BLEECKER STREET CINEMA

So Film - - Sommaire - PAR FAUSTINE SAINT- GENIES, À NEW YORK. PHO­TO : COL­LEC­TION PER­SON­NELLE JAC­QUE­LINE RAYNAL

Lé­gende. Si­tué en plein Green­wich Village à Man­hat­tan, le Bleecker Street Cinema, salle my­thique de la scène in­dé new-yor­kaise, a ré­vé­lé Jim Jar­musch ou Spike Lee. Au­jourd'hui, il ar­rive en­core à cer­tains de pas­ser de­vant ce pe­tit im­meuble sans sa­voir qu'il a été un sanc­tuaire ci­né­phile où sont pas­sés Ke­rouac, Truf­faut, Scor­sese, Go­dard ou Pat­ti Smith.

SI­TUÉ EN PLEIN GREEN­WICH VILLAGE À MAN­HAT­TAN, LE BLEECKER STREET CINEMA, SALLE MY­THIQUE DE LA SCÈNE IN­DÉ­PEN­DANTE NEW-YOR­KAISE, A RÉ­VÉ­LÉ JIM JAR­MUSCH OU SPIKE LEE . AU­JOURD'HUI, IL AR­RIVE EN­CORE À CER­TAINS DE PAS­SER DE­VANT CE PE­TIT IM­MEUBLE SANS SA­VOIR QU'IL A ÉTÉ UN SANC­TUAIRE CI­NÉ­PHILE OÙ SONT PAS­SÉS KE­ROUAC, TRUF­FAUT, SCOR­SESE, GO­DARD OU PAT­TI SMITH . CAR TROIS DÉ­CEN­NIES DE L'HIS­TOIRE DE NEW YORK ONT RÉEL­LE­MENT LAIS­SÉ LEUR EM­PREINTE DANS LES SIÈGES ÉLIMÉS DU BLEEKER .

La salle est plon­gée dans l'obs­cu­ri­té, ber­cée par le cris­se­ment de la bo­bine qui tourne dans le pro­jec­teur. Un film en noir et blanc dé­file sur l'écran de­vant un pu­blic clair­se­mé. La toile se gon­dole sou­vent. C'est le chat du ci­né­ma, Breath­less ( À bout de souffle), qui donne des coups de pattes pour at­tra­per les points noirs de la bo­bine qu'il prend pour des insectes. Dans cet an­cien théâtre tout en lon­gueur de 250 places, les spec­ta­teurs du pre­mier rang al­longent leurs jambes sur la scène étroite, dé­sor­mais in­utile. Les places du fond sont pri­sées par les jeunes couples ve­nus pour flir­ter. Au mi­lieu d'une ran­gée de sièges rouges élimés, trois hommes dis­cutent en fu­mant de la ma­ri­jua­na, mal­gré la pan­carte « No smo­king… any­thing ». Ru­dy Fran­chi, le pro­gram­ma­teur du ci­né­ma, est ap­pe­lé à la res­cousse. « Je leur de­mande d’éteindre tout ça et ils m’en­voient ba­la­der. » Fran­chi fi­nit par les faire sor­tir et, à la lu­mière du jour, dé­couvre Al­len Ginsberg, Jack Ke­rouac et Gre­go­ry Corso, trois icônes du mou­ve­ment beat­nik. « Vous vous ren­dez compte, je les ai vi­rés du ci­né­ma ! » manque de s'étouf­fer Ru­dy Fran­chi. En ar­ri­vant le len­de­main ma­tin, il trouve un mot coin­cé sous la porte, si­gné de leurs trois noms : « Cher Mon­sieur du Bleecker, nous sommes dé­so­lés pour hier. S’il vous plaît, ne nous bannissez pas du ci­né­ma. »

