ELI­SA­BETH MOSS

So Film - - Sommaire - PAR LU­CAS MINISINI ET MAT­THIEU ROSTAC

Por­trait. Il y a eu la ré­vé­la­tion en se­cré­taire qui monte les éche­lons d'une agence de pub très mas­cu­line dans Mad Men, puis la confir­ma­tion à tra­vers la mi­ni-sé­rie po­li­cière de Jane Cam­pion Top of the Lake. Au­jourd'hui, l'Amé­ri­caine Eli­sa­beth Moss co­pro­duit et joue le pre­mier rôle dans la sé­rie de l'an­née The Handmaid's Tale et ap­pa­raît aus­si dans la Palme d'or The Square. Mais qui est vrai­ment celle que cer­tains qua­li­fient de « Me­ryl Streep de la nou­velle gé­né­ra­tion » ?

Il y a eu la ré­vé­la­tion en se­cré­taire qui monte les éche­lons d'une agence de pub très mas­cu­line dans Mad Men, puis la confir­ma­tion à tra­vers la mi­ni-sé­rie po­li­cière de Jane Cam­pion Top of the Lake. Au­jourd'hui, l'Amé­ri­caine Eli­sa­beth Moss co­pro­duit et joue le pre­mier rôle dans la sé­rie de l'an­née The Handmaid’s Tale et ap­pa­raît aus­si dans la Palme d'or The Square. Mais qui est vrai­ment celle que cer­tains qua­li­fient de « Me­ryl Streep de la nou­velle gé­né­ra­tion » ? Une per­sonne dis­ci­pli­née et go­gue­narde, éle­vée au jazz, à Dis­ney et plus ré­cem­ment à la scien­to­lo­gie. Quel­qu'un qui peut bot­ter en touche et se dé­fi­nir ain­si : « Je suis une vieille femme de 82 ans qui vit seule avec ses deux chats dans son ap­par­te­ment de l’Up­per West Side. » Quel­qu'un de com­plexe donc.

L'aé­ro­port de Queens­town est si­tué au bout du monde. Lit­té­ra­le­ment. Seuls quelques fjords sé­parent le pe­tit tar­mac de l'île mé­ri­dio­nale de la Nou­velle-Zé­lande du Pa­ci­fique Sud et de l'An­tarc­tique. Pour l'at­teindre, il faut ra­ser un cer­tain nombre de mon­tagnes plus me­na­çantes les unes que les autres, et voir des cou­cous at­ter­rir sur cette pe­tit bande de bi­tume a tou­jours quelque chose d'im­pres­sion­nant. Pour­tant, lorsque Phi­lip­pa Camp­bell se pointe à l'aé­ro­port, c'est un tout autre spec­tacle dont elle pro­fite. « Elle était là, tra­ver­sant le tar­mac, toute pe­tite, pas très im­po­sante. Elle était ha­billée très sim­ple­ment, en noir, si je me sou­viens bien. Un pan­ta­lon élas­tique noir, un sweat bien chaud et des bottes avec des se­melles en ca­ou­tchouc. On n’au­rait pas du tout dit une star de Mad Men. Je crois que per­sonne ne l’a re­con­nue dans l’aé­ro­port, ra­conte la pro­duc­trice néo-zé­lan­daise de Top of the Lake. Je vois en­core Phi­lip­pa Camp­bell s’avan­cer vers moi et me dire : “Oh, elle est là pour une aven­ture. Elle, c'est une aven­tu­rière!” » Elle, c'est Eli­sa­beth Moss, qui in­carne Ro­bin Grif­fin, dé­tec­tive et hé­roïne de la sé­rie de Jane Cam­pion, dont la se­conde sai­son vient d'être dif­fu­sée sur la BBC. Plus qu'une aven­tu­rière, l'ac­trice de 34 ans est une pion­nière. Sans po­la­ri­ser deux in­dus­tries qui vivent dé­sor­mais en pai­sibles voi­sines, Eli­sa­beth Moss a fait le choix des sé­ries té­lé­vi­sées à un mo­ment où Hol­ly­wood consi­dé­rait en­core qu'un écart sur pe­tit écran pou­vait être pré­ju­di­ciable pour une car­rière d'ac­trice. D'abord dans À la Mai­son Blanche, la sé­rie d'Aa­ron Sor­kin, puis en te­nant la dra­gée haute à Don Dra­per/Jon Hamm dans Mad Men et en­fin, dans The Handmaid’s Tale et Top of the Lake, où elle squatte le haut de l'af­fiche. Via ces trois der­niers rôles, elle s'est d'ailleurs for­gé au fil des sai­sons une ré­pu­ta­tion d'ac­trice fé­mi­niste, ob­jec­trice de conscience d'un mi­lieu au­dio­vi­suel ron­gé par le mâle. Au point de de­ve­nir la pre­mière star fé­mi­nine – voire star tout court – des dra­mas mo­dernes et de ré­cu­pé­rer au pas­sage le sur­nom flat­teur de Queen of Peak TV – « reine des sé­ries à pro­fu­sion ». Jen­ni Kon­ner, pro­duc­trice de Girls, s'était même aven­tu­rée à par­ler de Moss comme de la « Me­ryl Streep de notre gé­né­ra­tion » . Comment l'ac­trice en est-elle ar­ri­vée à de telles louanges?

