DE NI­RO ET SON MONOPOLY A TRIBECA

So Film - - Sommaire - PAR DA­VID ALEXAN­DER CASSAN ( À NEW YORK)

Re­por­tage. Il y a moins de trente ans le quar­tier de Tribeca et ses pai­sibles im­meubles en briques rouges ne jouis­sait d'au­cun cré­dit com­pa­ré aux plus sau­vages et plus my­thiques Lo­wer East Side ou Lit­tle Ita­ly. Fa­cile dès lors pour un Ro­bert De Ni­ro de plus en plus pé­père et ses as­so­ciés d'y ten­ter un coup de gen­tri­fi­ca­tion en y ins­tal­lant un fes­ti­val an­nuel. Dès lors, les prix de l'im­mo­bi­lier s'em­ballent et les res­tau­rants à concept se mul­ti­plient. Sans que ce­la fasse cil­ler le der­nier na­bab De Ni­ro, les doigts de pied en éven­tail.

IL Y A MOINS DE trente ans, LE QUAR­TIER NEW-YOR­KAIS DE Tribeca ET SES PAI­SIBLES IM­MEUBLES EN BRIQUE ROUGE NE JOUISSAIENT D ' AU­CUN CREDIT COM­PA­RÉ AUX PLUS MY­THIQUES LO­WER EAST SIDE OU LIT­TLE ITA­LY . FA­CILE, DÈS LORS, POUR un Ro­bert De Ni­ro DE PLUS EN PLUS PÉ­PÈRE ET SES AS­SO­CIÉS D'Y TEN­TER UN COUP DE GEN­TRI­FI­CA­TION EN Y INS­TAL­LANT un fes­ti­val an­nuel. ET COMME SOU­VENT QUAND ON LOCALISE LE CI­NÉ­MA ET SES TÊTES COURONNÉES DANS un quar­tier sans his­toire, LES PRIX DE L'IM­MO­BI­LIER S'EM­BALLENT ET LES RES­TAU­RANTS À CONCEPT SE MUL­TI­PLIENT . SANS QUE CE­LA FASSE CIL­LER LE DER­NIER NA­BAB DE NI­RO, les doigts de pied en Even­tail.

Une dé­li­cate odeur de pop-corn beur­ré qui flotte dans la salle de ci­né­ma de la School of Vi­sual Arts. Ro­bert De Ni­ro qui sur­monte sa lé­gen­daire in­dif­fé­rence à la chose mé­dia­tique pour se pa­rer d'oreilles de chien sur Snap­chat. Le même qui re­trouve Fran­cis Ford Cop­po­la et le cas­ting du Par­rain pour une pro­jec­tion ex­cep­tion­nelle des deux pre­miers films au Ra­dio Ci­ty Hall. Une li­ta­nie de spon­sors dé­rou­lée avant chaque séance, d'AT&T à Nu­tel­la en pas­sant par Bloom­berg. Le réa­li­sa­teur Bryan Bu­ck­ley, 54 ans étran­ge­ment coif­fé d'une cas­quette d'ado­les­cent, qui re­mer­cie ses co­pains de ly­cée ( sic) de l'avoir « plus ou moins » te­nu à l'écart de la drogue… Des types aux lu­nettes rondes pre­nant un air af­fec­té lors­qu'un bé­né­vole leur de­mande, à la sor­tie d'un film tour­né en So­ma­lie, si « quel­qu’un veut ai­der à com­battre la fa­mine » . Hilla­ry Clin­ton qui dé­nonce le bra­con­nage des élé­phants lors de l'avant-pre­mière d'un film de VR de Ka­thryn Bi­ge­low sur le su­jet. Créé par Ro­bert De Ni­ro et ses as­so­ciés en 2002, le fes­ti­val de Tribeca n'a pas le pres­tige et la pro­gram­ma­tion de Cannes, Ve­nise ou To­ron­to. Mais au coeur de la ville qui ne dort ja­mais, il gar­nit les ta­pis rouges et vit avec son temps et ses in­con­grui­tés. An­cien dé­lé­gué gé­né­ral de la Quin­zaine des réa­li­sa­teurs à Cannes, le Fran­çais Fré­dé­ric Boyer est de­ve­nu di­rec­teur ar­tis­tique du fes­ti­val en 2012. Alors, for­cé­ment, l'homme roule un peu des mé­ca­nique : « À la Quin­zaine, nous pré­sen­tions moins de vingt films, en pre­mière mon­diale. À Tribeca, nous en avons plus de cent. Nous avons créé une sec­tion ap­pe­lée “N.O.W.” pour les pro­duc­tions web, mais aus­si une sec­tion VR et, de­puis cette an­née, un nou­veau pro­gramme en sep­tembre pour les sé­ries té­lé­vi­sées. » Reste à sa­voir si ce fes­ti­val plas­tique et le fa­meux Ro­bert qui l'a lan­cé ont réus­si à faire de Tribeca le quar­tier de la ci­né­phi­lie New Yor­kaise.