Contre­bande d'al­cool & club les­bien

Green­wich Village à New York. Sur­nom­mé « The Village », ce quar­tier du sud de Man­hat­tan semble nar­guer la géo­gra­phie qua­drillée de la ville, avec ses ruelles plan­tées d'arbres qui ser­pentent et égarent les tou­ristes de pas­sage, et ses mai­sons en briques rouges. Dans les an­nées 60 et 70 ce quar­tier pas en­core mu­séi­fié fai­sait par­fai­te­ment of­fice de pou­mon ar­tis­tique à la ville. Par­tout dans les rues, les poètes beat­niks, les jeunes turcs de la scène folk en pleine ef­fer­ves­cence avec Bob Dy­lan et Joan Baez, les ar­tistes en vue comme An­dy Wa­rhol et sa Fac­to­ry. Les ci­né­philes du Bleecker font aus­si par­tie du dé­cor. « Vous sa­vez, c’était un lieu my­thique, s'en­thou­siasme Ja­ckie Raynal, pro­prié­taire du ci­né­ma entre 1974 et 1990. On a même eu le tour­nage de Re­cherche Su­zanne déses­pé­ré­ment, ( une co­mé­die po­pu­laire de Su­san Sei­del­man, sor­tie en 1985, dans la­quelle Ma­don­na fait ses pre­miers pas en tant qu’ac­trice et signe la BO avec son tube « In­to the Groove », ndlr) On voit très bien le Bleecker dans ce film ! » Au­jourd'hui dis­pa­ru, le ci­né­ma a lais­sé une em­preinte au 144 Bleecker Street : ses fa­meuses co­lonnes blanches néo-re­nais­sance, un peu kitsch dans ce dé­cor new-yor­kais. Elles jurent presque entre les stores rouges et bleus criards de la li­brai­rie-pa­pe­te­rie et de la phar­ma­cie qui oc­cupent dé­sor­mais le rez-de-chaus­sée. En ce dé­but de juin, la cha­leur est ac­ca­blante dans les ruelles de Green­wich Village et même la phar­ma­cie et la pa­pe­te­rie, qui ont suc­cé­dé au Bleecker Street Cinema, peinent à sur­vivre. Un peu bour­ru, Mo­ham­med, le gé­rant de la pa­pe­te­rie, ré­pond par mo­no­syl­labes. En dix ans, il a vu les bou­tiques fer­mer les unes après les autres dans la rue, « sauf les bars » , grom­melle-t-il avec un fort ac­cent orien­tal. Lui, tient grâce à sa clien­tèle de tou­ristes et d'étu­diants de NYU, la New York Uni­ver­si­ty, si­tuée à une cen­taine de mètres de là. « Les loyers sont dé­me­su­rés ici ! Je paie 20 000 dol­lars par mois pour cet es­pace. Les prix n’ont fait qu’aug­men­ter. » Son voi­sin, Duane Reade, une grande chaîne amé­ri­caine de phar­ma­cie, s'ap­prête à fer­mer. Le jeune em­ployé pré­sent ce jour-là n'a au­cun sou­ve­nir du Bleecker. « Je peux juste vous dire qu’un jour, un client m’a ra­con­té que, dans les an­nées 90, c’était un ci­né­ma por­no. Il y avait des salles de pro­jec­tion pri­vées au sous-sol, confiet-il d'un rire gê­né. Mais je ne pense pas que ce soit le même ci­né­ma. »

Pas le même ci­né­ma, mais la même adresse. Au croi­se­ment de Bleecker Street et LaGuar­dia Place, tout près de Wa­shing­ton Square et son cé­lèbre arc de triomphe, ces deux im­meubles mi­toyens construits en 1832 en ont vu de toutes les cou­leurs. Dès le dé­but des an­nées 1880, le res­tau­rant Mo­ri oc­cupe le rez-de­chaus­sée. C'est une ins­ti­tu­tion dans ce quar­tier po­pu­laire à do­mi­nante ita­lienne. « La lé­gende veut que le sous-sol du res­tau­rant ait ser­vi à de la contre­bande d’al­cool » , s'amuse Ja­ckie Raynal, qui a me­né son en­quête. Dans les an­nées 20, le pa­tron man­date Ray­mond Hood, un jeune ar­chi­tecte alors in­con­nu, pour re­des­si­ner la fa­çade. Hood re­vi­site le style gré­co-ro­main à la sauce amé­ri­caine : il re­lie les deux bâ­tisses de trois étages, le 144 et le 146 Bleecker Street, par une ran­gée de cinq co­lonnes blanches. Il dé­lais­se­ra ce style pour l'art dé­co et de­vien­dra cé­lèbre no­tam­ment pour la construc­tion du Ro­cke­fel­ler Cen­ter à Man­hat­tan. Après la fer­me­ture de Mo­ri en 1937, l'im­meuble reste à l'aban­don pen­dant la guerre. Il de­vient en­suite suc­ces­si­ve­ment le quar­tier gé­né­ral de groupes an­ti­fas­cistes, un res­tau­rant, un éphé­mère club les­bien, puis un théâtre. Le 4 avril 1960, le Bleecker Street Cinema ouvre ses portes. Son pro­prié­taire, Lio­nel Ro­go­sin, a des idées bien ar­rê­tées. « Mon père était un ci­néaste in­dé­pen­dant très en­ga­gé » , rap­pelle Mi­chael Ro­go­sin, le gar­dien du temple et pré­sident de Ro­go­sin He­ri­tage. « Dans le New York des an­nées 50, il y avait à peine un ou deux films in­dé­pen­dants par an qui sor­taient. Il a bou­le­ver­sé les codes et fon­dé avec quelques autres le ci­né­ma in­dé­pen­dant new-yor­kais, the New Ame­ri­can Cinema. » Fils d'un ma­gnat du tex­tile, le jeune Lio­nel dé­bute au sein de l'en­tre­prise fa­mi­liale et s'en­nuie. Il se forme à la caméra sur son temps libre et fi­nit par cla­quer la porte en 1954. Il a trente

