Le Jour où... Har­ri­son Ford est de­ve­nu une star de la me­nui­se­rie

Le sa­viez-vous ? Har­ri­son Ford a bos­sé près de dix ans comme me­nui­sier à Los An­geles, tout en cou­rant les cas­tings en pa­ral­lèle. Une car­rière al­ter­na­tive lan­cée par le mu­si­cien bré­si­lien Ser­gio Mendes qui rap­pelle une chose : les grands hé­ros de ci­né­ma so

So Film - - Sommaire - PAR MAT­THIEU ROSTAC

23 dé­cembre 2015. Tan­dis que les fan­boys du monde en­tier re­prennent leur shoot de Star Wars avec un nou­vel opus si­gné J.J. Abrams, un Bré­si­lien de 74 ans poste une pho­to sur sa page Fa­ce­book. On y voit cinq mecs, pour la ma­jo­ri­té torse nu, fai­sant des signes « peace » avec les doigts. Am­biance Wood­stock ga­ran­tie. L'in­ter­naute n'est autre que Ser­gio Mendes, mu­si­cien ca­rio­ca au­teur du tube Mas que Na­da en 1969, pré­sent au centre du cli­ché en noir et blanc. À sa gauche, un homme sec comme un coup de trique, le sou­rire jus­qu'aux oreilles et qui res­semble comme deux gouttes d'eau à... Har­ri­son Ford. La lec­ture de la lé­gende de la pho­to ne laisse au­cun doute. « Le Ré­veil de la force ! Avant Han So­lo, il y a eu un grand me­nui­sier du nom de Har­ri­son Ford. Le voi­ci avec son équipe, le der­nier jour des tra­vaux de mon stu­dio de mu­sique en 1970... Mer­ci Har­ri­son... Que la Force soit avec toi... »

Un stu­dio à 100 000 $

En 1970, le fu­tur Doc­teur Hen­ry Wal­ton « In­dia­na » Jones Jr. vient de fê­ter ses 28 ans. Dé­bar­qué à Los An­geles de son Il­li­nois na­tal six ans plus tôt, il am­bi­tionne de de­ve­nir une star. Or, il doit se conten­ter de pubs et de pe­tits rôles dans des sé­ries té­lé payés 150 $ la se­maine. De plus, sa femme d'alors, Ma­ry Mar­quardt, vient de don­ner nais­sance à un se­cond en­fant et Har­ri­son a contrac­té un prêt ban­caire de 18 000 $ pour s'of­frir une mai­son vers Hol­ly­wood Hills. Dès lors, il faut bien trou­ver d'autres sources de re­ve­nus. « La me­nui­se­rie était mon bou­lot prin­ci­pal. J'avais été sous contrat à la Co­lum­bia puis chez Universal, j'avais cette mai­son que je sou­hai­tais re­ta­per, une vé­ri­table épave... J'ai donc in­ves­ti dans des ou­tils mais der­rière, je n'avais plus rien pour ache­ter des ma­tières pre­mières. J'ai vite réa­li­sé que la me­nui­se­rie consti­tuait un autre moyen de faire bouillir la mar­mite » , avait ex­pli­qué Har­ri­son Ford sur Red­dit en 2014. Re­com­man­dé par un ami de Mendes, l'ap­pren­ti me­nui­sier dé­gote ce pre­mier job chez le mu­si­cien, qui sou­haite se faire construire un stu­dio dans sa nou­velle pro­prié­té d'En­ci­no. Un pro­jet à 100 000 $, ce qui n'in­quiète pas le moins du monde l'ap­pren­ti me­nui­sier. « Un mec très gen­til, Ser­gio. Il ne m'a ja­mais de­man­dé si j'avais fait ça au­pa­ra­vant, confes­se­ra l'ac­teur à En­ter­tain­ment To­night en 1982. Je n'en ai ja­mais par­lé non plus et on s'en est très bien sor­tis, mer­ci. En­fin, mer­ci aux livres de la Bi­blio­thèque pu­blique d'En­ci­no. » En ef­fet, si l'ac­teur de Blade Run­ner est par­ve­nu à construire le­dit stu­dio, il le doit aux ou­vrages em­prun­tés à la bi­blio­thèque qu'il a lon­gue­ment po­tas­sés, par­fois dans le jar­din de Mendes entre deux coups d'eau. « Il a fait un bou­lot fa­bu­leux » , di­ra de son cô­té le pia­niste bré­si­lien.

Le me­nui­sier des stars

Coup d'es­sai, coup de maître, Har­ri­son Ford de­vient ra­pi­de­ment le « me­nui­sier des stars » de la San Fer­nan­do Val­ley, le bouche-à-oreille ai­dant. Va­le­rie Har­per, star du pe­tit écran dans les se­ven­ties grâce à la sit­com Ma­ry Ty­ler Moore, fait no­tam­ment par­tie des clientes. « Mon ma­ri de l'époque, Ri­chard Schaal, avait com­men­cé à fa­bri­quer un bal­con d'in­té­rieur dans notre mai­son de West­wood mais un rôle est tom­bé à ce mo­ment-là pour lui donc im­pos­sible de ter­mi­ner, se sou­vient l'ac­trice, au­jourd'hui âgée de 78 ans. J'étais amie avec Vio­la Spo­lin. Elle m'a dit : “J'ai un ex­cellent me­nui­sier à te re­com­man­der ! Il ha­bite juste en face de chez moi et il cherche tou­jours du bou­lot entre deux cas­tings !” Il a tra­vaillé pen­dant trois ou quatre jours, il fai­sait les choses très bien, de ma­nière très ap­pli­quée. Mais seule­ment trois ou quatre jours parce qu'il s'est cas­sé le bras lors d'une chute. » Puis, il vien­dra tailler le bois chez une per­sonne qui de­vien­dra cru­ciale pour la suite de sa car­rière : Fred Roos. Di­rec­teur de cas­ting pri­sé du Nou­vel Hol­ly­wood (il s'est no­tam­ment oc­cu­pé de Cinq pièces fa­ciles, Ma­ca­dam à deux voies et sur­tout, du Par­rain), il dé­cèle ra­pi­de­ment tout le po­ten­tiel sau­vage qui trans­pire de ce me­nui­sier tai­seux au sou­rire en­jô­leur. D'abord, il lui met dans les pattes son amie Patricia McQuee­ney, une an­cienne man­ne­quin et ac­trice, qui de­vien­dra l'im­pre­sa­rio de Ford jus­qu'à sa

