Ci­né Life : Alain Pen­so, le mon­sieur « Ci­né­ma » des lé­gis­la­tives

Entre l'ai­greur d'Hen­ri Guai­no qui trou­vait ses élec­teurs « à vo­mir » et la dé­faite de Na­tha­lie Kos­cius­ko-Mo­ri­zet dans une zone ju­gée im­per­dable pour la droite, c'est peu dire que la 2e cir­cons­crip­tion de Pa­ris a été une terre de sur­prises lors des der­niè

So Film - - SOMMAIRE - PAR ARTHUR CERF – PHO­TO : GWENAELLE WIT

Sous les feux du so­leil de juin, la ti­gnasse blanche d'Alain Pen­so a pris du vo­lume. Un dé­tail qui in­quiète Mar­gue­rite, la « di­rec­trice ar­tis­tique » de sa cam­pagne. Em­bar­ras­sée, elle at­trape une grosse brosse et la passe plu­sieurs fois dans ses che­veux mal ar­ran­gés. Pro­blème ré­so­lu. Mais un autre dé­tail semble l'en­nuyer. La voi­là qui se met donc à tar­ti­ner de fond de teint le vi­sage du can­di­dat à la 2e cir­cons­crip­tion de Pa­ris. Les mou­ve­ments du pin­ceau l'in­ter­rompent en pleine élu­cu­bra­tion sur le sens du com­mu­nisme dans La Mère de Pou­dov­kine. « Bon Mar­gue­rite… » , souffle-t-il, aga­cé. « Mais c'est parce que Bo­ris est en train de fil­mer !» Bo­ris Chau­mon n'est autre que le sup­pléant d'Alain Pen­so, un jeune réa­li­sa­teur qui, de­puis un an, tourne un film « sur le chan­ge­ment d'iden­ti­té » . Une idée d'ailleurs à l'ori­gine de la can­di­da­ture d'Alain Pen­so. « On vou­lait qu'un des per­son­nages soit dé­pu­té, dit ce­lui-ci, avant de ta­per sur la table en fer­raille dis­po­sée dans la cour des Sept Par­nas­siens, un ci­né­ma du 14 ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris. Mais on ne va pas jouer un dé­pu­té sans être dé­pu­té ! Alors j'ai dé­ci­dé de me pré­sen­ter aux lé­gis­la­tives ! » Une dé­ci­sion que cet an­cien cri­tique a prise deux jours avant la date bu­toir. « J'ai fon­cé à la pré­fec­ture. Comme sup­pléant, j'ai pris le ca­mé­ra­man. Comme man­da­taire fi­nan­cier un bon co­pain à moi. Et on est par­tis sur les cha­peaux de roues !» Son pro­gramme était tout trou­vé : le ci­né­ma à vo­lon­té ! Pen­so ré­sume l'idée : « C'est comme quand on mange chez Flunch à vo­lon­té, là on peut man­ger des films à vo­lon­té ! »

