DO­MI­NIC WEST

Der­rière le bar de la Ter­rasse Mou­ton Ca­det, per­chée sur le toit du Pa­lais des festivals de Cannes, un homme pré­pare unex­pres­so. Geste sûr, che­mise blanche, il ne s’ agit pour­tant pas d’ un bar­man mais bien de Do­mi­nic W est, au cas­ting deThe Square, Palme

So Film - - SOMMAIRE - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR DAVID ALEXAN­DER CASSAN ET FER­NAN­DO GANZO, À CANNES - PHOTO : MA­THIEU ZAZZO

Der­rière le bar de la Ter­rasse Mou­ton Ca­det, per­chée sur le toit du Pa­lais des festivals de Cannes, un homme pré­pare un ex­pres­so. Geste sûr, che­mise blanche, il ne s’agit pour­tant pas d’un bar­man mais bien de Do­mi­nic West. Un pa­ra­doxe qui dé­fi­nit bien le Jim­my McNul­ty de The Wire, for­mé dans le plus pres­ti­gieux ly­cée pri­vé du Royaume-Uni mais ori­gi­naire de Shef­field.

The Square dresse un por­trait au vi­triol du monde de l'art contem­po­rain. Quel est votre rap­port à ce mi­lieu do­mi­né par les ul­tra riches ? Au­jourd'hui, les mil­liar­daires in­ves­tissent leur ar­gent dans l'im­mo­bi­lier et l'art contem­po­rain, L'art est de­ve­nu une es­pèce de dé­charge pour ces mil­liards de dol­lars, un bête es­pace de sto­ckage pour tout cet ar­gent qu'on pour­rait don­ner à des gens pour qu'ils en fassent quelque chose d'utile. Quand on a au­tant d'ar­gent, il de­vient né­ces­saire d'en je­ter une par­tie sur quelque chose qui n'a pas de va­leur in­trin­sèque, comme un ta­bleau de Bas­quiat, parce qu'on ne peut pas en es­ti­mer la va­leur. On met des cen­taines de mil­lions de dol­lars dans les oeuvres d'un ar­tiste qui est mort pauvre et dont le père ve­nait d'Haï­ti, l'un des pays le plus pauvres du monde. On sait que vous avez fait vos études à Eton ( fleu­ron des Pu­blic Schools bri­tan­niques et ly­cée d’ex­cel­lence, ndlr) d'où sont sor­tis dix-neuf Pre­miers mi­nistres an­glais jus­qu'à David Ca­me­ron. Comment on se forge un des­tin d'ac­teur dans ce genre d'ins­ti­tu­tion ? C'est vrai qu'à mon époque, beau­coup de fu­turs hommes po­li­tiques étaient pas­sés par Eton. Main­te­nant, les choses ont un peu chan­gé. Pas mal d'an­ciens étu­diants sont de­ve­nus ac­teurs ? Ed­die Red­mayne, Da­mian Le­wis, Hugh Lau­rie… On en est même ar­ri­vé au point où les gens com­mencent à se plaindre que trop d'ac­teurs en vogue ont fait Eton ! Ces écoles doivent per­mettre au ta­lent de s'ex­pri­mer et elles en ont les moyens, alors que les écoles pu­bliques n'ont pas les mêmes res­sources, pas les mêmes lo­caux… C'est une ten­dance in­quié­tante, et c'est vrai qu'il y a beau­coup moins d'ac­teurs qui viennent de

la classe ou­vrière qu'il n'y en avait dans les an­nées 60 ou 70. Au­jourd'hui, il faut payer pour al­ler au Conser­va­toire d'art dra­ma­tique alors que je n'ai ja­mais eu à payer ; il faut payer pour al­ler à l'uni­ver­si­té alors que je n'ai ja­mais eu à payer non plus.

Est-ce que le fait d'al­ler dans une école où vous étiez confron­té à des gens de dif­fé­rentes classes so­ciales vous a pous­sé à jouer la co­mé­die, dé­jà, à tra­vailler votre ac­cent par exemple ?