De Ni­ro et son « Pe­tit Hol­ly­wood de la côte Est »

C'est un peu plus à l'Est ou au Nord de Man­hat­tan que Ro­bert De Ni­ro est de­ve­nu un des vi­sages de New York : Lit­tle Ita­ly pour Mean Streets ou Le Par­rain II, mid­town co­quin pour Taxi Driver, quar­tier juif du Lo­wer East Side pour Il était une fois en Amé­rique. L'ins­tal­la­tion de « big Bob » à Tribeca, ses pa­vés, ses im­meubles de brique rouge et son calme re­la­tif, re­monte à 1989 : ac­qué­reur d'un im­meuble sur Green­wich Street, il y ins­talle les bu­reaux de Tribeca Pro­duc­tions, so­cié­té créée alors avec la pro­duc­trice Jane Ro­sen­thal. Ar­chi­tecte et pas co­lo­nel, James San­ders a pu­blié deux livres consa­crés à l'his­toire fu­sion­nelle entre New York et le 7e art : Cel­lu­loid Sky­line et Scenes of the Ci­ty. Ré­sident de Tribeca de­puis les an­nées 80, il a sui­vi l'ins­tal­la­tion de De Ni­ro. « Les bu­reaux de leur boîte de pro­duc­tion sur Green­wich Street sont de­ve­nus le Tribeca Film Cen­ter, pré­cise-t-il, Ils louaient aus­si des salles de mon­tage, de pro­jec­tion ou des bu­reaux à des ci­néastes in­dé­pen­dants. Ils ont pu ac­cueillir une bande de jeunes an­ciens de NYU qui fai­sait par­ler d’elle : Spike Lee, Ang Lee, Jim Jar­musch… Ils étaient iden­ti­fiés à la ville parce qu’ils pré­fé­raient les ac­teurs new-yor­kais aux stars hol­ly­woo­diennes, et qu’ils trou­vaient de la pro­duc­tion va­lue en tour­nant à New York… Ça a pla­cé Tribeca sur la carte de l’in­dus­trie ci­né­ma­to­gra­phique. » C'est de­puis le Tribeca Film Cen­ter que De Ni­ro, Ro­sen­thal et son ma­ri Craig Hats­koff montent le Tribeca Film Fes­ti­val quelques mois après le 11 sep­tembre, qui prive alors le quar­tier des nom­breux (et dé­pen­siers) lo­ca­taires du World Trade Cen­ter. Quinze ans plus tard, de jeunes ban­quiers propres sur eux s'en­voient un pe­tit bal­lon de foot­ball amé­ri­cain d'un trot­toir à l'autre de Green­wich Street, où De Ni­ro y pos­sède trois éta­blis­se­ments flo­ris­sants sur le même block : la can­tine ita­lienne chic Lo­can­da Verde, le luxueux Green­wich Ho­tel, et le Tribeca Grill. « En 1985, mon frère Drew et moi avons ou­vert un res­tau­rant, Le Mon­tra­chet, sur West Broad­way. De Ni­ro ve­nait sou­vent : il ap­pré­ciait que ce soit ac­cueillant, pas pré­ten­tieux. Alors qu’il cher­chait à créer un pe­tit Hol­ly­wood de la côte Est ici à Tribeca, il vou­lait re­trou­ver un peu de l’am­biance du Mon­tra­chet, re­place Tra­cy Nie­porent, as­so­cié de Ro­bert au Tribeca Grill. Sauf que la pre­mière fois que j’ai vi­si­té le bâ­ti­ment, il était aban­don­né de­puis des an­nées, in­fes­té de rats, et il y fai­sait un froid po­laire… C’était la Si­bé­rie, le bout de monde ! » De Ni­ro le tai­seux, pas mon­dain pour un sou, a de­puis fait jaillir du cash de ces terres ja­dis in­hos­pi­ta­lières, et l'on sur­nomme par­fois ce pâ­té de mai­son de Green­wich Street « Bob­by's Row ». « Un truc de jour­na­listes » , pour Nie­porent. Les murs des deux étages du Tribeca Grill, comme ceux du Green­wich Ho­tel, sont dé­co­rés des toiles de Ro­bert De Ni­ro Sr, mais son as­so­cié as­sure que si « Ro­bert a eu beau­coup de suc­cès dans la res­tau­ra­tion, ce n’est pas en choi­sis­sant la marque du pa­pier toi­lette ou la taille des por­tions. Il nous fait confiance, comme nous ne fai­sons pas de re­marques sur la lu­mière dans ses films. » Pour Nie­porent, le Tribeca Grill ne sau­rait se ré­duire à ses in­ves­tis­seurs hol­ly­woo­diens (Ch­ris­to­pher Wal­ken, Ed Har­ris, Sean Penn, ou Bill Murray ayant re­joint Bob­by dans l'aven­ture) : « 90 % des res­tau­rants mi­sant sur les stars ne marchent pas, Pla­net Hol­ly­wood en étant le pire exemple. C’est pour la bouffe, pour l’am­biance que les gens doivent re­ve­nir. Il y a bien une fois où Bill Murray s’amu­sait à pla­cer les gens de­puis l’ac­cueil, mais c’était pour rire et tout à fait ex­cep­tion­nel. »