TROIS FILMS PAR JOUR

« Man­ger des films à vo­lon­té ». Un beau com­bat. Et qui vi­sait no­tam­ment à faire rem­bour­ser l'in­té­gra­li­té des ti­ckets de ci­né­ma par la sé­cu­ri­té so­ciale au mo­tif que le sep­tième art se­rait le meilleur des an­ti­dé­pres­seurs. « Nous sommes le plus gros pays consom­ma­teur d'an­ti­dé­pres­seurs, pose Pen­so. Eh bien moi, je pro­pose que ces gens aillent au ci­né­ma et qu'on leur pres­crive des films : Les Lu­mières de la ville de Cha­plin, La Ba­lade sau­vage de Ma­lick, C'est donc ton frère de Lau­rel et Har­dy et même les films sur le crime de Coppola, ça pour­rait mon­trer aux gens ce qu'il ne faut pas faire. » Une pro­po­si­tion bien­veillante. En même temps qu'une forme de re­vanche sur son en­fance ryth­mée par les frus­tra­tions de ne pas pou­voir al­ler au ci­né­ma. Jus­qu'à sa toute pre­mière pro­jec­tion, dont Pen­so parle avec émo­tion. « Un jour mon père nous a don­né un franc pour al­ler au ci­né­ma avec mon frère mais le di­manche, ça coû­tait 1,5 franc, re­mâ­chet-il. Le type du ci­né­ma a eu mal au coeur alors il nous a lais­sés ren­trer. » Un pre­mier émer­veille­ment qui a fait naître en lui un be­soin bou­li­mique de voir des films. Pen­dant des an­nées, le jeune Alain a donc res­quillé, se dé­brouillant tant bien que mal pour al­ler voir trois films par jour, en bi­douillant ses vieux ti­ckets ou en col­lant de près la per­sonne de­vant pour ren­trer dans la salle sans être re­mar­qué. Un be­soin vi­tal. « Le ci­né­ma res­taure quelque chose en nous », sait-il de­puis cette époque. Voi­là d'ailleurs ce qui l'a ame­né à créer la re­vue Ci­né­ma des évé­ne­ments, il y a de ça quelques dé­cen­nies. « J'avais mis de l'ar­gent de cô­té en ven­dant des che­mises et des chaus­settes sur le mar­ché, ra­conte-t-il. La re­vue était en fa­veur des idées pro­gres­sistes dans l'image, la fa­çon de fil­mer et en fa­veur des oeuvres qui per­met­taient d'avoir des dé­bats sur la vie en so­cié­té. » Des convic­tions qui l'ont en­suite ame­né à pré­si­der la Quin­zaine du jeune ci­né­ma à Cannes dans les an­nées 1970. Son pre­mier en­ga­ge­ment po­li­tique et so­cial. « Des gens trou­vaient que ce que je fai­sais était for­mi­dable, dit-il fiè­re­ment. Mais ce n'est pas moi Alain Pen­so qui suis for­mi­dable, ce sont les idées qui sont for­mi­dables. » Et des « idées for­mi­dables » , Alain Pen­so en avait une ky­rielle pour l'As­sem­blée na­tio­nale. D'abord, aug­men­ter le bud­get de la cul­ture qui pla­fonne à 1,1 %. « Pour moi, il ne de­vrait pas être à moins de 10 %. » De toute ur­gence, na­tio­na­li­ser et re­mettre en fonc­tion la Pa­gode, faire ins­crire la rue Cham­pol­lion (dans le 5e ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris, où se trouvent trois salles de ci­né­mas his­to­riques, ndlr) au pa­tri­moine mon­dial de l'hu­ma­ni­té et or­ga­ni­ser des ren­contres dî­na­toires chez les ac­teurs et réa­li­sa­teurs. Une évi­dence. « Moi j'ai­me­rais bien bouf­fer chez Ca­the­rine De­neuve ou chez Tom Cruise, dit-il. J'ai­me­rais bien al­ler bouf­fer chez lui parce ses films sont nuls, com­plè­te­ment nuls. Je suis al­lé voir La Mo­mie et au bout d'un quart d'heure, j'ai dit ras-le-bol de La Mo­mie. Donc je vou­drais al­ler chez lui pour l'em­mer­der. Pour lui dire que s'il est riche, c'est grâce à nous donc main­te­nant il va nous ex­pli­quer un peu comment il a fait et il va nous comp­ter par­mi ses amis puis­qu'on paye pour al­ler le voir ! » Bien. Par­mi les autres pro­po­si­tions : confier la res­pon­sa­bi­li­té du pay­sage ur­bain aux chefs dé­co­ra­teurs des pla­teaux et aux res­pon­sables des ef­fets spé­ciaux. « Ça res­sem­ble­rait à un pa­ra­dis avec des fleurs et des feuilles par­tout !, rêve-t-il. Mais non, on pré­fère vivre dans le bé­ton. » A cô­té de ça, Pen­so pré­voyait de ren­ver­ser la table du sys­tème de fi­nan­ce­ment des films. Par la mise en place d'une po­li­tique cultu­relle plus res­pec­tueuse de la pa­ri­té, no­tam­ment. « Après 50 ans, ça de­vient im­pos­sible pour une femme de trou­ver un rôle ou un scé­na­rio, il faut ar­rê­ter ! Il n'y en a pas dans la rue des his­toires avec des femmes de plus de 50 ans ? » Et par l'in­tro­duc­tion du scé­na­rio ano­nyme parce que c'est « ter­mi­né les pe­tits ar­ran­ge­ments ! » Quoi d'autre ? La sau­ve­garde et l'ap­pro­vi­sion­ne­ment de l'ar­moire à di­ges­tifs du Pa­lais-Bour­bon, puisque « l'al­cool, ça aide un peu ».