Blue Note, Toy Sto­ry et San­dra Bul­lock morte dans une pis­cine

Pas obli­ga­toi­re­ment en jouant les aven­tu­rières. Tout du moins, au dé­part. Née et éle­vée à Los An­geles, l'ac­trice gran­dit dans une bulle ar­tis­tique. Le père, Ron, est ma­na­ger de groupes de jazz et de blues et la mère, Lin­da, joueuse d'har­mo­ni­ca, a no­tam­ment souf­flé pour Phi­lip Glass et Chick Co­rea. « Quand j’avais douze ans, je n’avais au­cune idée de qui était Oa­sis ou Nir­va­na. À la mai­son, c’était El­la Fitz­ge­rald et Ger­sh­win qui tour­naient » , ra­con­ta en 2016 au Guar­dian celle qui garde pour pre­mier sou­ve­nir vi­vace une jour­née d'en­re­gis­tre­ment avec pa­pa dans les my­thiques stu­dios de Blue Note à New York alors qu'elle avait cinq ans. « À la mai­son, on par­lait sans ar­rêt d’art, de culture, de toutes ces choses cen­sées vous ou­vrir vers les autres » , nous confia-t-elle en 2014. Le reste du temps, elle est « le nez col­lé dans mes livres, mes BD. Ou alors je dan­sais. J’ai com­men­cé dans le monde du bal­let, de 5 à 14 ans. » Adolescente, elle in­tègre la School of Ame­ri­can Bal­let de New York puis suit les pres­ti­gieux cours de danse de Su­zanne Far­rell à Wa­shing­ton D.C. Elle conti­nue : « J’étais car­ré­ment in­ca­pable de me cou­per de mon ima­gi­naire et j’étais sans doute trop dé­li­cate, trop fleur bleue. Par exemple, dans ma chambre j’avais toute une col­lec­tion de pe­luches et de jouets. Eh bien, un peu comme dans Toy Sto­ry, j’ai long­temps été per­sua­dée que tous ces jouets avaient leur propre vie quand je m’en­dor­mais. Ils mar­chaient, ils par­laient, ils al­laient même pi­quer des trucs dans le fri­go. Ils me don­naient des bons conseils sur la fa­çon de m’ha­biller ou sur les gar­çons dont je pou­vais tom­ber amou­reuse à l’école. J’avais même éla­bo­ré un scé­na­rio as­sez cré­dible : ce­lui d’ou­vrir un jour une li­brai­rie de quar­tier, en Ca­li­for­nie, avec mes jouets. On se par­ta­ge­rait le bou­lot en quelque sorte. » Mais en lieu et place des livres pous­sié­reux ou même des en­tre­chats, « Liz­zie » Moss choi­si­ra les pla­teaux de tour­nage. Car cette der­nière est aus­si ac­trice et ce, de­puis ses huit ans et un ca­méo dans la sé­rie Lu­cky Chances où elle trouve San­dra Bul­lock noyée dans une pis­cine. Près de dix ans plus tard, son se­cond rôle de fille désaxée et dé­fi­gu­rée par sa propre im­mo­la­tion dans Une vie vo­lée, pour le­quel elle passe trois heures par jour au ma­quillage, la convain­cra dé­fi­ni­ti­ve­ment de bas­cu­ler du cô­té du sep­tième art alors qu'elle n'a que 17 ans. Juste avant de se voir of­frir le rôle de Zoey Bart­let, fille du pré­sident des Etats-Unis in­car­né par Mar­tin Sheen dans À la Mai­son Blanche.

