FIL­MER DE­PUIS LE CIEL

Le ci­néaste Serge Bo­zon re­vient chaque mois sur des ques­tions de ci­né­ma qui mé­ritent d’être vues plus dou­ce­ment. Et, à l’aide de sa loupe, y dé­couvre tou­jours une le­çon. Ce mois-ci, un mythe de la ci­né­phi­lie : Vit­to­rio Cot­ta­fa­vi.

So Film - - Cashier Crtique -

L'été der­nier, j'op­po­sais le sens de l'éter­ni­té au sens du pré­sent. Cet été, la Ci­né­ma­thèque a consacré une ré­tros­pec­tive à Cot­ta­fa­vi. C'est le mo­ment de dé­cou­vrir son sens de l'éter­ni­té, à lui. Pa­ra­doxe : Les Cent Ca­va­liers est un film épique où la no­tion d'hé­roïsme est sans cesse ri­di­cu­li­sée. L'his­toire re­pose sur la lutte entre oc­cu­pants maures et oc­cu­pés es­pa­gnols. Quand le grand com­bat ar­rive en­fin, Cot­ta­fa­vi passe de la cou­leur au noir et blanc. Alors on ne sait plus qui est oc­cu­pant (en bleu) et qui est oc­cu­pé (en rouge). Ne reste qu'une ba­taille in­dis­tincte dans la­quelle les deux chefs, le fan­fa­ron pol­tron (cô­té oc­cu­pés) et le stra­tège cruel (cô­té oc­cu­pants), vont mou­rir. Dans l'ago­nie, le fan­fa­ron reste ba­vard et le stra­tège hau­tain, mais Cot­ta­fa­vi prend le temps de fil­mer la mon­tée de la mort, alors la va­ni­té de l'un (gloire des ba­tailles) et la mu­ti­té de l'autre (soif des conquêtes) dis­pa­raissent, et les deux, comme aveu­glés, avancent, avancent et tombent. On touche au su­blime. Les Lé­gions de Cléo­pâtre est un pé­plum somp­tueux dont on dé­couvre en cours de route qu'il est fil­mé du point de vue de ceux qui se savent condam­nés par l'His­toire. On croit long­temps qu'on est avec des gla­dia­teurs joyeux, un Ro­main plein de fougue… mais tout semble ex­té­rieur, une pé­ri­pé­tie chas­sant l'autre. Puis un sta­tisme in­té­rieur rem­place l'ex­té­rio­ri­té ac­tive, lorsque Marc-An­toine et Cléo­pâtre prennent le re­lais. Un exemple. Dans la bruyante ta­verne des gla­dia­teurs ap­pa­raît une femme qui danse en ca­chant à moi­tié ses yeux. On ne sait pas en­core que c'est Cléo­pâtre, mais sa danse by­zan­tine sus­pend le récit tel un ser­pent sa proie. Tout s'ar­rête. Si le vent de l'His­toire a tour­né, les per­dants savent leur gran­deur, donc ils lut­te­ront, sans illu­sion, jus­qu'au bout. Le film n'est qu'une longue pré­pa­ra­tion au sui­cide de Marc-An­toine et de Cléo­pâtre. Mais il n'a rien de dé­pres­sif, ce qui vaut pour le pou­voir va­lant pour le reste, amour com­pris. Le temps de la conquête et du par­tage est pas­sé, alors Marc-An­toine et Cléo­pâtre ne s'aiment plus au pré­sent. Que leur reste-t-il ? Un at­ta­che­ment in­en­ta­mable et dur. Leur amour est de­ve­nu un dia­mant. Il est comme le char aux douze che­vaux que Cléo­pâtre conduit, glo­rieuse, dans la dé­bâcle éclai­rée par les in­cen­dies au loin. Dans Her­cule à la conquête de l'At­lan­tide, on fran­chit un cran de plus. Le récit n'est pas fil­mé du point de vue des pe­tits chefs qui ap­prennent à mou­rir ou des grands vain­cus de l'His­toire, mais du point de vue des dieux. On ne les voit pas, mais on les in­voque. Du point de vue des dieux, la force d'Her­cule n'est rien, le roi de Thèbes peut er­rer tout un film, ab­sent à lui-même, dans un pa­lais plein de ma­lé­fices im­mo­biles, et une ci­vi­li­sa­tion peut être rayée de la sur­face de la terre en un sou­pir. Le dé­but est à nou­veau in­grat, entre co­mique pous­sif et ba­garres in­ter­mi­nables, puis le film bas­cule dans un cau­che­mar in­hu­main dès que les dieux entrent en scène. Un exemple. Il faut consul­ter Ti­ré­sias pour in­ter­pré­ter un pré­sage. Cut. On se re­trouve dans d'im­menses grottes peu­plées de fi­dèles qui marchent en psal­mo­diant, pour­tant le si­lence s'im­pose et glace le plan. Comme lors de la dé­cou­verte des mil­liers de lé­preux qui jonchent le sol, ex­ter­mi­nés de­vant le pa­lais. Une im­pas­si­bi­li­té si­len­cieuse re­couvre l'ac­tion. C'est le sens de l'éter­ni­té de Cot­ta­fa­vi. Sa qua­li­té est aus­si son dé­faut. Cot­ta­fa­vi n'a pas vrai­ment le goût, ni l'hu­mi­li­té, de ra­con­ter des his­toires. Soit il se passe trop de choses, comme dans Mi­la­dy et les mous­que­taires, où les pé­ri­pé­ties s'en­chaînent à une vi­tesse dé­mente, soit ce qui se passe est ac­ces­soire au re­gard de l'éter­ni­té. Dans les deux cas, les films n'ont pas d'uni­té or­ga­nique. Cette qua­li­té/dé­faut peut le conduire à ra­ter un pro­jet très per­son­nel, comme La fiam­ma che non si spegne. En l'ab­sence d'un genre po­pu­laire, il n'y a plus le mi­ni­mum de conven­tions pour te­nir le récit, qui de­vient com­plè­te­ment in­ver­té­bré. Le film n'est fait que d'ad­jonc­tions à blanc de cli­max abs­traits, la mise en scène ten­tant tout et son contraire : et tac des plans en mé­ga-contre-plon­gée qui s'en­chaînent pen­dant une pa­rade équestre hors récit, et tac un tra­vel­ling hy­per ra­pide à mo­to au ras du sol… On se de­mande si le film est aveugle dans sa béa­ti­fi­ca­tion de l'hé­roïsme na­tio­nal ou iro­nique dans sa ma­nière de re­pré­sen­ter l'ob­ses­sion hé­ré­di­taire du sa­cri­fice. Reste à voir comment le sens de l'éter­ni­té opère dans les mé­lo­drames, tous construits sur le même prin­cipe : un récit avec flash-back et voix off qui part du drame (la mort) pour y re­ve­nir. Le prin­cipe culmine dans L'In­sou­mis, où la voix off parle de­puis tout en haut, de­puis le ciel que Cot­ta­fa­vi filme pour com­men­cer et pour fi­nir. À suivre ! •

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