ÉDITO

Sept. 2017

So Film - - Edito -

Pour eux, les Amé­ri­cains, plus qu'un ci­néaste de gé­nie, plus qu'un in­ter­prète ré­vo­lu­tion­naire, plus que le corps vi­vant de la co­mé­die au ci­né­ma pen­dant des dé­cen­nies, Jer­ry Le­wis était sur­tout le bi­nôme de Dean Mar­tin, et tous les deux for­maient le duo co­mique. Une re­la­tion qui s'est éta­lée sur dix ans de suc­cès comme la scène amé­ri­caine n'en avait ja­mais connu, dix ans où les deux hommes de­viennent plus que proche : des frères. Et, comme sou­vent entre frères, par­fois ça casse. Sur les pla­teaux, Le­wis com­mence à prendre de plus en plus le contrôle. Mar­tin, se sen­tant le plus sous-es­ti­mé du duo, a du mal à ava­ler les ordres de Le­wis. La rup­ture to­tale fi­nit par ad­ve­nir en 1956. Le­wis ne re­proche rien à Mar­tin, « si j’avais été lui et s’il avait été moi, on se se­rait sé­pa­rés cinq ans plus tôt » , mais l'or­gueil pèse. De­puis, cha­cun suit son che­min, sans s'adres­ser la pa­role, igno­rant les es­poirs de tout un pays qui rêve de les voir réunis à nou­veau. Jus­qu'en 1976. Comme chaque an­née, Jer­ry Le­wis anime le té­lé­thon de la Mus­cu­lar Dy­stro­phy As­so­cia­tion. Au bout de cinq heures d'émis­sion, il an­nonce Frank Si­na­tra sur scène. The Voice dé­barque pour of­frir un don gé­né­reux mais il a une autre an­nonce à faire : il a in­vi­té un ami. Ino­pi­né­ment, un ri­deau s'ouvre et, clope à la main, Dean Mar­tin se pré­sente à son tour face à un pu­blic dé­chaî­né. Vi­si­ble­ment saoul, l'homme semble en­core te­nir de­bout et s'approche d'un Le­wis vi­si­ble­ment sous le choc ( « Quand je l’ai vu en­trer, j’ai le­vé les yeux au ciel et je me suis dit : “Mon Dieu, donne-moi quelque chose à lui dire.” » ). Les deux hommes se prennent dans les bras et c'est l'une des étreintes les plus longues de l'his­toire de la té­lé U.S. Ils s'em­brassent, on de­vine les larmes dans les yeux d'un Le­wis qui n'ouvre la bouche que pour dire, comme s'il ve­nait de croi­ser dans la rue une ex de longue date : « Bon, et si­non, tu tra­vailles en ce mo­ment ? » Si­na­tra les sé­pare pour com­men­cer son duo avec Dean Mar­tin, mais ce­lui-ci se contente de suivre du re­gard Le­wis quit­tant la scène, tout en al­lu­mant ner­veu­se­ment une clope. « Tout ça, c’était Frank, se sou­vien­dra Le­wis 40 ans plus tard, en 2016. Il s’est dit “ça suf­fit les conne­ries”. » Quand Mar­tin s'éteint en 1995, Jer­ry Le­wis dé­clare au cours de son en­ter­re­ment : « J’ai per­du mon par­te­naire et mon ami, l’homme par qui je suis ce que je suis au­jourd’hui. Je pense à lui avec un res­pect im­mor­tel. » C'est la chance des très grand : ils ne meurent ja­mais. •

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