Ti­ti­cut Fol­lies, de Fre­de­rick Wi­se­man

Un asile/pri­son pour des cri­mi­nels avec des troubles psy­chia­triques ne semble pas être le lieu le plus évident pour tour­ner son pre­mier film. C'est pour­tant ce que dé­cide de faire Fre­de­rick Wi­se­man avec ce Ti­ti­cut Fol­lies, do­cu­men­taire mau­dit res­té in­vi­si

So Film - - Sommaire - JU­LIETTE GOFFART EGA­LE­MENT EN SALLES, LE 1ER NO­VEMBRE, LE NOU­VEAU DO­CU­MEN­TAIRE DE FRED WI­SE­MAN : EX- LIBRIS, THE NEW YORK PU­BLIC LIBRARY

En 1966, Fre­de­rick Wi­se­man n'est pas en­core ci­néaste. Prof de droit à l'uni­ver­si­té de Bos­ton, il a un lieu fé­tiche de vi­site avec ses étu­diant : la pri­son psy­chia­trique de Brid­ge­wa­ter, Mas­sa­chu­setts. Dans cet asile au moins deux fois plus ef­frayant que ce­lui de Shock Cor­ri­dor de Sa­muel Ful­ler, on pro­mène et on en­ferme nus les pa­tients, on les rase et les baigne de force comme on toi­lette un clé­bard, on nour­rit les ré­cal­ci­trants à la sonde en pas­sant par le nez. En cas de grosse bê­tise, on leur en­voie du gaz la­cry­mo. « Il me sem­blait im­por­tant d'em­me­ner les étu­diants vi­si­ter un lieu où, en tant que pro­cu­reurs, ils pour­raient ex­pé­dier des gens, ou en tant qu'avo­cats de la dé­fense, leurs clients pour­raient se re­trou­ver » , ra­conte plus tard le ci­néaste. Fort de son ex­pé­rience de pro­duc­teur sur The Co­ol World de Shir­ley Clarke en 1963, Wi­se­man dé­cide alors de pro­duire son propre do­cu­men­taire. Son pre­mier su­jet se­ra bien sûr l'éta­blis­se­ment « choc » qu'il connaît par coeur. Ayant dé­jà la confiance du di­rec­teur de l'éta­blis­se­ment Charles Cau­ghan, il ob­tient l'au­to­ri­sa­tion d'y tour­ner en toute li­ber­té du­rant un mois. Cau­ghan, quant à lui, es­père bien en pro­fi­ter pour ra­fler quelques sub­ven­tions pour mo­der­ni­ser l'hô­pi­tal. Tout de suite, Fre­de­rick Wi­se­man, bi­be­ron­né aux do­cu­men­taires du ci­né­ma di­rect de Pen­ne­ba­ker et Lea­cock, trouve sa cé­lèbre mé­thode dont il ne se dé­par­ti­ra plu : le choix d'une ins­ti­tu­tion unique ( « la star, c'est le lieu » ), pas de scé­na­rio, pas de com­men­taires, il tourne à toute ber­zingue à l'épaule avec une caméra lé­gère 16 mm, dans l'im­mer­sion la plus to­tale. À tel point que chaque soir, toute l'équipe rentre avec une odeur in­fecte de l'hô­pi­tal qui colle à la peau, « mé­lange âcre de fri­ture et de dés­in­fec­tant » , ra­conte le pro­duc­teur as­so­cié Da­vid Eames. Fre­de­rick Wi­se­man s'oc­cupe de la prise de son, sa mise en scène se fe­ra donc en­tiè­re­ment « à la perche », avec la­quelle il di­rige si­len­cieu­se­ment son ca­dreur John Mar­shall. Ici, pas de ci­né­ma-vé­ri­té, vaste « conne­rie » se­lon le ci­néaste : pour trou­ver une co­hé­rence dans le grand mag­ma des rushs du tour­nage, le ci­néaste au­ra en ef­fet be­soin d'un an de tri, de ré­écri­ture au mon­tage. « Le film est ter­mi­né, quand, après mon­tage, j'ai dé­cou­vert le 'scé­na­rio' » . Dé­but 1967, le film est en­fin fi­ni. Wi­se­man in­vite Cau­ghan et El­liott Ri­chard­son, fu­tur pro­cu­reur gé­né­ral du Mas­sa­chu­setts, à voir une pro­jec­tion test du film. Rien ne semble alors les gê­ner. Mais c'était sans comp­ter sur le suc­cès consi­dé­rable du film quelques mois plus tard au fes­ti­val du film de New York en sep­tembre 1967. Le pu­blic et la presse s'en­flamment lit­té­ra­le­ment pour ce por­trait « hor­ri­fique » de l'ins­ti­tut pé­ni­ten­tiaire. Ré­sul­tat, dans le Mas­sa­chu­setts, rien ne va plus. El­liott Ri­chard­son re­doute que le film ne nuise à sa car­rière po­li­tique et in­tente un pro­cès au ci­néaste. Cer­tains gar­diens portent plainte pour dif­fa­ma­tion. On re­proche au ci­néaste d'avoir tour­né en caméra ca­chée, et même, d'avoir fait des images por­no­gra­phiques – les pri­son­niers fil­més étant nus, for­cé­ment… Le do­cu­men­ta­riste su­bi­ra ain­si pas moins de cinq pro­cès, agré­men­tés de me­naces de mort quo­ti­diennes au té­lé­phone. Mal­gré un ju­ge­ment en ap­pel en 1969, la pro­jec­tion du film est li­mi­tée à un usage stric­te­ment pro­fes­sion­nel dans les mi­lieux mé­di­caux et ju­ri­diques. S'en­suivent vingt-quatre ans de cen­sure où presque per­sonne ne ver­ra Ti­ti­cut Fol­lies, la toute pre­mière oeuvre de Wi­se­man et l'une de ses plus ra­di­cales. Il fau­dra que le ci­néaste in­voque en 1991 le pre­mier amen­de­ment à la Consti­tu­tion sur le droit à la li­ber­té de l'in­for­ma­tion pour que le film soit en­fin dif­fu­sé au­près d'un large pu­blic.