Ab­so­lu­ment ! J'ai chan­gé mon ac­cent quand je suis en­tré à l'école, dé­jà. Les gens étaient beau­coup plus BCBG, beau­coup plus bour­geois, et moi qui ve­nais de Shef­field et d'un mi­lieu classe moyenne, il fal­lait que je m'adapte… Je suis de­ve­nu un ac­teur à ce mo­ment-là, parce que j'ai chan­gé mon ac­cent et cer­taines fa­çons de me com­por­ter, mais aus­si sur les planches : dans une école de ce genre, avec beau­coup de gens in­tel­li­gents et doués, vous de­vez trou­ver votre « truc » si vous vou­lez exis­ter. Eh bien pour moi, c'était la co­mé­die, donc je jouais Ham­let. Il pa­raît que le truc de Da­mian Le­wis ( le Bro­dy de la sé­rie Ho­me­land, ndlr), c'était le foot : cha­cun sa spé­cia­li­té.

L'ac­cent peut être stig­ma­ti­sant en An­gle­terre à ce point ? Parce qu'on peut iden­ti­fier votre ori­gine géo­gra­phique ? Votre ori­gine so­ciale ?

Les deux ! Mais je pense que c'est pa­reil ailleurs : ma fille veut ap­prendre l'es­pa­gnol mais elle ne veut pas al­ler en Amé­rique du Sud parce qu'elle veut avoir un bon ac­cent cas­tillan. En An­gle­terre, c'est l'ac­cent du Nord qui est stig­ma­ti­sé, et c'est de là que je viens. Pour­tant, les banques ou les en­tre­prises un peu mal­hon­nêtes uti­lisent un ac­cent du Nord dans leurs pu­bli­ci­tés parce qu'il est cen­sé sus­ci­ter la confiance, l'hon­nê­te­té… Pour la com­pé­tence, on pré­fé­re­ra un ac­cent écos­sais. On au­ra ten­dance à se mé­fier de mon actuel ac­cent à moi, par contre : parce que c'est un ac­cent de l'es­ta­blish­ment, très BCBG, et qu'on s'en mé­fie au­jourd'hui. Au Royaume-Uni, je n'au­rais sans doute ja­mais eu ce rôle de flic is­su de la classe ou­vrière dans The Wire.

Vous dites que le sys­tème de classe bri­tan­nique n'existe pas aux ÉtatsU­nis ; comment est-ce que les gens y marquent leur po­si­tion dans la so­cié­té, alors ?

Grâce à l'ar­gent ! Et la race bien en­ten­du, mais sur­tout l'ar­gent. En An­gle­terre, la no­tion de classe ne dé­pend pas en­tiè­re­ment de l'ar­gent que vous avez, mais de la fa­mille dans la­quelle vous êtes né. Do­nald Trump n'au­rait ja­mais été élu au Royau­meU­ni. Il a été élu aux États-Unis parce qu'il est mil­liar­daire, et pas en dé­pit du fait qu'il est mil­liar­daire. En An­gle­terre, il y a au­jourd'hui un sno­bisme in­ver­sé, une aver­sion en­vers les gens qui dis­posent du pou­voir. La presse exerce un tra­vail constant de sape des hommes po­li­tiques, de l'Église, de pi­liers de la so­cié­té qui sont très fra­gi­li­sés de­puis une ou deux gé­né­ra­tions. C'est dif­fé­rent aux États-Unis, où ces hié­rar­chies tra­di­tion­nelles semblent en­core plus ri­gides, d'une cer­taine fa­çon, parce qu'elles dé­pendent de l'ar­gent… Et pour­tant, en Grande-Bre­tagne, une bonne par­tie des terres ap­par­tient en­core à l'aris- to­cra­tie ! Je l'ex­pli­que­rais par le fait que le fos­sé entre riches et pauvres est en­core plus large aux États-Unis, mais il se creuse par­tout ailleurs : où je vis, à Londres, il est beau­coup plus ap­pa­rent que pour la gé­né­ra­tion de mes pa­rents, dans les an­nées 60. À l'époque, vous pou­viez y ache­ter un ap­par­te­ment. Au­jourd'hui, un tel in­ves­tis­se­ment n'est pos­sible que si vous êtes su­per riche, parce que la ville a été en­va­hie par des mil­liar­daires étran­gers, les oli­garques russes, tout ça... C'est une évo­lu­tion très in­quié­tante. Je pense que ça ne de­vrait pas s'amé­lio­rer avec Do­nald Trump et des gens comme lui.