Les Ghost­bus­ters vic­times de la gen­tri­fi­ca­tion ?

Le ca­det des frères Nie­porent re­çoit en ter­rasse du Tribeca Grill, au­jourd'hui pri­va­ti­sé par Net­flix, en plein fes­ti­val, pour le lan­ce­ment de la troi­sième sai­son de Un­brea­kable Kim­my Sch­midt. À l'in­té­rieur, des bal­lons roses, rouges et jaunes co­lorent la salle et un pe­tit car­ton au nom de Ti­na Fey traîne sur un comp­toir boi­sé. Vo­lu­bile et cha­leu­reux, lu­nettes sur le nez et bouc au men­ton, cet en­fant de Man­hat­tan porte en lui l'his­toire de sa ville. « Vous voyez ces pare-chocs ? de­mande-t-il en poin­tant sous la pe­tite ter­rasse. On est as­sis sur d’an­ciens docks de dé­char­ge­ment : ce bâ­ti­ment était une usine de ca­fé, et la plu­part des im­meubles de Tribeca étaient d’ailleurs des en­tre­pôts ou des usines. Quand j’étais gosse, il n’y avait au­cune rai­son de ve­nir ici. » En­fant du SoHo en­core bo­hème où son père peintre s'était ins­tal­lé, De Ni­ro Ju­nior se sou­vient sans doute lui aus­si du Tribeca in­dus­triel où les ca­mions se pres­saient pour ras­sa­sier l'ap­pé­tit pan­ta­grué­lique de la Grosse Pomme. Aban­don­né une bonne par­tie du 20e siècle, Tribeca n'a pas la pos­té­ri­té ci­né­ma­to­gra­phique de ses voi­sins. « Le quar­tier de Tribeca est sou­vent fil­mé, note Fré­dé­ric Boyer, mais con­trai­re­ment à d’autres quar­tiers de New York, il est ra­re­ment un per­son­nage du film comme l’était Co­ney Is­land dans Les Guer­riers de la nuit ou Wa­shing­ton Square dans Kids. » James San­ders dé­ve­loppe en spé­cia­liste : « le quar­tier a tou­jours été ap­pré­cié des ci­néastes parce que ses rues sont pit­to­resques, char­mantes. Comme men­tion­né dans son nom ( TRI­angle BE­low CA­nal, ndlr), c’est un tri­angle : les rues s’y croisent au­tre­ment qu’en angle droit, ce qui est très rare à Man­hat­tan. Dans les an­nées 30, lors­qu’on re­créait New York en stu­dio, à Hol­ly­wood, les rues res­sem­blaient à Tribeca parce qu’il fal­lait des dé­cors fer­més, pas d’in­ter­mi­nables pâ­tés de mai­son… Il n’y a que Tribeca qui res­semble à ce New York-là. » Et San­ders de ci­ter quelques