ans quand il réa­lise On the Bo­we­ry, un do­cu­men­taire sur la mi­sère ou­vrière dans le quar­tier sul­fu­reux d'East Village, au sud-est de Man­hat­tan, alors gan­gré­né par les tra­fics. Les cri­tiques sont di­thy­ram­biques, le film en­chaîne les récompenses, mais se heurte à l'in­dif­fé­rence des dis­tri­bu­teurs amé­ri­cains. Même com­bat pour son se­cond long Come Back Afri­ca, sur l'apar­theid en Afrique du Sud. « J’ai donc fon­dé le Bleecker Street Cinema pour mon­trer Come Back Afri­ca » , confie­ra plus tard Lio­nel Ro­go­sin dans son au­to­bio­gra­phie. Il re­prend le bail pour dix ans, dé­pense 40 000 dol­lars en tra­vaux et pré­sente son film au pu­blic.

« NOUS CHER SOMMES MON­SIEUR DÉSOLÉSDU BLEECKER,POUR HIER . S'IL VOUS PLAÎT, NE NOUS BANNISSEZ PAS DU CI­NÉ­MA . » AL­LEN GINSBERG, JACK KE­ROUAC ET GRE­GO­RY CORSO

« Je com­menCais a perdre de l'ar­gent »

Le Bleecker fait face au Bit­ter End. Dans ce night club les jeunes viennent écou­ter des concerts de Bob Dy­lan, Char­lie Par­ker ou des mo­no­logues de Woo­dy Al­len. « Il y avait des clubs de jazz, de folk, de punk, des ani­ma­le­ries, des ga­le­ries, mais dans l’en­semble, tout le quar­tier était as­sez mi­sé­rable » , dé­crit Amos Poe, réa­li­sa­teur in­dé­pen­dant, pion­nier de la Nou­velle Vague amé­ri­caine au dé­but des an­nées 70. Nan­cy Gerts­man, fon­da­trice de Zeit­geist Films, ha­bite alors juste à cô­té du ci­né­ma et tra­vaille à la billet­te­rie pour payer ses études. « C’était un quar­tier dé­glin­gué, au­jourd’hui on le trou­ve­rait mal­fa­mé, mais per­sonne n’avait peur à l’époque. En jour­née, je voyais sur­tout des ob­sé­dés de ci­né­ma, sou­vent les mêmes, et quelques fous du quar­tier », dé­crit Gerts­man. Au coin de la rue, la New York Uni­ver­si­ty ouvre son cur­sus de ci­né­ma. Un jeune homme dis­cret vient de s'y ins­crire : Mar­tin Scor­sese. « C’était l’en­droit où l’on ve­nait flâ­ner après les cours, on y pas­sait tout notre temps libre, sur­tout à la séance de mi­nuit gra­tuite pour les étu­diants » , ra­conte-t-il dans une in­ter­view à Mi­chael Ro­go­sin en 2010. « C’était de­ve­nu une ex­ten­sion de l’uni­ver­si­té, une école de ci­né­ma en soi et un lieu d’im­pro­vi­sa­tion. » « Pour la pro­gram­ma­tion, on avait carte blanche ! » , s'amuse Ru­dy Fran­chi en ap­puyant bien sur sa de­vise à l'époque : « Bet­ter ask for for­gi­ve­ness than per­mis­sion » (Mieux vaut de­man­der par­don que la per­mis­sion). Le Bleecker met en place une double pro­gram­ma­tion quo­ti­dienne mê­lant réa­li­sa­teurs clas­siques et contem­po­rains comme Ken­neth An­ger, Ta­ti, Go­dard, Truf­faut, Fel­li­ni, Ei­sen­stein, Berg­man, Ku­ro­sa­wa, etc. Le fils du pa­tron, le jeune Mi­chael