mort en 2005. En­suite, il in­tro­duit en 1972 l'ac­teur à des cas­tings pour un pe­tit film que pro­duit son ami Fran­cis Ford Cop­po­la : Ame­ri­can Graf­fi­ti de George Lu­cas.

Mon­ter des portes de nuit, jouer Han So­lo de jour

Ford se dé­tache des autres ac­teurs dans le rôle de Bob Fal­fa, in­sup­por­table pro­vo­ca­teur à cha­peau de cow­boy blanc et Che­vro­let noire. De­ve­nu pro­duc­teur at­ti­tré de Cop­po­la, Roos convoque une nou­velle fois l'ac­teur tren­te­naire pour Conver­sa­tion secrète. Par ri­co­chet, c'est grâce à Cop­po­la et à la me­nui­se­rie que Ford ren­con­tre­ra une nou­velle fois George Lu­cas. L'ac­teur, ve­nu mon­ter une porte dans le bu­reau du réa­li­sa­teur de Rus­ty James au sein des stu­dios Goldwyn – « mais seule­ment de nuit parce que je ne veux pas voir de mecs al­ler et ve­nir pen­dant que je bosse » , confie­ra plus tard Ford – se re­trouve nez à nez avec Ri­chard Drey­fuss et le réa­li­sa­teur d'Ame­ri­can Graf­fi­ti, qui pré­pare alors un film de science-fic­tion du nom de Star Wars. Bien évi­dem­ment, Fred Roos est en­core dans les pa­rages et file quelques coups de main pour le cas­ting du fu­tur space ope­ra et Har­ri­son Ford dé­barque en di­let­tante, entre deux chan­tiers, pour don­ner la ré­plique. « J'ai ai­dé George à au­di­tion­ner d'autres ac­teurs pour les pre­miers rôles et il n'y avait au­cune at­tente de ma part. J'étais as­sez sur­pris quand je me suis vu of­frir le rôle » , af­fir­mait Ford, tou­jours sur Red­dit.

Ce pre­mier lea­ding role pour Har­ri­son Ford et le suc­cès qui s'en­sui­vit ne les doit-il pas, un peu, à sa pra­tique de la me­nui­se­rie, for­geant son ca­rac­tère au fil des an­nées ? Il n'était pas rare de voir Ford dé­bar­quer dans ses ha­bits de chan- tier, fa­çon wor­king class he­ro, his­toire de rap­pe­ler la va­leur du tra­vail à cer­taines huiles de l'in­dus­trie du ci­né­ma. Aus­si, lorsque le rôle de Bob Fal­fa tombe, le fu­tur Han So­lo ré­torque à Fred Roos qu'il peut se faire deux fois plus d'ar­gent en taillant le bois qu'en al­lant faire le za­zou sur un pla­teau. Vé­nal, Har­ri­son ? Même pas. Patricia McQuee­ney, dont les propos furent rap­por­tés par Alexis Or­si- ni dans sa bio­gra­phie Har­ri­son Ford, l'ac­teur qui ne vou­lait pas être une star (édi­tions Du­nod), ex­plique : « S'il n'ai­mait pas un rôle que je lui pro­po­sais, il se conten­tait de le re­fu­ser. Il s'agis­sait par­fois de bonnes offres, très lu­cra­tives. Mais c'était des rôles pour la té­lé­vi­sion et Har­ri­son ne vou­lait pas se re­trou­ver coin­cé avec un rôle ré­cur­rent dans une sé­rie. Mal­gré la charge de ses deux en­fants et de son em­prunt, il me di­sait tou­jours : “Non, je ne joue­rai pas ce rôle, je pré­fère al­ler construire des meubles !” » Vé­ri­table sou­pape de sé­cu­ri­té, les huit an­nées de me­nui­se­rie de Har­ri­son Ford lui au­ront fi­na­le­ment of­fert le luxe que bon nombre d'ac­teurs dé­bu­tants ne peuvent se per­mettre. « À cette époque, je n'ai fait que trois ou quatre films. Je n'avais pas aban­don­né mon am­bi­tion de de­ve­nir ac­teur mais j'ai seule­ment joué des rôles qui me sem­blaient meilleurs que les pré­cé­dents, dans des bons films qui plus est » , re­con­naî­tra l'ac­teur au mi­cro d'En­ter­tain­ment To­night. Comme un sym­bole, le ca­det des Ford, Willard, ce­lui-là même pour qui son père Har­ri­son de­vint me­nui­sier, ou­vri­ra une ga­le­rie de de­si­gn d'ameu­ble­ment dans un an­cien ci­né­ma de Los An­geles. En re­vanche, on ne sait pas si Ser­gio Mendes est ve­nu se four­nir chez lui... •

“Il me di­sait tou­jours : ‘Non, je ne joue­rai pas ce rôle, je pré­fère al­ler construire des meubles !’ ”

Patricia McQuee­ney, agent de Ford

TOUS PROPOS RECUEILLIS PAR MR SAUF MENTIONS

Le "V", d'ac­cord, mais "O"...?

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.