Des yeux « d’an­ciennes stars de ci­né­ma »

Au dé­part, ce per­son­nage de fille du pré­sident n'est pen­sé que comme un se­cond rôle. Pour­tant Eli­sa­beth Moss va ap­pa­raître plus de vingt-cinq fois au fil des sai­sons. Chose en­core plus rare, elle de­vient l'ob­jet de l'in­trigue la plus in­tense des sept sai­sons : un kid­nap­ping or­ches­tré à la fin de la qua­trième an­née de la sé­rie. Soit le mo­ment qu'a choi­si son créa­teur, Aa­ron Sor­kin, pour quit­ter l'équipe et me­ner d'autres pro­jets. Si Eli­sa­beth Moss est pré­sente pour ce mo­ment char­nière, ce n'est pas un ha­sard. Elie At­tie en sait quelque chose, il a lui-même co­écrit la plu­part de ces épi­sodes. « Avec Aa­ron, on a tou­jours vu Eli­sa­beth comme notre arme secrète, dit-il. Si dans la “wri­ters’ room” quel­qu’un pro­po­sait de faire ap­pa­raître Zoey Bart­let dans un épi­sode, Aa­ron di­sait tou­jour : “Oui, fai­sons comme ça !” » Mal­gré le peu d'ex­pé­rience de la jeune ac­trice, l'au­teur mul­ti-ré­com­pen­sé n'a pas hé­si­té une seule se­conde. Rai­son prin­ci­pale à en­tendre le scé­na­riste : son « cha­risme in­né » qui se­rait une « qua­li­té ma­gique » que seuls les grands ac­teurs pos­sè­de­raient. Car pour Elie At­tie, la simple pré­sence d'Eli­sa­beth Moss à l'écran offre la vi­sion d'un per­son­nage « avec plein de couches qu’on

peut dis­cer­ner juste en la re­gar­dant. C’est le sen­ti­ment qui se dé­gage d’elle » . Une jeune femme sou­vent dé­crite comme pos­sé­dant un phy­sique aty­pique, loin des ca­nons de beau­té désuets de la ma­chine hol­ly­woo­dienne et des cou­ver­tures en pa­pier gla­cé des ta­bloïds in­ter­na­tio­naux. Bryan Batt, com­père de Mad Men qui in­carne le di­rec­teur ar­tis­tique Sal­va­tore « Sal » Ro­ma­no, n'a ja­mais ou­blié les yeux de celle qu'il a cô­toyée pen­dant trois sai­sons de la sen­sa­tion té­lé­vi­suelle des an­nées 2000 : « Ils étaient tel­le­ment ex­pres­sifs. Ils m’ont tou­jours fait pen­ser à ceux d’an­ciennes stars du ci­né­ma, des femmes comme Bar­ba­ra Stanwyck. Juste avec ses yeux, elle pou­vait dire ce qu’elle vou­lait. » Un ef­fet constant dans sa car­rière quand l'on sait que le di­rec­teur de la pho­to et l'opé­ra­teur de The Handmaid’s Tale (Co­lin Wat­kin­son et Mi­chael Carr, ndlr) ont exi­gé de fil­mer les nom­breux gros plans sur son vi­sage en res­tant der­rière la caméra, en mise au point ma­nuelle. Loin d'elle pour­tant l'idée de se conten­ter de quelques mou­ve­ments de pau­pières. C'est plu­tôt son « pro­fes­sion­na­lisme » qui lui per­met d'en­chaî­ner rôle sur rôle. Quand De­bo­rah Kamp­meier mul­ti­plie les contre­temps lors du tour­nage de son film Vir­gin, tour­né en 2001 pour 45 000 $, c'est sur Eli­sa­beth Moss qu'elle se re­pose. Toutes ces an­nées après, elle n'a plus au­cun doute : « Je n’au­rais pro­ba­ble­ment ja­mais pu faire le même film sans elle. En fait, le film c’est elle. »

