Bar­ba­ra, de Ma­thieu Amal­ric

Pré­sen­té en ou­ver­ture d'Un cer­tain re­gard à Cannes et au­réo­lé du Prix Jean Vi­go 2017, Nul be­soin d'être fan de Bar­ba­ra ni de Ba­li­bar pour ai­mer ce film, tout en­tier consacré à ces deux femmes et qui, dans ses meilleurs mo­ments, fait pen­ser à Cas­sa­vetes ou

So Film - - Sommaire - FER­NAN­DO GANZO

Fé­vrier der­nier, Gé­rard De­par­dieu as­su­rait une se­maine de concerts au théâtre pa­ri­sien des Bouffes du Nord, où il re­pre­nait des chan­sons de sa vieille amie Bar­ba­ra. Sur le pa­pier, on pou­vait craindre un simple coup com­mer­cial. En fait, pas du tout : trans­pi­rant, de­bout à cô­té du pia­no, contre le­quel il se te­nait par mo­ments, sans bou­ger ou à peine, De­par­dieu de­ve­nait lé­ger dès qu'il chan­tait, il vo­lait. À peine osait-il de très simples gestes de sa main et de sa tête, qui lui suf­fi­saient pour do­mi­ner en­tiè­re­ment la scène. Entre les mor­ceaux, il adres­sait de brefs mo­no­logues à une au­dience qui mit quelques mi­nutes à se rendre compte qu'en fait, il s'agis­sait de mo­no­logues de Bar­ba­ra que De­par­dieu mê­lait tout na­tu­rel­le­ment à sa per­for­mance comme s'ils sor­taient spon­ta­né­ment de sa bouche.

De­par­dieu im­mo­bile et Ba­li­bar élec­tron libre

Ce mois-ci sort Bar­ba­ra, un film de Ma­thieu Amal­ric où Jeanne Ba­li­bar joue le rôle de Bri­gitte, une ac­trice qui joue le rôle de Bar­ba­ra dans un film réa­li­sé par un ci­néaste in­ter­pré­té par… Ma­thieu Amal­ric. Sur le pa­pier, on craint d'em­blée le film « à-dis­po­si­tif-mise-en-abîme » qui fui­rait lâ­che­ment ce cô­té un peu plat et ha­gio­gra­phique dont souffrent par­fois les bio­pics. Mais là en­core, pas du tout : Ba­li­bar joue Bar­ba­ra avec une ner­vo­si­té in­épui­sable, tout en geste pré­cieux, robes et te­nues pit­to­resques, vo­ca­lises et ex­cès. Comme si la sin­gu­la­ri­té de Bar­ba­ra était telle qu'elle pour­rait se ma­ni­fes­ter dans tous les ex­trêmes. L'ef­fet de « frot­te­ment » entre Bar­ba­ra et l'in­ter­prète de ses chan­sons que De­par­dieu pro­dui­sait grâce à ces mo­no­logues, Amal­ric l'ob­tient en te­nant un autre pa­ri : re­tou­cher ses images pour leur don­ner une pa­tine propre à l'époque où elles sont cen­sées se dé­rou­ler. Et c'est as­sez ver­ti­gi­neux : les images de Bri­gitte et celles, do­cu­men­taires, de Bar­ba­ra se suc­cèdent sans so­lu­tion de conti­nui­té. Ce qu'on voit fi­na­le­ment n'est plus ni Ba­li­bar, ni Bri­gitte, ni Bar­ba­ra, mais un jeu de mi­roir per­ma­nent où, quand on voit Ba­li­bar, on a l'im­pres­sion de voir un por­trait de Bar­ba­ra et, quand on voit Bar­ba­ra, d'être renvoyé à un por­trait de Ba­li­bar. Ce n'est plus le por­trait d'une femme ou de l'autre, ni de deux femmes, mais un por­trait de la femme, comme si cet ef­fet de gom­mage ac­cen­tuait l'étrange uni­ver­sa­li­té de Bar­ba­ra. Cette femme « to­tale » à trois têtes est pour­sui­vie en per­ma­nence par ce ci­néaste in­ven­té par Amal­ric et dont l'ob­ses­sion pour Bar­ba­ra en cache une autre pour quelque chose de plus grand : un Pa­ris qui n'existe plus, ce­lui de Bar­ba­ra, dont il ne reste qu'une troupe de fan­tômes pa­ti­bu­laires, de bio­graphes et autres pe­tits connais­seurs qui fre­donnent de temps en temps de vieilles chan­sons. C'est fi­na­le­ment le grand bond en ar­rière du film : ce­lui de toute une ville re­pliée sur son propre fan­tasme, les yeux fer­més à son ave­nir. Pa­ris, c'est le pas­sé, et puis rien. Et tant mieux. D'où un sen­ti­ment d'en­fer­me­ment, de bulle, ce ci­néaste étant plus proche fi­na­le­ment de ce­lui de Clo­seup que de ce­lui du Mé­pris. Un sen­ti­ment hors-du-monde qui res­semble fi­na­le­ment à l'amour, comme si ce film de « com­mande » c'est à l'ori­gine un pro­jet de Pierre Léon fi­na­le­ment ré­cu­pé­ré par Amal­ric) était de­ve­nu l'oc­ca­sion pour que ci­néaste et ac­trice se plongent eux aus­si dans un pas­sé com­mun. Quand ils étaient eux aus­si le couple icône – ce­lui d'un cer­tain ci­né­ma fran­çais qui se lève en­core. Il faut tour­ner avec son ex. •

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