Ro­go­sin passe ses week-ends au ci­né­ma : « Je te­nais une bu­vette où je ven­dais du ca­fé et j’en pro­fi­tais pour re­gar­der par le sou­pi­rail des films que je n’étais pas du tout cen­sé voir. » Mar­tin Scor­sese y dé­couvre les films néo­réa­listes ita­liens, qui l'ont tant mar­qué : « Le pre­mier Vis­con­ti que j’ai vu, c’était Sen­so au Bleecker Street Cinema, et d'ajou­ter, l'oeil pé­tillant : Il y avait un ré­per­toire tel­le­ment vaste que vous ne sa­viez ja­mais ce que vous al­liez voir. » Ni sur qui vous al­liez tom­ber. Les grands cri­tiques new-yor­kais, les ci­né­philes et les réa­li­sa­teurs de pas­sage, comme Fran­çois Truf­faut et Jean-Luc Go­dard, se re­trouvent dans les bu­reaux du ci­né­ma. Lio­nel Ro­go­sin, lui, par­tage son temps entre ses pro­jets de films et le ci­né­ma. Mais il est bien meilleur réa­li­sa­teur que ges­tion­naire. « J’ai fi­ni par aban­don­ner parce que je com­men­çais à perdre de l’ar­gent », ra­conte-t-il. Im­pos­sible d'être ren­table avec une seule salle de 180 places. Une er­reur qu'évi­te­ront ses suc­ces­seurs : Sid Gef­fen et sa se­conde épouse, Ja­ckie Raynal.

En 1974, Sid Gef­fen re­prend le bail et ra­chète les deux im­meubles pour 115 000 dol­lars. Si l'homme est no­vice dans le mé­tier, il pos­sède dé­jà un ci­né­ma dit « de ré­per­toire », l'équi­valent amé­ri­cain des ci­né­mas d'art et d'es­sai, le Car­ne­gie Hall, au sud de Cen­tral Park. Avec Ja­ckie Raynal, ils forment un couple dé­ton­nant et em­blé­ma­tique du quar­tier : ce juif new-yor­kais au faux air de Grou­cho Marx, au bras de cette hip­pie fran­çaise svelte et exu­bé­rante avec sa cri­nière de boucles rousses. Ja­ckie est une touche-à-tout qui s'est dé­jà fait un nom dans le ci­né­ma fran­çais en tant que mon­teuse de plu­sieurs films d'Eric Roh­mer et réa­li­sa­trice membre du groupe Zan­zi­bar (avec Phi­lippe Gar­rel et Pierre Cle­men­ti entre autres). « Sid était le gé­rant et Ja­ckie le vi­sage du Bleecker. C’était elle qui était contente de mon­trer nos films, bien plus que Sid ! » , s'amuse Amos Poe. Le couple ré­vo­lu­tionne les codes du Bleecker, lance un ma­ga­zine et une li­brai­rie dé­diés au ci­né­ma et met en place un sys­tème d'abon­ne­ments avec des billets à moi­tié prix. « Très vite, Sid

a lan­cé l’abon­ne­ment à la jour­née, une ma­nière de contour­ner le fisc mais aus­si les dis­tri­bu­teurs, en leur payant un pour­cen­tage plus faible » , ex­plique John Pier­son alors jeune réa­li­sa­teur, plus tard pro­duc­teur de Spike Lee, Ri­chard Link­la­ter ou Mi­chael Moore, avant de conclure d'un rire so­nore : « Est-ce ra­din ? Oui, un peu, mais c’est aus­si très ma­lin ! Gef­fen vou­lait que tout le monde ait ac­cès au ci­né­ma. »