Si­gur Rós, ca­chette aus­tra­lienne et ar­got du New Jer­sey

Du cô­té de la star, tout n'est peut-être pas si fa­cile. Entre les prises, il n'est pas rare de la voir clope à la main, écou­teurs vis­sés dans les tym­pans, dif­fu­sant les longues plages post-rock de Si­gur Rós ou les nappes de pia­no de Max Rich­ter « pour al­ler dans les re­coins sombres » ou du Emi­nem « pour mon­ter en pres­sion » . Autre pré­cepte de la mé­thode Liz­zie ? Une pré­pa­ra­tion en amont qui frôle l'ob­ses­sion­nel. Pour elle, il est né­ces­saire de maî­tri­ser tous les as­pects de son per­son­nage et ce, avant le pre­mier coup de ma­ni­velle, et peu im­porte qu'il s'agisse d'un se­cond rôle. « Elle de­vait jouer avec l’ac­cent du New Jer­sey, qui plus est dans les an­nées 70 donc un tra­vail de dia­lecte im­por­tant. Pour ça, eh bien, elle a fait ses de­voirs, ex­plique Phi- « J’aime beau­coup les di­vas, mais je crois quand même que j’ap­par­tiens à une équipe d’ac­trices qui ont fait la part entre leur job et le monde ex­té­rieur. » lippe Fa­lar­deau, réa­li­sa­teur qué­bé­cois de Chuck, bio­pic sur le boxeur Chuck Wep­ner dont Moss joue la pre­mière femme. Elle a ap­pe­lé l’en­tou­rage de Chuck Wep­ner, elle a même es­sayé de ren­trer en contact avec la pre­mière femme de Chuck alors qu’elle était sur le pla­teau pour seule­ment dix jours. Di­sons qu’elle fait ses de­voirs mais qu’elle ne les amène ja­mais sur le pla­teau. » Phi­lip­pa Camp­bell, qui a pu scru­ter les moindres faits et gestes de l'ac­trice amé­ri­caine pen­dant deux sai­sons de Top of the Lake, ne dit pas autre chose : « Elle ne va pas te “mon­trer” son sa­voir-faire. Par contre, la re­cherche, c’est très im­por­tant pour elle. Je me rap­pelle que lors­qu’on a

net­toyé son ap­par­te­ment à la fin de la sai­son 1, on a dé­cou­vert qu’elle avait lais­sé der­rière elle une bi­blio­thèque en­tière sur le sys­tème ju­di­ciaire néo-zé­lan­dais, sur le mé­tier de flic aus­si. Elle avait em­ma­ga­si­né plein de bou­quins sur le su­jet dans sa pe­tite ca­chette. » Et lorsque le ma­té­riau phy­sique im­mo­bile ne suf­fit plus, Liz­zie va cher­cher l'in­for­ma­tion à la source. Camp­bell, tou­jours : « Pour la se­conde sai­son, nous avons eu une dé­tec­tive de la Syd­ney New Sou­th­west Po­lice, Ch­ris­tine, qui est ve­nue nous conseiller pen­dant l’écri­ture et sur le tour­nage. Eli­sa­beth et elle sont de­ve­nues de très bonnes amies. »

Eli­sa­beth Moss « l’in­ter­rup­teur »

Ne pas s'ima­gi­ner pour au­tant l'ac­trice amé­ri­caine coin­cée dans ses sou­tanes car­min de The Handmaid’s Tale ou dans ses tailleurs de concep­trice-ré­dac­trice de l'agence de pub Ster­ling Coo­per dans Mad Men, in­ca­pable de sor­tir d'un rôle qu'elle a épou­sé l'es­pace d'une se­maine ou de six mois comme ce fut le cas pour le show pro­duit par Hu­lu. Fa­bri­quer des chaus­sures en Tos­cane ou dé­cou­per des longes de porc au cou­teau de bou­cher fa­çon Da­niel DayLe­wis, c'est hors de ques­tion. En 2014, Moss po­sait d'ailleurs sa fa­çon d'en­vi­sa­ger son mé­tier en ces termes : « Il faut être très équi­li­brée sur le plan per­son­nel pour ne pas de­ve­nir schi­zo­phrène ou lais­ser les per­son­nages qu’on te de­mande d’in­ter­pré­ter te bouf­fer pe­tit à pe­tit. Bon, j’aime beau­coup les di­vas, les co­mé­diennes ex­ces­sives, mais je

