« EN TRA­VAILLANT SUR LE POU­VOIR, ON EST CONDAM­NÉ À MON­TRER UNE IMPUISSANCE »

So Film - - TABLE RONDE - PRO­POS RECUEILLIS PAR L. M. ET W.T.

En 2004, Ro­bert Gué­di­guian adapte le livre LeP­ro­me­neur duC­hamps-de-Mars et en pro­fite pour bri­ser un ta­bou : re­pré­sen­ter le François Mit­ter­rand des der­nières an­nées de pré­si­dence. Pas for­cé­ment du goût de l'en­tou­rage de « Ton­ton », comme le ra­conte au­jourd'hui le ci­néaste. Le livre LeDer­nierMit­ter­rand de Georges-Marc Be­na­mou, dont LeP­ro­me­neur­duC­hamps-de-Mars est adap­té a dé­clen­ché de vé­ri­tables po­lé­miques. Vous avez su­bi le même sort à la sor­tie du film ? La garde rap­pro­chée de Mit­ter­rand avait failli em­pê­cher le fi­nan­ce­ment du film. France 2 m’avait dit oui à Cannes, j’avais né­go­cié le contrat avec le pa­tron. Il était ra­vi, et tout le monde sui­vait, ce­la se fi­nan­çait tout seul, tran­quille­ment. Sauf que quinze jours plus tard, je dis : « Oh ! C’est bon on le signe ce contrat ? » , ce à quoi il ré­pond : « Non fi­na­le­ment ça ne va pas se faire. » Je pense que des gens au­tour de Mit­ter­rand, des in­times, comme Pierre Ber­gé, Mi­chel Cha­rasse, Ro­ger Alain ont tous té­lé­pho­né à France 2 en di­sant : « Vous ne pou­vez pas faire ce­la, ce n’est pas pos­sible. » C’était lié à cette his­toire de vou­loir dé­voi­ler l’ef­froi de Mit­ter­rand de­vant la mort. Le film a failli ne pas se faire, et ça a pris au moins cinq ou six mois pour le fi­nan­cer. Parce que la fi­gure de François Mit­ter­rand était in­tou­chable ? Aus­si parce qu’en gé­né­ral, les oeuvres montrent que le pou­voir n’est pas si fort que ça, concer­nant les tra­gé­dies per­son­nelles no­tam­ment. Sur la trans­for­ma­tion du monde, on se dit que les hommes po­li­tiques ont une in­fluence. Mais il y a des mou­ve­ments tel­lu­riques qu’on ne contrôle pas et sur les­quels ils peuvent agir par­fois, mais pas trop. En tra­vaillant sur le pou­voir, on est fa­ta­le­ment condam­né à mon­trer une impuissance. Par exemple, la scène où l’on voit Mit­ter­rand dans une bai­gnoire, presque tout nu, pour moi c’était le meilleur moyen de mon­trer la fai­blesse de cet homme-là. Quand on a fait des pro­jec­tions – j’avais l’im­pres­sion d’être au Sé­nat. Pen­dant le cock­tail, Eli­sa­beth Gui­gou est par­tie. Elle s’est re­tour­née, en évi­tant de croi­ser mon re­gard. Il y avait la tou­bib dont Mit­ter­rand avait pré­fa­cé le livre aus­si, dont il était très proche. Elle était tout à fait of­fus­quée, et elle est ve­nue me voir pour me dire que c’était scan­da­leux cette scène de la bai­gnoire. Moi je lui ai ré­pon­du : « C’est ma scène pré­fé­rée ! » On n’a pas eu trois mil­lions d’en­trées, mais on en a tout de même fait 700 000. Et dans le fond, faire au­tant d’en­trées pour deux heures de conver­sa­tion dans les­quelles Mit­ter­rand parle d’amour, d’art et de la pen­sée so­cia­liste, ça reste cor­rect. Avec la nou­velle garde, on pour­ra conti­nuer à faire des films po­li­tiques in­té­res­sants ? Faire un film sur un per­son­nage ac­tuel c’est faire de la pe­tite psy­cho­lo­gie. Si on fait ça avec du re­cul, on fait de l’his­toire, ce qui per­met de lire le pré­sent aus­si. Et c’est bien plus pas­sion­nant. On peut al­ler sur des choses plus uni­ver­selles, plus abs­traites, et donc plus ci­né­ma­to­gra­phiques, plus ro­ma­nesques. François Mit­ter­rand était mort de­puis dix ans quand j’ai réa­li­sé Le Pro­me­neur du Champs-de-Mars. Mais si je de­vais en re­faire un ? Mé­len­chon à la li­mite. Il a plu­sieurs di­men­sions, mais je pense que ce se­rait mieux d’en par­ler dans vingt-cinq ans. Em­ma­nuel Ma­cron est en­core trop jeune. Ni­co­las Sar­ko­zy et François Hol­lande, cer­tai­ne­ment pas pour moi. Ils sont plus dans le spec­tacle, ce sont des clowns – ce qui est d’ailleurs plu­tôt élo­gieux au fond. Si on pose des ques­tions à Sar­ko­zy sur la re­li­gion, sur la terre, ce ne de­vrait pas être pas­sion­nant à re­gar­der...

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