Vous di­riez qu'au Royaume-Uni le suc­cès et l'ar­gent sont tou­jours sources de soup­çon ?

A vrai dire je ne sais pas pour­quoi on se mé­fie du suc­cès. Il y a au­jourd'hui une sorte de sno­bisme in­ver­sé contre les gens qui sont au pou­voir his­to­ri­que­ment. Dans l'his­toire ré­cente du Royaume-Uni, on avait connu ça. Au sor­tir de la Se­conde Guerre mon­diale, Chur­chill a per­du l'élec­tion contre les so­cia­listes, qui nous ont of­fert un sys­tème de san­té et un sys­tème sco­laire gra­tuits. Comment en est-on ar­ri­vé là Parce que l'an­cien ordre des choses avait lour­de­ment échoué en nous me­nant à la guerre. Nous sommes de re­tour dans ce sché­ma où l'on re­proche à l'an­cien monde d'avoir échoué. Ce sen­ti­ment est aus­si lar­ge­ment ali­men­té par les jour­naux, par les mé­dias : ils sont entre les mains de ri­chis­simes pro­prié­taires comme Ru­pert Mur­doch, et c'est dans leur in­té­rêt de sa­per les pi­liers tra­di­tion­nels de l'es­ta­blish­ment et de la dé­mo­cra­tie pour ob­te­nir plus de pou­voir. Ces jour­naux qui ap­par­tiennent à Mur­doch sont la rai­son pour la­quelle nous avons vo­té pour le Brexit : si vous les li­siez tous les jours, vous vous di­riez qu'il fal­lait sor­tir de l'Eu­rope, que c'était une ca­tas­trophe. Mur­doch s'est tou­jours van­té de pou­voir ren­con­trer le Pre­mier mi­nistre en un cla­que­ment de doigts ; ce qui est sû­re­ment moins vrai pour le Pré­sident de la Com­mis­sion eu­ro­péenne… Mur­doch a des idées der­rière la tête, on le voit avec Fox News. Ça n'a rien de nou­veau, mais les oli­garques vivent une es­pèce de re­nais­sance en ce mo­ment : ce sont eux qui ont cau­sé le Brexit, ce sont eux qui ont fait élire Trump.

Vous par­liez des rap­ports de classe et de race aux États-Unis, The Wire a par­fois la ré­pu­ta­tion d'être une sé­rie « sur les Noirs pour les Blancs ». Qu'en pen­sez-vous ?

Je peux vous as­su­rer d'un truc : beau­coup de Noirs adorent la sé­rie en tout cas. Comment s'ap­pe­lait cette co­mé­die un peu gê­nante, avec le per­vers sexuel ? Le Cos­by Show. Voi­là une sé­rie sur les Noirs pour les Blancs ! The Wire em­ployait plus d'ac­teurs noirs qu'au­cune autre sé­rie et al­lait cher­cher un pu­blic plus large qu'une sé­rie comme Oz, par exemple. Les thèmes qu'elle traite comme le fait que si dix ga­mins noirs se font tuer dans la rue per­sonne ne bouge un doigt alors que si une blonde est as­sas­si­née dans une chambre tout le monde de­vient fou… Ces pro­blèmes sont tou­jours aus­si ac­tuels, et la sé­rie plus per­ti­nente que ja­mais à l'heure du mou­ve­ment Black Lives Mat­ter. Puis, on a main­te­nu une tra­di­tion in­con­tour­nable pour les sé­ries de Noirs : ne ja­mais être nom­mé pour une ré­com­pense ! On a été nom­mé pour un Em­my au meilleur son et David Si­mon était fu­rieux : « Fuck Sound ! On fai­sait un sans faute jusque-là ! »•

“Comment s’ap­pe­lait cette co­mé­die un peu gê­nante, avec le per­vers sexuel ? Le Cos­by Show. Voi­là une sé­rie sur les Noirs pour les Blancs ! ”

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