In­ter­view : Mi­chael Dar­mon

Le jour­na­liste Mi­chaël Dar­mon (France Té­lé, Sud Ra­dio) est aus­si scé­na­riste, no­tam­ment sur la sai­son 3 des Hommes de l'ombre, et a été consul­tant lors de l'écri­ture de La Conquête. Ana­lyse d'un fan de Coppola sur la grande sa­ga po­li­tique.

So Film - - SOMMAIRE - PRO­POS RECUEILLIS PAR BE­NOÎT MARCHISIO

Comment vous êtes-vous re­trou­vé à tra­vailler sur le film de Xavier Dur­rin­ger, LaCon­quête ?

C'est Pa­trick Rot­man, le scé­na­riste du film et sur­tout mon di­rec­teur de col­lec­tion au Seuil, qui est à l'ori­gine de cette col­la­bo­ra­tion. Nous dis­cu­tions beau­coup, à l'époque, du re­tard de la France en ma­tière de fic­tion po­li­tique. Nous étions convain­cus que la po­li­tique en­trait dans une ère « fic­tion­nelle ». La cam­pagne de 2007 a mis en scène deux per­son­nages, Royal et Sar­ko­zy, qui avaient un point com­mun : tous les deux ont ba­sé leur conquête po­li­tique sur une rup­ture in­time. Il y avait tout, avec eux : de la ro­mance, du sus­pense, une is­sue in­cer­taine avec l'élec­tion qui al­lait for­cé­ment faire émer­ger une fi­gure pré­si­den­tielle nou­velle... Tout était là.

De­nis Po­da­ly­dès s'est tout de suite im­po­sé pour jouer le rôle de Sar­ko­zy ?

Clu­zet a long­temps été pres­sen­ti, mais il a fi­na­le­ment re­fu­sé. En­suite, Yvan At­tal était at­ta­ché au pro­jet, mais il avait une vi­sion pam­phlé­taire. Nous, on vou­lait plu­tôt faire The Queen que du Mi­chael Moore, donc ça n'a pas col­lé. Puis j'ai vu De­nis Po­da­ly­dès, et ça a été une évi­dence. En­suite, j'ai coa­ché les co­mé­diens qui ont été choi­sis pour jouer son en­tou­rage. Tous avaient une consigne stricte : ne pas ap­pro­cher les per­son­nages qu'ils in­car­naient, pour évi­ter les fuites. C'est quand on a envoyé La Conquête aux chaînes de té­lé pour le fi­nan­ce­ment que ça a com­men­cé à fui­ter. Un jour, en voyage of­fi­ciel, la Sar­ko­zie commence à me de­man­der des in­fos, sur le cas­ting, le scé­na­rio… Sans sa­voir que j'étais as­so­cié au film !

Sar­ko­zy, il ré­agit comment sur ce film en fin de compte ?

Comme il le fait à chaque fois que quelque chose le concerne. Il a dû ap­pe­ler Oba­ma et

lui dire : « Tu as vu, on a fait un film sur moi… » Dans Air Sarko One, il nous di­sait tou­jours : « On parle de deux couples dans le monde : Mi­chelle et Ba­rack Oba­ma, et Car­la et

moi. » Et il avait à coeur de prou­ver qu'il n'était pas le cen­seur qu'on dé­pei­gnait. Les pro­duc­teurs avaient peur d'être trop sym­pas, en re­vanche. D'où l'af­fiche, un peu mé­chante. Bon…

Il en est le pre­mier ava­tar, de cette mise en scène per­ma­nente du spec­tacle po­li­tique ?

C'est le pre­mier à être al­lé aus­si loin. Gis­card qui va man­ger chez les Fran­çais, ou Mit­ter­rand à la Roche de So­lu­tré, c'est des coups, de temps en temps. Sar­ko­zy, c'était tout le temps. Il a ren­ver­sé le dogme de la com'. Avant on com­mu­ni­quait pour ex­pli­quer la dé­ci­sion. Mais lui, il a fait l'in­verse : il com­mu­nique en pre­mier, pour lé­gi­ti­mer la dé­ci­sion qui vient en­suite. Enon­cer le pro­blème, c'est com­men­cer à le ré­gler. Quand il fait ça, il construit une his­toire de la ma­nière la plus clas­sique. La crise chez Al­stom, par exemple, il en a fait une vé­ri­table sé­rie té­lé, dif­fu­sée tous les soirs à 20 heures: la crise commence, il va dans l'usine, af­fronte les ou­vriers, fonce à Bruxelles pour né­go­cier, re­vient dans l'usine, pré­sente le plan de sau­ve­tage du groupe, et tous les soirs, vous avez les images dans tous les JT et le pu­blic suit ça comme un feuille­ton. Et Sarko, c'est Ro­cky, dans cette sé­quence. Ro­cky qui, en 93, a sau­vé des en­fants des mains d'un psy­cho­pathe qui vou­lait faire pé­ter une école à Neuilly. Un héros, quoi.

Ma­cron, qui se re­ven­dique «ni­de­droite, ni­de­gauche» sous des airs très calmes, il vous fait pen­ser à quel type de film ?

En ce mo­ment, on est dans La Firme, avec Ma­cron dans le rôle du pa­tron de la firme : très au­to­ri­taire, qui ver­rouille tout et qui as­sas­sine en cou­lisses. Là, je peux vous dire qu'on ai­guise les cou­teaux dans le Pa­lais (l'en­tre­tien s'est dé­rou­lé la veille du dé­part de Ma­rielle de Sar­nez et François Bay­rou du gou

ver­ne­ment Phi­lippe, nda)… Mais le sto­ry­tel­ling de Ma­cron n'a rien à voir avec un pe­plum. Dans un pe­plum, l'em­pe­reur fi­nit tou­jours par prendre l'épée. C'est Le Par­rain, Ma­cron : pas une goutte de sang sur sa che­mise… •

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