« Beau­coup d'ar­tistes qui s'étaient ins­tal­lés dans d'an­ciens en­tre­pôts pour trois fois rien sont eux-mêmes de­ve­nus des spé­cu­la­teurs. De Ni­ro en est un par­mi d'autres. » Lynn Ells­worth de Tribeca Trust

films « plan­tés » à Tribeca : Too Much John­son, pa­ro­die long­temps éga­rée de film muet si­gnée d'un jeune Or­son Welles ; La­dy Li­ber­ty, où So­phia Lo­ren dé­barque à New York pour y écou­ler de la Mor­ta­delle ; Ghost­bus­ters, dont les quar­tiers gé­né­raux sont ins­tal­lés dans la ca­serne de pom­piers de Hook & Lad­der 8 ; et une flo­pée de co­mé­dies ro­man­tiques comme De­main, peut-être. Plus qu'à l'écran, c'est à la ville qu'Hol­ly­wood a in­ves­ti le quar­tier, au moins en par­tie grâce aux ef­forts de De Ni­ro and Co. « Ro­bert a long­temps ha­bi­té tout près avant de dé­mé­na­ger uptown il y a quelques an­nées, si­tue Tra­cy Nie­porent. Mais il est tout le temps par ici quand il tra­vaille à New York, comme les frères Wein­stein. D’ailleurs, Har­vey a dé­jeu­né au res­tau­rant au­jourd’hui. Je croise sou­vent Har­vey Kei­tel, qui vit dans le coin à l’an­née, mais je crois que mon meilleur sou­ve­nir, c’est d’avoir vu James Gan­dol­fi­ni et Edie Fal­co man­ger à l’une de ces tables, comme s’ils re­for­maient leur couple des So­pra­no. » Trans­for­més en lofts spa­cieux aux loyers mo­dé­rés, les en­tre­pôts aban­don­nés de Tribeca ont long­temps ser­vi de re­fuge aux ar­tistes désar­gen­tés de Man­hat­tan. Ils s'offrent dé­sor­mais plus vo­lon­tiers à cette bo­hème qui fuit les pa­pa­raz­zis, de Tay­lor Swift à Jay-Z. Ins­tal­lée dans le quar­tier en 1994, Lynn Ells­worth y a créé le Tribeca Trust, as­so­cia­tion vi­sant à pro­té­ger l'ar­chi­tec­ture et le ca­rac­tère du quar­tier. Elle rem­bo­bine sur le ton du re­gret : « Aux alen­tours de 1996 et en l’es­pace de trois ans, on a inau­gu­ré un grand parc et le siège so­cial de Ci­ti­bank, et l’école pri­maire a été no­tée par­mi les meilleures de la ville. Ajou­tez la proxi­mi­té avec Wall Street, en plein boom, et un ac­cès ul­tra-com­mode au mé­tro, et vous avez la for­mule ma­gique de la gen­tri­fi­ca­tion… »