« Ses yeux m’ont tou­jours fait pen­ser à ceux d’an­ciennes stars du ci­né­ma, des femmes comme Bar­ba­ra Stanwyck. Juste avec ses yeux, elle pou­vait dire ce qu’elle vou­lait. »

crois quand même que j’ap­par­tiens à une équipe d’ac­trices qui ont fait la part entre leur job et le monde ex­té­rieur : Amy Adams, Til­da Swin­ton, Ju­di Dench etc. Sur un tour­nage, je ne m’isole pas des autres, je ne cherche pas à me cou­per de l’ex­té­rieur pour ren­trer dans mon per­son­nage. Ce n’est qu’un bou­lot, pas ma vie. Tu es le plus pro­fes­sion­nel pos­sible au mo­ment du clap qui an­nonce le tour­nage de la scène et, après, c’est bon, la vie réelle doit re­prendre ses droits… » « Elle peut ri­go­ler quelques se­condes avant la prise et dès qu’on dit : “Ac­tion!”, se plon­ger dans un état dra­ma­tique to­tal, et quand on dit : “Cou­pez! ”, re­ve­nir à quelque chose de très lé­ger. Comme un in­ter­rup­teur. On/off, on/off... C’est ex­tra­or­di­naire, j’ai ja­mais vu ça, plai­sante Fa­lar­deau, confir­mant éga­le­ment qu'elle est « celle qui est le moins dans le drame dans le­quel les ac­teurs peuvent s’en­fer­mer avant d’of­frir une per­for­mance. » Même les plus tra­giques. Dans l'épi­sode 9 de The Handmaid’s Tale, elle éclate en san­glots après la dis­pute mou­ve­men­tée qui l'op­pose à sa meilleure amie, Moi­ra, in­car­née par l'ac­trice Sa­mi­ra Wi­ley. Une scène qui se conclut par de lourds san­glots im­pos­sibles à ré­fré­ner. Pas de bol, la réa­li­sa­trice de l'épi­sode, Kate Den­nis, n'a pas en­core ce qu'il lui faut pour bou­cler ces quelques mi­nutes. « Elle a pro­po­sé une pause en di­sant : “Ce n'est pas comme si tu pou­vais de nou­veau pleu­rer comme ça”. Et là, sans même hé­si­ter une seule se­conde, Eli­sa­beth lance : “Ah non, non, pas de pro­blème, je peux le re­faire au­tant de fois que tu veux”, as­sure Wi­ley, qui s'in­ter­rompt sou­dain comme pour mieux mar­quer son ef­fet : À chaque fois, elle a réus­si. » Bryan Batt, se rap­pelle de ces mo­ments où Moss est ca­pable de s'éteindre et de se ral­lu­mer en une frac­tion de se­conde : « On était en train de tour­ner et là, un té­lé­phone s’est mis à son­ner. On était dans les an­nées 60 et d’un coup, on se prend 2009 de plein fouet. Elle éteint le por­table, re­vient comme si de rien n’était et on était de nou­veau en 1962. »

Pour au­tant, dif­fi­cile de ré­duire Liz­zy Moss à cette image de bos­seuse achar­née et aus­si in­faillible qu'un al­go­rithme bien pen­sé. « Quand on ar­ri­vait sur le pla­teau de Mad Men, on se fai­sait des high-five, on s’en­tre­cho­quait les poings entre nous, re­vit Bryan Batt. Liz­zy et Jon Hamm se fou­taient un peu de notre gueule en ri­go­lant, et en se ta­pant dans les mains n’im­porte comment. » Et tout de­vient pré­texte à un pe­tit éclat de rire. La tem­pé­ra­ture dans le stu­dio est un peu haute ? Eli­sa­beth Moss en pro­fite pour di­va­guer sur le pla­teau, mi­mant un état d'ébrié­té avan­cé, tout en mau­gréant : « Il fait trop chaud. » Jon Hamm rate une ré­plique pen­dant le tour­nage de la troi­sième sai­son de la sé­rie ? Elle est la pre­mière à s'ex­cla­mer : « Ah! Il est hu­main fi­na­le­ment! » , de­vant toute l'équipe. Sans men­tion­ner les soi­rées « Mad Men » et ses blind tests pop et r'n'b du ven­dre­di pas­sées au pub du coin, ou les par­ties en­dia­blées de Heads Up! entre deux prises. En somme, la Moss sait se faire ap­pré­cier avec des traits d'es­prit et des pe­tites at­ten­tions par­ti­cu­lières, comme sur le tour­nage de Top of the Lake. Une fois une sai­son bou­clée, l'ac­trice prin­ci­pale offre quelques ca­deaux à la troupe. Des bou­quets de fleurs en gé­né­ral. Pas for­cé­ment le genre d'Eli­sa­beth Moss. Après quatre-vingt-deux jours d'un tour­nage phy­sique pour la pre­mière sai­son du show néo-zé­lan­dais, la New-Yor­kaise re­joint sa bande avec une pile de cas­quettes. Phi­lip­pa Camp­bell rem­bo­bine : « Des­sus était ins­crit “Mit­cham Con­trac­ting”, c’était le nom du bu­si­ness qui cou­vrait le tra­fic de drogue d’un per­son­nage prin­ci­pal dans la sé­rie. Nous seuls sa­vions ce que ça vou­lait dire, per­sonne d’autre ne pou­vait com­prendre. Voi­là pour­quoi elle est drôle. »