Le fa­meux gi­got d'agneau aux fla­geo­lets

Grâce à son ré­seau et à son flair, Ja­ckie dé­ve­loppe une pro­gram­ma­tion poin­tue et al­ter­na­tive : « J’ai été la pre­mière à mon­trer les films de Raoul Ruiz et d’Agnès Var­da ! Je m’oc­cu­pais sur­tout des films étran­gers et des fes­ti­vals. » Ci­né­ma fran­çais, ja­po­nais, ira­nien, bré­si­lien... la presse en parle, le pu­blic ac­court. « À l’époque il n’y avait au­cun autre en­droit pour dé­cou­vrir tous ces films, rap­pelle Mait­land McDo­nagh, cé­lèbre cri­tique et an­cienne spec­ta­trice as­si­due du ci­né­ma. Ça a été la base de l’édu­ca­tion ci­né­ma­to­gra­phique pour toute une gé­né­ra­tion de New-yor­kais. » Le couple est aus­si connu pour ses dé­jeu­ners do­mi­ni­caux. Le gra­tin du ci­né­ma s'y at­table pour goû­ter le fa­meux gi­got d'agneau aux fla­geo­lets de Ja­ckie. Par­mi les in­vi­tés ré­gu­liers Isa­bel­la Ros­sel­li­ni, Giulietta Mas­si­na, Louis Malle ou Da­niel Tos­can du Plan­tier. Mais Ja­ckie voit plus loin. En 1980, elle a l'idée d'ou­vrir une se­conde salle de 82 sièges, au sein du Bleecker, la James Agee. Son but : of­frir un es­pace de li­ber­té aux films in­dé­pen­dants. « Il y avait un jour de la se­maine où n’im­porte quel réa­li­sa­teur pou­vait ve­nir avec son film sous le bras et je le pro­je­tais. Le suc­cès a été im­mé­diat ! » , s'ex­clame Raynal. Et si le film nous plai­sait, on lui don­nait deux se­maines. [...] C’est comme ça que j’ai pas­sé Per­ma­nent Va­ca­tion, le pre­mier film de Jim Jar­musch ! » Fi­nies les pro­jec­tions im­pro­vi­sées dans les night-clubs du quar­tier. Amos Poe se sou­vient de la sor­tie de son Sub­way Ri­ders en 1981 : « Je mon­trais mon film dans mon pe­tit ci­né­ma de quar­tier et tous mes amis pou­vaient ve­nir le voir, c’était juste au coin de la rue. » Le Bleecker ré­vèle aus­si Marc Rap­pa­port, Liz­zie Bor­den ou en­core Spike Lee. À l'époque, le jeune Spike est étu­diant à NYU et ar­ron­dit ses fins de mois comme ma­nu­ten­tion­naire dans une com­pa­gnie de dis­tri­bu­tion ins­tal­lée au pre­mier étage du Bleecker. Pier­son est son voi­sin de bu­reau et se­ra l'un des tout pre­miers à in­ves­tir dans ses films. Il se sou­vient par­fai­te­ment de leur ren­contre en 1983 : « Il était très dis­cret et se te­nait as­sis, une cas­quette des Mets vis­sée sur la tête, vé­ri­fiant une par une les images des bo­bines de 16 mm. [...] On a par­lé de sport et de ci­né­ma. » Il le laisse uti­li­ser la ca­bine de pro­jec­tion pour ré­pa­rer les bo­bines. Bien­tôt Spike Lee ter­mine son film étu­diant, Joe’s Bed-Stuy, et l'ap­porte à son tour. Tout na­tu­rel­le­ment Ja­ckie Raynal ac­cepte de le dif­fu­ser : « On a fait ça un peu comme des voi­sins qui dé­pannent. C’était un très beau film et il a très bien mar­ché. » Le Bleecker est une se­conde mai­son pour ces jeunes ci­néastes et les ar­tistes du quar­tier comme Roy Lich­ten­stein, ou Pat­ti Smith. Ils paient ra­re­ment leur billet et peuvent même ré­cla­mer cer­tains films, quitte à bous­cu­ler la pro­gram­ma­tion. « C’était vrai­ment une ges­tion à la pa­pa-ma­man, on com­men­çait à 8 h 30 le ma­tin, on se cou­chait à 23 heures pré­cise Ja­ckie Raynal, lé­gè­re­ment nos­tal­gique. On ne ga­gnait pas beau­coup d’ar­gent, mais on ado­rait ce qu’on fai­sait. »

