In­fil­tré : François Ruf­fin en cam­pagne

D'un cô­té, un ac­teur de se­conde zone qui a mul­ti­plié les rôles hu­mo­ris­tiques au ci­né­ma pen­dant des an­nées. De l'autre, un jour­na­liste aux sour­cils fron­cés qui a re­çu le der­nier Cé­sar du meilleur do­cu­men­taire. Comme on pou­vait s'y at­tendre, le duel qui a o

So Film - - SOMMAIRE - PAR CH­RIS­TOPHE GLEIZES, À AMIENS. PHO­TOS : GWENAELLE WIT

Dix-huit heures, le so­leil dé­cline dans la rue Ro­land Douay, dans le quar­tier du Pi­geon­nier à Amiens. Trois sil­houettes se dé­tachent au mi­lieu d'un ho­ri­zon rec­ti­ligne de mai­sons en briques. Quinze bonnes mi­nutes que Ja­son, jeune homme de 19 ans au phy­sique mai­gri­chon et à la cas­quette à l'en­vers, lustre la voi­ture bleue qu'il vient d'ache­ter, sous les re­gards amu­sés de son pe­tit frère et de sa ma­mie Chan­tal. « C'est mon ca­deau d'an­ni­ver­saire, je veux en prendre soin » , as­sure-t-il, en grat­tant avec son chif­fon une tache ima­gi­naire sur la por­tière avant. En ce di­manche après-mi­di, l'heu­reux pro­prié­taire a d'autres prio­ri­tés que d'al­ler vo­ter pour le se­cond tour des lé­gis­la­tives. « Ça ne m'in­té­resse pas, je ne sais même pas qui est can­di­dat. »

MY NAME IS NOBODY

Ja­son a pour­tant été le fi­gu­rant in­vo­lon­taire d'une su­per­pro­duc­tion po­li­tique. Dans cette 1re cir­cons­crip­tion de la Somme, aux al­lures de mine d'or élec­to­rale pour les ex­trêmes, deux « idées du ci­né­ma » se sont af­fron­tées. D'un cô­té, le dé­bon­naire Franck de La­per­sonne, co­mé­dien pa­ri­sien qui compte à son ac­tif plus d'une cin­quan­taine d'ap­pa­ri­tions dans des films, des pièces de théâtre et des sé­ries té­lé, dont la plus cé­lèbre fut Pa­lace de Jean-Mi­chel Ribes et Ro­land To­por, à la fin des an­nées 80. A l'époque, le co­mé­dien fait ad­mi­rer ses mi­miques et son vi­sage pou­pon aux cô­tés de Va­lé­rie Le­mer­cier dans des rôles de se­conde main : Co­mier, l'as­sis­tant du Doc­teur Swift, mais aus­si le roi Dra­go­mir de Croa­tie et même Mon­sieur Anus... De­puis son ral­lie­ment à Ma­rine Le Pen en dé­cembre Mis­ter Nobody – comme le sur­nomme ses an­ciens ca­ma­rades - paye très cher son co­ming out fron­tiste : son té­lé­phone ne sonne plus, les rôles lui échappent. Tant et si bien que l'an­cien pitre de Case dé­part, qui vit sur ses maigres éco­no­mies, se consacre à sa re­con­ver­sion avec zèle. Cou­vé par Flo­rian Phi­lip­pot, le rou­quin de 53 ans a été pa­ra­chu­té ici, dans cette ré­gion où Ma­rine Le Pen a fait plus de 28 % au pre­mier tour de la pré­si­den­tielle. En­jeu : ca­pi­ta­li­ser sur la co­lère d'une ré­gion en crise, frap­pée par la dés­in­dus­tria­li­sa­tion. Eric Ri­cher­moz, le se­cré­taire dé­par­te­men­tal du FN, can­di­dat de la 4e cir­cons­crip­tion, qui pa­tiente en at­ten­dant les ré­sul­tats du pre­mier tour dans le lo­cal du par­ti, joux­tant une bou­che­rie hal­lal. « Pen­dant les pré­si­den­tielles, c'est lui qui fai­sait les dis­cours des mee­tings de Ma­rine, pour chauf­fer la salle. Il a un vé­ri­table ta­lent pour ça, il ar­ri­vait à élec­tri­ser la foule. »