La nou­velle mai­son des hor­reurs

Si Ti­ti­cut Fol­lies sus­ci­ta un tel achar­ne­ment ju­ri­dique, c'est que l'ins­ti­tu­tion y de­vient bien une nou­velle « mai­son des hor­reurs », temple du scan­dale et des pa­ra­doxes. Ça com­mence par le spec­tacle an­nuel de l'hô­pi­tal, où gar­diens et pa­tients, le sou­rire béat, poussent tous en­semble la chan­son­nette – « en avant la mu­sique, que claquent les cym­bales, et que ça swingue ! » . Un grand type gueu­lard à l'al­lure de ma­fieux joue quant à lui aux pré­sen­ta­teurs de spec­tacle de mu­sic-hall. Après un cut bru­tal, on re­trouve le même bon­homme avec d'autres gar­diens en train d'or­don­ner froi­de­ment à une foule de pri­son­niers de se mettre nus. L'as du mu­sic-hall était en fait le gar­dien-chef. Ter­rible iro­nie du mon­tage qui pointe l'hy­po­cri­sie d'un sys­tème mal­trai­tant

ses pa­tients der­rière le tra­ves­tis­se­ment de la bien­veillance. « Ti­ti­cut Fol­lies est aus­si beau­coup plus di­dac­tique que les films que j'ai faits par la suite » , re­con­naît Wi­se­man. Le mon­tage agit ef­fec­ti­ve­ment avec l'évidence bru­tale d'un coup de poing, al­lant jus­qu'à tis­ser un pa­ral­lèle ac­cu­sa­teur entre une scène de nour­ri­ture for­cée à la sonde et celle où l'on bourre les yeux morts du même homme avec du co­ton, à la morgue. La caméra à l'af­fût sai­sit sur le vif, le temps d'un zoom pro­lon­gé, les vi­sages souf­frants et les gestes qui choquent. Pour Jim, vieux pri­son­nier qui su­bit un dé­bar­bouillage for­cé et in­fan­ti­li­sant, on s'at­tar­de­ra sur le ric­tus de sa bouche pleine de co­lère et d'in­di­gna­tion, sur son pas mar­te­lant déses­pé­ré­ment le sol de sa cel­lule comme un fauve en cage, sur le ra­soir qui passe gros­siè­re­ment sur son vi­sage et lui en­taille la lèvre. Les pri­son­niers de Ti­ti­cut Fol­lies, pris en te­naille entre l'hu­mi­lia­tion et la vio­lence pure et simple, an­noncent dé­jà d'autres per­son­nages de films à ve­nir de Wi­se­man : les Afro-Amé­ri­cains mal­trai­tés dans Law and Order, les Amé­ri­cains les plus pauvres er­rant dans le centre d'aide so­ciale de Wel­fare, et même le sort atroce des bêtes dans les abat­toirs de Meat et dans les la­bos de Pri­mate. Ce que le ci­néaste pointe du doigt à chaque fois, c'est l'aveu­gle­ment ter­rible d'un sys­tème bien-pen­sant mais trop sûr de lui, en­fer­mé dans une approche tech­nique du monde, au point d'ou­blier l'hu­main. Un mé­de­cin rentre ma­chi­na­le­ment une sonde dans le nez de son pa­tient avec le beurre qui traîne faute de va­se­line, la clope au bec et le sou­rire aux lèvres. Un psy in­ter­roge sans au­cun scru­pule un pa­tient pé­do­phile sur ses goûts en ma­tière de poi­trine fé­mi­nine – « je n'y ai ja­mais pen­sé » . « Range ta chambre » , de­mandent les in­fir­miers à Jim. Mais la cel­lule est vide. Ce même vide en­tou­re­ra jus­qu'au bout les pa­tients et leurs souf­frances, eux qui errent en roue libre de­vant la caméra, dans les salles gla­ciales et la cour im­mense de la pri­son. Tout ce qu'il leur reste, ce sont les chan­sons guille­rettes ou mé­lan­co­liques qui ponc­tuent in­las­sa­ble­ment le film, té­moi­gnages mi-iro­niques, mi-poi­gnants d'une dé­tresse ré­vol­tante. Le do­cu­men­ta­riste met ain­si « soi­gnants » et « pa­tients » sur un même pied d'éga­li­té et la ques­tion de­vient in­évi­table : au fond, où est la li­mite entre la nor­ma­li­té et la fo­lie ? •

« ON RE­PROCHE AU CI­NÉASTE D'AVOIR TOUR­NÉ EN CAMÉRA CA­CHÉE, ET MÊME, D'AVOIR FAIT DES IMAGES POR­NO­GRA­PHIQUES. »

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