Les Tor­tues Nin­ja contre Le Cor­bu­sier

« La spé­cu­la­tion im­mo­bi­lière est en train de dé­truire ce quar­tier pe­tit à pe­tit, et beau­coup d’ar­tistes qui s’étaient ins­tal­lés dans d’an­ciens en­tre­pôts pour trois fois rien sont eux-mêmes de­ve­nus des spé­cu­la­teurs » , re­lance Lynn Ells­worth. Un haus­se­ment d'épaules et la dame lâche même : « De Ni­ro n’est fi­na­le­ment qu’un spé­cu­la­teur par­mi d’autres. » Mal­gré le suc­cès de son res­tau­rant, Tra­cy Nie­porent aus­si re­grette que le quar­tier change. « Re­gar­dez toutes les de­van­tures de boutique vides, fait-il en ba­layant le trot­toir en face de la main : il y avait un De­li­ca­tes­sen, une la­ve­rie, une piz­ze­ria… Il ne reste plus qu’un Duane Reade ( chaîne New Yor­kaise d'épi­ce­ries de proxi­mi­té, ndlr) ! La piz­ze­ria de­vait payer 50 000 dol­lars par mois mais elle n’a pas pu pas­ser à 61 000, alors ils sont par­tis. C’est ri­di­cule. » À Tribeca peut-être plus qu'ailleurs, le New York où De Ni­ro dé­am­bu­lait sur grand écran dans les an­nées 70 ou 80, fait de pe­tits com­merces, de mixi­té so­ciale (et de cri­mi­na­li­té ga­lo­pante, di­ront les moins nos­tal­giques), ne semble qu'un loin­tain sou­ve­nir. « De Ni­ro ne nous a ja­mais vrai­ment ai­dé à pro­té­ger le quar­tier, dé­plore Lynn Ells­worth. Ça ne l’in­té­resse pas plus que Mer­ryl Streep, Gwy­neth Pal­trow ou d’autres cé­lé­bri­tés dont on a sol­li­ci­té le sou­tien. La plu­part ne vivent pas ici de toute fa­çon : ce ne sont ja­mais que des pied-à-terre pour eux ou pire, des in­ves­tis­se­ments im­mo­bi­liers. » Heu­reu­se­ment que le Tribeca Trust peut comp­ter sur les dons, ponc­tuels, des pro­duc­tions tour­nées sur place. « Les plus gé­né­reux ont été les gens de Nin­ja Turtles en 2014, ba­lance Ells­worth, mais ils en avaient be­soin : ils ont ren­du tout le monde fou avec leurs six hé­li­co­ptères qui tour­naient au-des­sus du quar­tier… Les mil­liers de dol­lars ver­sés à plu­sieurs as­so­cia­tions lo­cales ont ai­dé à cal­mer tout le monde. » Tan­dis qu'Ells­worth n'a pas de mots as­sez durs pour le Fes­ti­val du film, ai­mant à tou­ristes dés­in­té­res­sé des au­toch­tones, le suc­cès de l'évé­ne­ment l'a de toute fa­çon ex­por­té au-de­là du « tri­angle be­low ca­nal », comme l'ex­plique Fré­dé­ric Boyer : « les pro­jec­tions ont dé­sor­mais lieu dans des lieux dif­fé­rents, de Bat­te­ry Park, où le fes­ti­val a com­men­cé, au quar­tier de Chel­sea, des salles plus im­por­tantes comme le Bea­con Theatre ou des mu­sées comme le Mo­ma Ps1 ou le Whit­ney Mu­seum. Nous pro­fi­tons d’une tra­di­tion du spec­tacle et de la salle unique à New York. » Quand cer­tains es­timent que Tribeca a moins be­soin du fes­ti­val au­jourd'hui qu'au len­de­main du 11 sep­tembre, Lynn Ells­worth ba­laie le sto­ry­tel­ling d'un re­vers de la main : « Ils ne l’ont pas fait pour re­vi­go­rer le quar­tier, ce n’était rien d’autre qu’un truc qui a plu à la presse. De Ni­ro a fait du quar­tier une marque pour son propre pro­fit, mais il n’est pas le seul : un pé­diatre qui a soi­gné ses en­fants a uti­li­sé ça pour lan­cer une marque, Tribeca Pe­dia­trics. Je sup­pose que ça marche, puis­qu’ils ont une dou­zaine de bu­reaux, en ville et jus­qu’à Los An­geles… » Mais le vrai en­ne­mi du Tribeca Trust est un peu plus puis­sant que l'in­ter­prète d'Al Ca­pone ou « Ace » Roth­stein : Bill De Bla­sio, ac­tuel maire de New York. « De Bla­sio vou­drait re­ve­nir à Le Cor­bu­sier, s'em­porte Ells­worth, et dé­truire tous les bâ­ti­ments his­to­riques pour en faire de grands im­meubles. Et je sais pour­quoi : parce que l’in­dus­trie du gratte-ciel a fi­nan­cé 60 % de sa cam­pagne de ré­élec­tion… Il leur ap­par­tient : tout est dans ses comptes de cam­pagne ! » Une po­li­tique ur­baine contes­tée qui fait écho aux ob­ser­va­tions de Bar­da­mu dé­cou­vrant New York dans le Voyage au bout de la nuit de Cé­line : « Fi­gu­rez-vous qu’elle était de­bout leur ville, ab­so­lu­ment droite. New York c’est une ville de­bout. »