« BRA­VO L'AR­TISTE ! »

Sé­rieu­se­ment, donc, Alain Pen­so ad­met avoir me­né une cam­pagne sur­réa­liste. « Une cam­pagne à la Pré­vert ! » , ré­pète-t-il à l'en­vi. Une cam­pagne com­pli­quée, aus­si, tant il a fal­lu faire vite. Car après s'être pré­sen­té in ex­tre­mis, Pen­so com­mande ses af­fiches de cam­pagne à Co­logne. « C'était dix fois moins cher mais on ne les a re­çues que trois jours avant le pre­mier tour. » De nuit, Alain et Bo­ris em­barquent donc dans la voi­ture de Serge, le man­da­taire fi­nan­cier, et font le tour de la cir­cons­crip­tion. Pas vrai­ment une pro­me­nade de san­té. « On a col­lé soixante pan­neaux, Bo­ris fil­mait et col­lait en même temps et la voi­ture de Serge a été écla­tée par une benne à or­dures, on est ren­trés à 3 heures du ma­tin. » Puis le can­di­dat du sep­tième art est al­lé à la ren­contre de ses élec­teurs. Ceux-là même que le mal­heu­reux Hen­ri Guai­no ju­geait « à vo­mir » . Ce n'est pas du tout l'avis d'Alain Pen­so. « Il est tom­bé sur la tête de dire ça. Il y a des bour­geois, des gens qui ont du fric et qui peuvent nous ai­der. Mais si on commence par les trai­ter de connards, on ne peut pas. Et puis moi j'ai croi­sé des gens mer­veilleux. » Au mar­ché de la poé­sie no­tam­ment. À en croire le can­di­dat, les gens y ont été par­ti­cu­liè­re­ment ré­cep­tifs. Lui s'est d'ailleurs sen­ti si à l'aise qu'il a dé­ci­dé de pro­non­cer un dis­cours bien sen­ti. « Cha­cun de nous a de l'or en lui. Nous de­vons l'ex­ploi­ter car il nous per­met d'être nous-même. » Mar­gue­rite se sou­vient des ap­plau­dis­se­ments qui ont sui­vi ces quelques mots. « Notre idéal, ça au­rait été que la so­cié­té soit l'équi­valent de la place Saint-Sul­pice le jour du mar­ché de la poé­sie. » Re­tour à la réa­li­té. Dans le bu­reau de vote du sup­pléant Bo­ris Cho­mon, Alain Pen­so a re­cueilli deux voix. Celle de Bo­ris, évi­dem­ment. « Et la deuxième, je suis sûr que c'est la jour­na­liste du Monde Ariane Che­min, elle était très en­thou­sias­mée par ma can­di­da­ture. » Au to­tal, le « Ci­né­ma à vo­lon­té ! » a re­cueilli 45 voix. Un score « sym­pa­thique » se­lon Alain Pen­so qui s'at­ten­dait à « faire zé­ro » . Il n'en fal­lait pas plus à une poi­gnée de sym­pa­thi­sants pour crier vic­toire. « Bra­vo l'ar­tiste ! » écri­vait l'un d'eux sur la page Fa­ce­book du mou­ve­ment. Une page de­puis la­quelle Pen­so a te­nu à en­voyer un mes­sage aux dé­pu­tés élus. Une for­mule de Vic­tor Hu­go : « Ah es­prits ! Soyez utiles ! Ser­vez à quelque chose. Ne faites pas les dé­goû­tés quand il s'agit d'être ef­fi­caces et bons. » Pen­so ex­plique : « Là on passe d'un comp­table à un autre comp­table alors qu'il fau­drait un pou­voir hu­ma­niste et pré­ver­sien. » Puis, ce­lui qui en­vi­sage de se pré­sen­ter aux pro­chaines eu­ro­péennes s'en prend au gou­ver­ne­ment. « Ils disent : “J'ai les mains blanches !”, mais ils de­vraient re­gar­der ce qu'ils font. » Et peste en­fin contre le nou­veau pré­sident. « Il a été se­cré­taire de Paul Ricoeur mais il n'y a pas d'éthique là-de­dans. Ma­cron se ré­clame de Ricoeur, moi je me ré­clame de Capra. » Un temps, Pen­so avait d'ailleurs une idée en tête. « Je vou­lais lui en­voyer une note : “Al­lez voir Mr. Smith au Sé­nat !”, c'est un bon ma­nuel. » •

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