De concep­trice-ré­dac­trice à pro­duc­trice de sé­ries té­lé

Et quand il s'agit de dé­fi­nir sa vie loin des ca­mé­ras, Moss sait faire cla­quer une phrase comme ré­cem­ment à Vul­ture : « Je suis une vieille dame de 82 ans qui vit seule avec ses deux chats dans son ap­par­te­ment de l’Up­per West Side. » À la ville, Eli­sa­beth Moss dé­guste des su­shis dans le même res­tau­rant de­puis des an­nées, va man­ger au Ca­fé Fio­rel­lo avec sa mère quand elle est à New York parce qu'il est juste en face du Lin­coln Cen­ter, passe son temps dans le Thun­der Moun­tain de Dis­ney­land lors de ses sé­jours à Los An­geles. Le soir tard, c'est binge wat­ching de ses sé­ries pré­fé­rées – Veep, Far­go, The Good Wife, et par­fois même, le Ba­che­lor. Rien de trop in­at­ten­du, tout comme son amour pour les Chi­ca­go Cubs, l'équipe de baseball, et du joueur Anthony Riz­zo. D'ailleurs, pour lui an­non­cer la raz­zia de no­mi­na­tions de The Handmaid’s Tale aux Em­my Awards (13), son agent lui a en­voyé un... GIF du joueur de baseball torse nu – « for­cé­ment un bon signe » , avait-elle ju­gé. Mais si main­te­nant, elle a moins le temps de mar­cher à tra­vers Cen­tral Park ou de s'en­fi­ler quelques mos­cow mule dans les bars, c'est aus­si parce que sa car­rière, elle, n'est plus vrai­ment ba­nale. « Elle a plan­té la graine de sa propre car­rière, ana­lyse De­bo­rah Kamp­meier, et l’a vue pous­ser. Tout s’est ali­gné au fil des an­nées. » Tout s'est ac­cé­lé­ré de­puis 2014, an­née de la sai­son 1 de Top of the Lake. Pour la pre­mière fois, Liz­zie Moss ob­tient un pre­mier rôle dans un pro­jet d'en­ver­gure, de sur­croît me­né par Ma­dame Jane Cam­pion. Et si l'ac­trice amé­ri­caine su­çait la roue de la réa­li­sa­trice de La Le­çon de pia­no, les rap­ports se sont in­ver­sés trois ans plus tard pour la se­conde sai­son, Cam­pion af­fir­mant vou­loir par­ti­ci­per « uni­que­ment si Liz­zie en est » . Confir­ma­tion, s'il en fal­lait une, de la connexion par­ti­cu­lière qui unit les deux femmes : lors des Em­my Awards de 2015, Cam­pion glisse un bout de pa­pier sous la porte de la chambre d'hô­tel de Moss avec, grif­fon­né, « Liz­zie, Tues­day, 10:30-11:30, Jane, Room 1209, TOTL2? » Evi­dem­ment, TOTL2. Quelques mois plus tard, c'est Bruce Miller qui vient cher­cher Moss dans l'idée de lui pro­po­ser le rôle prin­ci­pal d'une adap­ta­tion du best-sel­ler dys­to­pique de Mar­ga­ret At­wood, The Handmaid’s Tale. Pour la pre­mière fois, Liz­zie ne passe pas de cas­ting. Mieux, elle de­mande à être co-pro­duc­trice de la sé­rie. Un sta­tut vi­sant ha­bi­tuel­le­ment à sa­tis­faire l'ego dé­me­su­ré d'une star mais qui, chez Moss, prend toute sa va­leur. Elle par­ti­cipe aux ses­sions d'écri­ture, im­pose Reed Mo­ra­no, avec qui elle a tour­né Mea­dow­land, pour la réa­li­sa­tion des trois pre­miers épi­sodes, puis que 80 % des met­teurs en scène soient des femmes (Kat Den­nis,

Ka­ri Sko­gland, Flo­ria Si­gis­mon­di et Reed Mo­ra­no, donc), vi­sionne les dai­lies pen­dant le tour­nage et as­siste au mon­tage en post-prod. Ann Crab­tree, cos­tu­mière de la sé­rie de Hu­lu, a fait les frais du jus­qu'au-bou­tisme Mos­sien lorsque cette der­nière lui de­man­da un en­voi par FedEx d'un extrait de tis­su pour les sou­tanes des ser­vantes afin de vé­ri­fier qu'il s'agis­sait de « la bonne cou­leur » .

