­ci­pé son as­cen­sion. Les deux films les plus sou­vent ci­tés sont l'in­dé­mo­dable et pro­phé­tique Un homme dans la foule (1957), d'Elia Ka­zan – dans le­quel la té­lé­vi­sion per­met à un chan­teur de se­conde zone de s'éle­ver au rang de dé­ma­gogue po­li­tique – et la co­mé­die low­brow (mou­ve­ment cultu­rel ca­li­for­nien des 70's proche de la pop sur­réa­liste, ndlr) de Mike Judge, Idio­cra­cy (2006) – qui dé­peint un fu­tur na­vrant dans le­quel un an­cien cat­cheur de­vient pré­sident et où la ci­vi­li­sa­tion s'ef­fondre parce qu'on ir­rigue les terres agri­coles d'une boisson pour spor­tifs qui dé­truit le cer­veau.

C'est à la té­lé­vi­sion qu'on trouve des signes de l'élec­tion pré­si­den­tielle de 2016. A tra­vers le propre show de Trump, bien sûr, mais pas seule­ment : comptent aus­si les sé­ries té­lé­vi­sées qui ont pas­sé les cinq der­nières an­nées à mon­trer des cryp­to-Hilla­ry : Veep, dans le­quel, après cinq sai­sons, Ju­lia Louis-Drey­fus perd la pré­si­dence ; Ma­dam Se­cre­ta­ry, où Téa Leo­ni, une ana­lyste de la CIA, est nom­mée se­cré­taire d'Etat ; The Good Wife : Ju­lian­na Mar­gu­lies y joue la femme d'un po­li­ti­cien vé­reux qui de­vien­dra elle-même can­di­date ; et même Ho­me­land, où Claire Danes in­ter­prète l'un des agents de la CIA les plus mys­tiques qui soient. Les spec­ta­teurs de ces sé­ries ont peu de chance de coïn­ci­der avec ceux de Ce­le­bri­ty Ap­pren­tice. Le signe le plus fin se trouve peut-être dans The Ame­ri­cans : des ban­lieu­sards or­di­naires – un couple avec deux en­fants ; rien là qui at­tire par­ti­cu­liè­re­ment l'at­ten­tion –, dont un voi­sin est agent du FBI, sont en fait des as­sas­sins : deux agents se­crets so­vié­tiques « en som­meil ». Ce qui est fort, ici, ce n'est pas tant de réus­sir à faire que les spec­ta­teurs s'iden­ti­fient aux es­pions russes, mais de sou­le­ver l'idée qu'on ne sait pas qui sont réel­le­ment nos voi­sins, ain­si que de sou­li­gner la xé­no­pho­bie am­biante sous-ja­cente, pos­tu­lat de base de la sé­rie. Plus pro­phé­tique que n'im­porte quel film, c'est le der­nier ou­vrage de l'his­to­rien du ci­né­ma Charles Mus­ser, qui a pa­ru ré­cem­ment : Po­li­ti­cking and Emergent Me­dia: US Pre­si­den­tial Elec­tions of the 1890's (« Ma­noeuvres po­li­tiques et mé­dias émer­gents : les élec­tions pré­si­den­tielles amé­ri­caines dans les an­nées 1890 », en VF). Mus­ser, pro­fes­seur de ci­né­ma et d'études des mé­dias à Yale, qui a énor­mé­ment écrit sur les dé­buts du ci­né­ma­to­graphe, y ra­conte quatre élec­tions pré­si­den­tielles suc­ces­sives sur douze ans, entre 1888 et 1900. Mus­ser dé­crit pré­ci­sé­ment les deux cam­pagnes que Ben­ja­min Harrison a me­nées contre Gro­ver Cle­ve­land, ain­si que les deux autres op­po­sant William McKin­ley à William Jen­nings Bryan, ana­ly­sant la fa­çon dont cha­cun s'est em­pa­ré des jour­naux quo­ti­diens, des pro­jec­teurs ste­reop­ti­con (sorte de dia­po­ra­ma), des pre­mières ca­mé­ras et du pho­no­graphe. Les Ré­pu­bli­cains, qui ga­gnèrent trois des quatre élec­tions dont Mus­ser fait état, étaient de fait in­ves­tis dans les nou­veaux