MON NOM EST FRANÇOIS

Face à lui s'est ra­pi­de­ment dres­sé un vi­sage sé­rieux et presque tou­jours ren­fro­gné : ce­lui de François Ruf­fin. Pro­pul­sé sur le de­vant de la scène par le car­ton sur­prise de Mer­ci Pa­tron, le ré­dac­teur en chef du jour­nal Fa­kir s'est lan­cé en po­li­tique en no­vembre 2016, en

fon­dant son propre mou­ve­ment, nom­mé Pi­car­die de­bout. Axée sur un slo­gan si­byl­lin – « Ils ont l'ar­gent, on a les gens » – sa cam­pagne mar­quée très à gauche a pro­gres­si­ve­ment re­çu le sou­tien du Par­ti com­mu­niste fran­çais, de la France in­sou­mise, d'Eu­rope éco­lo­gie les Verts et d'En­semble!. Par­ti de rien, il a su im­po­ser son style par­ti­cu­lier au fil des mois en mi­sant sur son an­crage lo­cal et sur sa pré­sence sur le ter­rain, au contact des gens, des ou­vriers, des pré­caires de tous bords, en mode di­rect, voire rentre-de­dans. Exemple : « D'après lui, étu­dier les dos­siers “ça ne sert à rien”. Et ce se­rait un gage de “vo­lon­té po­li­tique”, presque, que de n'en rien sa­voir. Je vois mal comment nous pour­rions trans­for­mer le réel sans d'abord le connaître”. » Condam­né à ré­agir, le can­di­dat du FN a pro­gres­si­ve­ment lâ­ché ses coups : « J'ai lu ses livres. Uni­que­ment du bla-bla, une mu­sique sur la pau­vre­té, ja­mais sui­vie d'ac­tion, comme le prouve son ral­lie­ment à Ma­cron au se­cond tour. »

En­car­té chez les Ré­pu­bli­cains, Lu­do­vic ha­bite de­puis 45 ans à Amiens et a sui­vi tout ce cirque pen­dant plu­sieurs se­maines d'un oeil las. En ce soir de ré­sul­tats, où règne un « sus­pense hit­ch­co­ckien » , il re­grette la théâ­tra­li­sa­tion ex­ces­sive du dé­bat po­li­tique. « Ruf­fin, j'aime pas sa fa­çon de faire, il n'a pas le sens d'un vrai homme po­li­tique, il rue trop dans les bran­cards. Il veut faire du Gre­metz (an­cien dé­pu­té de la Somme, com­mu­niste, ndlr), mais il n'a pas la car­rure. Whirl­pool ou les par­ties de foot, c'est de la com'. Quant à l'autre, c'est un ac­teur pa­ri­sien pa­ra­chu­té, qui ne connaît pas les gens d'ici. »

«DES PRA­TIQUES NAVRANTES»

En tant qu'an­cien mé­len­cho­niste, De La­per­sonne re­con­naît avoir vo­té pour Mer­ci Pa­tron lors de la der­nière cé­ré­mo­nie des Cé­sar, en sa qua­li­té de membre ho­no­raire de l'Aca­dé­mie. De son cô­té Ruf­fin, nie fa­rou­che­ment s tout point com­mun. « Pour eux, le pro­tec­tion­nisme

est juste une fin en soi. Pour moi, ce n'est qu'un moyen, expose le jour­na­liste, sous ses sour­cils brous­sailleux. « Il y a neuf fois le mot étran­ger dans le pro­gramme de Ma­rine Le Pen, mais pas une seule fois ce­lui d'ac­tion­naire ou de di­vi­dende. Les gens ici savent très bien que ce n'est pas l'ou

vrier po­lo­nais l'en­ne­mi, mais l'ac­tion­naire. » De fait, le duel po­li­tique entre les deux ex­trêmes a ra­pi­de­ment tour­né au rè­gle­ment de compte per­son­nel, fa­çon wes­tern. Jus­qu'au point culmi­nant de dé­but juin, lors de « l'em­bus­cade » de Flixe­court, pe­tite com­mune déshé­ri­tée de 3 300 ha­bi­tants au nord-ouest d'Amiens. In­ter­viewé par les jour­na­listes de France 2 pour le 20 h, Franck de La­per­sonne mène cam­pagne dans un pe­tit tro­quet de la ville, quand Ruf­fin dé­barque pour l'in­vec­ti­ver de­vant les ca­mé­ras, avec des ques­tions très pré­cises sur des dos­siers chauds, que le can­di­dat FN a dû es­qui­ver. « C'est ty­pique de François Ruf­fin, qui est tou­jours dans la sur­en­chère. Il aime bien jouer la pro­vo­ca­tion » , dé­plore Eric Ri­cher­moz, qui a lui aus­si fait le buzz ré­cem­ment, en fai­sant de l'au­to-stop avec le rap­peur Gra­dur. Une fois l'in­ci­dent ter­mi­né, De La­per­sonne dé­non­ce­ra les « pra­tiques navrantes » de son ad­ver­saire. Quelques jours après ce coup de théâtre, Franck de La­per­sonne est éli­mi­né dès le 1er tour, avec 15,94 % des voix. Une se­maine plus tard, Ruf­fin l'em­porte contre toute at­tente face à Ni­co­las Du­mont, le maire d'Ab­be­ville et re­pré­sen­tant d'En Marche !, avec 55,97 % des suf­frages. La pa­role à Chan­tal, la grand-mère de Ja­son : « On sait comment ça se passe avec les po­li­tiques, ils parlent, mais ils ne font rien. Tout ça, c'est rien

que du ci­né­ma. »• TOUS PRO­POS RE­CUEILLI S PARC. G ., SAUF MENTIONS.

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