Le meme Peggy Ol­son, le mythe Ma­don­na

Dé­sor­mais, Moss ou­tre­passe son sta­tut d'ac­trice re­con­nue du pe­tit écran. Dé­but oc­tobre, elle se­ra à l'af­fiche du film The Square de Ru­ben Öst­lund – la Palme d'or du der­nier Fes­ti­val de Cannes – après avoir joué dans une adap­ta­tion ciné de La Mouette d'An­ton Tche­kov si­gnée Mi­chael Mayer. Pas sûr néan­moins que Moss sou­haite de­ve­nir une star de ci­né­ma. « Par­fois, de­ve­nir une su­per­star, c’est pas jo­jo et un peu à son corps dé­fen­dant. Ce sont des contraintes aus­si simples que ne plus al­ler se ba­la­der dans le parc ou faire ses courses à l’épi­ce­rie, ana­lyse Fa­lar­deau. J’ai tour­né avec Reese Wi­thers­poon et il fal­lait un cer­tain pro­to­cole car si on ne tourne pas en stu­dio, elle at­tire une foule énorme – elle avait rien à voir là-de­dans la pauvre Reese mais bon –, alors qu’Eli­sa­beth pas du tout. » Sur­tout, elle pré­fère s'ac­cro­cher à ses propres pro­jets, au pre­mier rang du­quel Fe­ver, sé­rie sur la tris­te­ment cé­lèbre « Ty­phoid Ma­ry », pre­mière femme à avoir contrac­té la ty­phoïde dans la ville de New York, dont elle dé­tient les droits. Une tra­jec­toire de wor­ka­ho­lic pour ses proches, comme Sa­mi­ra Wi­ley. « Je ne sais pas comment elle peut faire tout ça en même temps. Après les jour­nées de tour­nage de la sé­rie, elle m’en­voyait des tex­tos pour me dire : “Oh, cette scène qu'on a tour­née, tu es ex­cep­tion­nelle de­dans.” Elle était aus­si en cou­lisses donc. Fran­che­ment, c’est Su­per­wo­man ! » , s'ex­clame l'ac­trice d'Orange Is the New Black. À cet agen­da char­gé, il faut ra­jou­ter l'au­ra de ses ré­cents rôles, qui lui confèrent une ré­pu­ta­tion de fé­mi­niste aguer­rie voire de porte-dra­peau de l'em­po­werment des femmes. Après tout, le GIF de Peggy Ol­son mar­chant dans les cou­loirs de son agence clope au bec est de­ve­nu une boucle de re­ven­di­ca­tion des fé­mi­nistes sur Twit­ter tan­dis que des ré­fé­rences à The Handmaid’s Tale étaient faites du­rant la Wo­men's March de jan­vier der­nier – « The Handmaid's Tale is Not an Ins­truc­tion Ma­nual » , pou­vait-on no­tam­ment lire. Une ques­tion com­plexe, face à la­quelle Moss ne sait ja­mais trop sur quel pied dan­ser. Ré­cem­ment, l'ac­trice s'était ex­po­sée à une vague de quo­li­bets sur les ré­seaux so­ciaux. La rai­son ? « Pour moi, The Handmaid's Tale n’est pas une his­toire fé­mi­niste. C’est une his­toire hu­maine parce que les femmes sont avant tout hu­maines » , avait-elle dé­cla­ré au der­nier Tribeca Fes­ti­val. En 2014, elle nous pré­ci­sait que « les mé­dias ont ten­dance à sur­in­ter­pré­ter. Pour moi le fé­mi­nisme c’est quelque chose d’im­por­tant, mais dans les pays oc­ci­den­taux la plu­part des com­bats ont dé­jà été me­nés, vous ne pen­sez pas ? Ma mère a été beau­coup plus en­ga­gée quand elle était ly­céenne. Elle m’a un jour ra­con­té qu’elle a dé­bar­qué en cours avec une paire de jeans ! A l’époque c’était mal vu. Du coup ma mère en est res­sor­tie qua­si­ment avec une au­ra de ré­vo­lu­tion­naire ! Mon fé­mi­nisme à moi existe sans doute mais il passe sur­tout par le tra­vail. » Ain­si que par quelques dons bien sen­tis au­près de l'Union