Al­lon­gés sur les bancs en bois du Al­bert Cap­sou­to Park, deux SDF cherchent le som­meil dans le va­carme de la ville. Juste en face, les trois grandes en­seignes qui ornent l'angle de Va­rick et Laight Street sont déses­pé­ré­ment vierges. À quelques blocks de l'éphé­mère quar­tier gé­né­ral du fes­ti­val, Tribeca Ci­ne­mas a fer­mé en 2015, comme tant de salles en ville. Sau­vé une pre­mière fois par De Ni­ro et ses as­so­ciés en 2003, le bâ­ti­ment s'ap­prête à ac­cueillir des bu­reaux ou des ap­par­te­ments, sa va­leur à la vente étant es­ti­mée à plus de 120 mil­lions de dol­lars. Iro­nie du sort, le res­tau­rant ja­po­nais étoi­lé No­bu, éga­le­ment te­nu par De Ni­ro et les frères Nie­porent, a dû quit­ter Tribeca pour fuir la dé­li­rante hausse des loyers. Alors que la pres­sion im­mo­bi­lière n'en fi­nit plus de dé­fi­gu­rer New York, la ville ne risque-t-elle pas de rompre tout à fait avec sa my­tho­lo­gie, com­po­sée par Scor­sese, Cé­line ou… De Ni­ro ? James San­ders re­la­ti­vise « Dans les an­nées 70, les gens se plai­gnaient que New York soit si mal­fa­mée, qu’elle ne soit plus aus­si gla­mour, scin­tillante et ro­man­tique qu’elle l’était dans les an­nées 50, dans Comment épou­ser un mil­lio­naire ou Dia­mants sur ca­na­pé… Il y avait au­tant de pauvres à l’époque, mais ce qui compte, c’est le rêve que le ci­né­ma as­so­cie à la ville à une époque don­née. C’est naïf de pen­ser que la ville res­sem­ble­ra à ce que l’on a connu par le pas­sé, en vrai ou au ci­né­ma. La ville est plus grande que la pe­tite idée que l’on s’en fait ! » Vrai. D'ailleurs, dans le re­make fé­mi­nin de Ghost­bus­ters sor­ti en 2016, la nou­velle équipe en­vi­sage bien d'in­ves­tir Hook & Lad­der 8. Mais les mâ­choires se dé­crochent quand les chas­seuses de fan­tômes dé­couvrent le mon­tant du loyer : elles fi­nissent par s'ins­tal­ler à Chi­na­town. •

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