La fin d'un Age d'or

À par­tir du dé­but des an­nées 80, un phé­no­mène in­quiète Raynal : l'avè­ne­ment de la cas­sette vi­déo qui pour­rait son­ner la fin de l'âge d'or des ci­né­mas de quar­tier. À New York, pour­tant, le coup de grâce ne vien­dra pas de la vi­déo mais de l'im­mo­bi­lier. Les pro­mo­teurs veulent maxi­mi­ser la ren­ta­bi­li­té au mètre car­ré ; ces ci­né­mas qui oc­cupent un si grand es­pace en rez-de-chaus­sée sont une aber­ra­tion. « Je connais le des­tin d’un ci­né­ma de quar­tier. Il fi­ni­ra en ga­rage, en buil­ding su­per­mar­ché. Il n’a plus au­cune chance. C’était la der­nière séance et le ri­deau sur l’écran est tom­bé » , chante alors Ed­dy Mit­chell. Le Bleecker ne fait pas ex­cep­tion. Sid Gef­fen meurt bru­ta­le­ment en 1986. Ja­ckie doit ra­che­ter les parts des autres hé­ri­tiers dans l'im­meuble et com­po­ser avec un as­so­cié, John Sou­to, qui veut construire des lo­ge­ments et aug­men­ter dras­ti­que­ment le loyer du ci­né­ma. Après quatre ans de conflits, Raynal doit re­non­cer et vendre ses parts. Le 30 août 1990, c'est la der­nière séance. « J’étais là l’après-mi­di et l’at­mo­sphère était pe­sante. Les gens avaient un sen­ti­ment d’in­jus­tice et de gâ­chis à la sor­tie. Ils re­pro­chaient au pro­prié­taire de ne pas prendre en compte le sta­tut d’icône du Bleecker », se sou­vient Franck Lo­vece, qui a cou­vert la fer­me­ture du ci­né­ma pour le New York Post. « On a tout fait pour l’évi­ter, il y a eu des ma­ni­fes­ta­tions. À chaque fois que je passe de­vant c’est comme si on avait tué mon bé­bé ! » , dé­plore Ja­ckie Raynal, avant de conclure avec un mé­lange de phi­lo­so­phie et de pose : « Ne me com­pa­rez pas à Edith Piaf, mais je ne re­grette rien, je vais de l’avant. » Vrai. Pas sûr néan­moins que la flam­boyante Ja­ckie se re­con­naisse dans ce phé­no­mène ac­tuel qui veut que les ci­né­mas de quar­tiers sont re­de­ve­nus à la mode dans la Big Apple. En un an, pas moins de quatre nou­veaux ve­nus ont ou­vert leurs portes dans des dis­tricts en­tiers de New York en ré­ha­bi­li­ta­tion. Il y en a au­jourd'hui à Chi­na­town, dans les an­ciennes friches in­dus­trielles de Brook­lyn, ou vers le Fi­nan­cial Dis­trict, à la pointe sud de Man­hat­tan, dé­vas­tée en 2012 par l'ou­ra­gan San­dy. Pour sé­duire la gé­né­ra­tion des ac­cros à leur smart­phone, ces ci­né­mas vin­tage pro­posent le luxe ul­time : une ex­pé­rience. Jane Ro­sen­thal, co-fon­da­trice du fes­ti­val de Tri­bec­ca in­ter­ro­gée par le New York Post : « Ils vendent plus qu’un simple film. [Al­ler au ci­né­ma] c’est dé­sor­mais un évé­ne­ment pris dans sa glo­ba­li­té – bonne nour­ri­ture, un pro­gramme qui vaille le dé­tour. » Exact. La bière lo­cale, les sa­chets de fruits bio et les pop­corns à la truffe ont rem­pla­cé la ma­ri­jua­na et la junk food. Al­len Ginsberg, avec son « C’mon Pigs of Wes­tern Ci­vi­li­za­tion Eat More Grease », doit se re­tour­ner dans sa tombe. •

Ni­cho­las Ray (à gauche), avec Serge Da­ney

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