Amé­ri­caine des Li­ber­tés Ci­viles (ACLU) et des sou­tiens ap­puyés au Plan­ned Pa­ren­thood. Ma­ry Lam­bert a di­ri­gé Eli­sa­beth Moss dans un film d'hor­reur fau­ché du nom de The At­tic en 2007. Avant ça, elle a mis en image les chan­sons d'une autre li­bé­ra­trice dans les an­nées 80 : Ma­don­na. Si la réa­li­sa­trice concède que l'as­pect ico­nique et pro­vo­ca­teur de la Cic­cone est imbattable, « Eli­sa­beth Moss est le genre ty­pique de femme à ren­trer dans une pièce rem­plie d’hommes et ne pas se sen­tir in­ti­mi­dée, à consi­dé­rer qu’elle est leur égale tout sim­ple­ment parce qu’il n’y pas d’in­éga­li­té dans le genre hu­main. Le mes­sage qu’elle en­voie aux jeunes filles dans The Handmaid's Tale est puis­sant et il l’était éga­le­ment dans Mad Men, où elle était la seule femme à ne pas su­bir les sa­lo­pe­ries des hommes. Peu im­porte le genre, la sexua­li­té, la cou­leur, tout le monde a les mêmes droits se­lon elle. En ce sens, elle peut se rap­pro­cher de Ma­don­na. Di­sons qu’elles sont deux lignes pa­ral­lèles qui tentent d’at­teindre le même but. » Vrai sans doute, mais der­rière chaque « Ma­te­rial Girl » se cache aus­si par­fois quelques fê­lures. Sur le plan pro­fes­sion­nel, un seul en­vi­ron­ne­ment ré­siste en­core ac­tuel­le­ment à Eli­sa­beth Moss : le théâtre. En 2015, elle s'était lan­cée à Broad­way avec la pièce The Hei­di Ch­ro­nicles, ra­pi­de­ment ar­rê­tée pour cause de stra­pon­tins déses­pé­ré­ment vides. Sur le plan pri­vé, il y a ce ma­riage ra­té avec Fred Ar­mi­sen et sur­tout, cette scien­to­lo­gie à la­quelle elle adhère de­puis 1999, qu'elle sou­haite gar­der loin du re­gard du pu­blic sans pour au­tant la dis­si­mu­ler. Ré­cem­ment un in­ter­naute lui a po­sé une ques­tion à ce su­jet sur Ins­ta­gram : est-ce que tour­ner The Handmaid’s Tale ne l'a pas « fait ré­flé­chir à deux fois à la scien­to­lo­gie ? Gi­lead (le ré­gime théo­cra­tique de la sé­rie, ndlr) et la scien­to­lo­gie pensent tous deux que les sources ex­té­rieures (donc les in­fos) sont fausses ou dia­bo­liques... » L'ac­trice avait alors ré­tor­qué que « en fait, c’est ab­so­lu­ment faux au su­jet de la scien­to­lo­gie. La li­ber­té re­li­gieuse, la to­lé­rance, la com­pré­hen­sion de la vé­ri­té et l’éga­li­té des droits pour toutes races sont des thèmes ex­trê­me­ment im­por­tants pour moi. Les plus im­por­tants, pro­ba­ble­ment. Donc Gi­lead et THT m’ont beau­coup mar­quée d’un point de vue per­son­nel. Mer­ci pour ta ques­tion per­ti­nente ! » Fin du dé­bat et les convic­tions re­li­gieuses de miss Moss sont mises sous scel­lés pour deux nou­velles dé­cen­nies. Après tout, Liz­zie Moss au­rait aus­si bien pu ré­pondre le fa­meux man­tra en la­tin de The Handmaid’s Tale – No­lite te bas­tardes car­bo­run­do­rum (« Ne laisse pas les sa­lo­pards te broyer » en V.F) – qu'elle ar­bore fiè­re­ment dé­sor­mais sous la forme d'un pen­den­tif. Et per­sonne n'y au­rait rien vu à re­dire. •

« Eli­sa­beth Moss est le genre à ren­trer dans une pièce rem­plie d’hommes et à consi­dé­rer qu’elle est leur égale tout sim­ple­ment parce qu’il n’y pas d’in­éga­li­té dans le genre hu­main. »

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