mé­dias, pour des rai­sons à la fois fi­nan­cières et stra­té­giques. La conclu­sion qu'on peut ti­rer du tra­vail de Mus­ser – comme de ce­lui de Ma­shall McLu­han, que Mus­ser ne men­tionne ja­mais –, c'est que le can­di­dat qui sait le mieux se ser­vir des nou­velles tech­no­lo­gies gagne la plu­part du temps. En ex­tra­po­lant ce « Ma­noeuvres po­li­tiques et mé­dias émer­gents », on peut évo­quer la fa­çon dont Frank­lin Roo­se­velt (tout comme Hit­ler) a uti­li­sé la ra­dio avec suc­cès, dans les an­nées 30, ain­si que les spots pu­bli­ci­taires té­lé­vi­sés avant-gar­distes de Dwight Ei­sen­ho­wer et le mea culpa té­lé­vi­sé de son co­lis­tier, Ri­chard Nixon, en 1952. La tra­di­tion po­pu­laire veut que Ken­ne­dy se soit as­su­ré la vic­toire au cours de son dé­bat té­lé­vi­sé avec Nixon. Vingt ans plus tard, Reagan a fait preuve de la même maî­trise et bat­tu Jim­my Car­ter. Bill Clin­ton fut le pre­mier can­di­dat à la pré­si­dence qui a com­pris la por­tée des chaînes câ­blées – de MTV en par­ti­cu­lier. Ba­rak Oba­ma fut le pre­mier can­di­dat à uti­li­ser les mé­dias so­ciaux, au pre­mier rang des­quels YouTube. Do­nald Trump, une per­son­na­li­té de la té­lé­vi­sion de­puis belle lu­rette, s'est fait avec Twit­ter. Le pro­chain nou­veau média se­ra peut-être une forme de réa­li­té vir­tuelle (ce qu'a pro­phé­ti­sé le car­too­nist Walt Kel­ly, au cours de la cam­pagne pré­si­den­tielle de 1960, quand le per­son­nage de Po­go dit à son ami la tor­tue que les élec­tions amé­ri­caines semblent plu­tôt ar­rié­rées : « Ce qu'on doit d'abord faire, c'est élire un écri­vain-fan­tôme et trou­ver en­suite un can­di­dat qui convien­dra à son style. » ) Trump l'a aus­si uti­li­sée, bien sûr. Sa vé­ri­table in­no­va­tion, c'est d'avoir com­bi­né la té­lé de di­ver­tis­se­ment et les mé­dias so­ciaux – ce à quoi un grand nombre de shows té­lé­vi­sés, comme la sit­com How I Met Your Moo­ther, se sont consa­crés, en don­nant à leurs per­son­nages de fic­tion une exis­tence dans les mé­dias so­ciaux. Trump s'est mis au tweet il y a six ou sept ans, à peu près au mo­ment où The Ap­pren­tice s'est trans­for­mé en The Ce­le­bri­ty Ap­pren­tice. Pour em­ployer un terme propre au ci­né­ma, cette fa­çon d'in­ter­pel­ler di­rec­te­ment le pu­blic a pour fonc­tion de le rendre cap­tif.

Je ne suis pas un dé­ter­mi­niste. Ce n'est pas l'uti­li­sa­tion avant-gar­diste des mé­dias par Trump qui lui a as­su­ré son élec­tion. Comme tout ga­gnant, il a eu de la chance – à un point pour le moins sur­pre­nant. James Co­mey lui a ren­du un énorme ser­vice, tout comme les gou­rous ar­ro­gants à la tête de la cam­pagne de Clin­ton, qui avaient dé­ci­dé que le Mi­chi­gan se­rait évi­dem­ment bleu. Mais comme Trump a aus­si bé­né­fi­cié de fausses in­for­ma­tions, de chat­bots et de trolls, il se­rait idiot de sous-es­ti­mer la fa­çon dont sa fa­mi­lia­ri­té avec les mé­dias lui a per­mis de struc­tu­rer son dis­cours élec­to­ral et sa réa­li­té sim­pliste.

En se ser­vant des prin­cipes de la té­lé-réa­li­té et de la puis­sance de Twit­ter, Trump a réus­si à mon­ter son spec­tacle et à le li­vrer qua­si im­mé­dia­te­ment à un pu­blic de fans, exac­te­ment comme La­dy Ga­ga peut s'adres­ser à ses « monstres ». Ce coup double sur­puis­sant a eu pour ef­fet de faire exis­ter un sen­ti­ment de com­mu­nau­té. Pas éton­nant que les gens aient pris pour ar­gent comp­tant ce si­mu­lacre de dis­cours franc et d'au­then­ti­ci­té. Qu'il se fût agi d'une stra­té­gie cons­ciente ou d'une in­tui­tion mé­ga­lo­ma­niaque, ça a suf­fi pour ga­gner cette élec­tion – et sur­prendre les Ré­pu­bli­cains les plus à droite, ceux qui vont main­te­nant di­ri­ger le show. •

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