RE­TOUR À DE­TROIT

So Film - - SOMMAIRE - PAR FAUSTINE SAINT- GENIES ( À NEW YORK)

Pour leur nou­veau film, la réa­li­sa­trice Ka­thryn Bi­ge­low et le scé­na­riste Mark Boal ont vou­lu ra­con­ter les émeutes ra­ciales de 1967 qui ont em­bra­sé la ville de De­troit et leur pic at­teint dans la nuit du 25 juillet entre les murs de l’Al­giers Mo­tel. For­cé­ment, une telle plon­gée dans la mé­moire hon­teuse de l’Amé­rique est à ma­ni­pu­ler avec la plus grande pré­cau­tion...

Pour leur nou­veau film, la réa­li­sa­trice Ka­thryn Bi­ge­low et le scé­na­riste Mark Boal ( Dé­mi­neurs, Ze­ro Dark Thir­ty) ont vou­lu ra­con­ter les émeutes ra­ciales de 1967 qui ont em­bra­sé la ville de De­troit et leur pic at­teint dans la nuit du 25 juillet entre les murs du Al­giers Mo­tel. For­cé­ment, une telle plon­gée dans la mé­moire hon­teuse de l'Amé­rique est à ma­ni­pu­ler avec la plus grande pré­cau­tion. Sur­tout quand il est ques­tion de De­troit, une ville qui ai­me­rait en­fin s'en­tendre sur son pas­sé et al­ler de l'avant. Re­por­tage pour com­prendre ce que ne dit pas le film.

Dans ce quar­tier du nord de Man­hat­tan, les rayons du so­leil de fin d'après-mi­di viennent ca­res­ser les fa­çades en briques rouges des vieux im­meubles dé­cré­pits. Entre un Star­bucks et une agence ban­caire flam­bant neuve, des ven­deurs à la sau­vette pro­posent des por­traits de dé­fen­seurs des droits ci­viques ou des tis­sus wax. Bien­ve­nue à Har­lem ouest, ber­ceau his­to­rique de la culture afro-amé­ri­caine à New York, si­tué au nord de Cen­tral Park. Ici, les rues par­fai­te­ment qua­drillées portent des noms de lea­ders noirs. Au croi­se­ment de Mar­tin Lu­ther King Jr Bou­le­vard et de Fre­de­rick Dou­glass Bou­le­vard, du nom d'un es­clave af­fran­chi de­ve­nu l'une des plus grande voix abo­li­tion­niste du 19e siècle, se dresse le ci­né­ma Magic John­son, un cube de verre comme po­sé au mi­lieu de la rue. Mais si Har­lem ouest reste im­pré­gnée des com­bats an­ti-ra­ciaux, elle n'a plus rien d'un ghet­to mal­fa­mé et de­vient même un quar­tier gen­tri­fié comme un autre. L'an­cien pré­sident Bill Clin­ton y a ou­vert ses bu­reaux et les jeunes ac­tifs new-yor­kais s'y ins­tallent, fuyant la flam­bée des loyers dans le reste de Man­hat­tan. Ce soir-là, des fa­milles et des ado­les­cents du quar­tier se pressent aux gui­chets du ci­né­ma. De­troit de Ka­thryn Bi­ge­low est sor­ti de­puis un peu plus d'un mois dé­jà. Le flot de spec­ta­teurs qui a dé­fer­lé les pre­mières se­maines s'est ta­ri. La salle est presque vide. Une di­zaine de per­sonnes res­te­ront si­len­cieuses, les yeux ri­vés sur l'écran pen­dant plus de deux heures et de­mie. « C’est ter­rible ! » , s'ex­clame Mo­na Li­sa, 48 ans, les yeux em­bués de larmes, en sor­tant de la salle. Du haut de son mètre cin­quante, cette Afro-Amé­ri­caine, ins­tal­lée à Har­lem de­puis treize ans, ajoute d'une voix vo­lon­tai­re­ment grave comme pour se don­ner de l'as­su­rance : « Ce que ces gens ont vé­cu, je l’ai vé­cu moi aus­si. J’avais une ving­taine d’an­nées et j’ai été ci­blée par la po­lice parce que je suis noire. Ça m’a vrai­ment ébran­lée d’être as­sise dans cette salle à re­gar­der ce film, ça a fait re­mon­ter tel­le­ment de sou­ve­nirs. » « Il n’y a pas de mots » , ajoute Mark, l'ou­vreur du ci­né­ma, d'un oeil pé­tillant. Le jeune Afro-Amé­ri­cain d'une ving­taine d'an­nées s'anime, se­couant tout à coup ses che­veux cré­pus mi-longs, qu'il porte dres­sés sur la tête : « C’est comme un gros coup de mas­sue. On res­sent phy­si­que­ment l’in­jus­tice ! »

« Ce soir tu vas mou­rir sale nègre ! »

Le film De­troit est sor­ti cin­quante ans après les émeutes ra­ciales de juillet 1967 dans la ville épo­nyme, les plus meur­trières des Etats-Unis. Pen­dant cinq jours, la ville qui in­ven­ta l'automobile est mise à feu et à sang. Qua­rante-trois morts, plus d'un mil­lier de bles­sés et près de 2 000 bâ­ti­ments dé­truits. Contrai­re­ment aux idées re­çues, les dis­cri­mi­na­tions ra­ciales sont alors tout aus­si te­naces dans les Etats du Nord que dans le Sud du pays. Certes, les Noirs y ont le droit de vote, contrai­re­ment aux Etats du Sud avant la loi de 1965, mais la sé­gré­ga­tion y est om­ni­pré­sente dans les quar­tiers, les écoles et les lo­ge­ments. « Les lieux les plus sou­mis à la sé­gré­ga­tion se trou­vaient presque tous dans le Nord » , dé­crit Tho­mas Su­grue, his­to­rien né à De­troit et au­teur du livre Les ori­gines de la crise ur­baine : race et inégalité dans le De­troit d’après-guerre. « Sans doute les Afro-Amé­ri­cains qui ont mi­gré vers le nord nour­ris­saient beau­coup d’es­poirs [...]. La dis­tor­sion entre leurs at­tentes et la réa­li­té a dû être par­ti­cu­liè­re­ment bou­le­ver­sante. » La po­lice de De­troit, à l'époque blanche à 93 %, dis­pose même d'une uni­té d'élite re­dou­tée, les Big Four, connue pour ses mé­thodes illé­gales. Isaiah McKin­non en a fait les frais. À l'âge de 14 ans, il est in­sul­té et bat­tu gra­tui­te­ment dans la rue par cette bri­gade. Sa seule faute : se trou­ver au mau­vais en­droit au mau­vais mo­ment. « Je n’ai rien dit à mes pa­rents. Ils au­raient sans doute été ar­rê­tés et frap­pés eux aus­si. Mais je me suis fait une pro­messe ce soir-là, celle de de­ve­nir of­fi­cier de po­lice » , se sou­vient-il. Ce qu'il fait en 1965, deux ans avant les émeutes. Tout bas­cule le 23 juillet 1967 au pe­tit ma­tin. La po­lice fait une énième des­cente dans un blind pig, un bar clan­des­tin des quar­tiers noirs, sur la 12e rue. Il est bon­dé, les par­ti­ci­pants cé­lèbrent ce soir-là le re­tour de deux GI's du Viet­nam. Les of­fi­ciers em­barquent tout le monde. Les hé­ros d'hier sont re­de­ve­nus des Afro-Amé­ri­cains comme les autres. À De­troit, le har­cè­le­ment po­li­cier est quo­ti­dien mais cette nuit-là, c'est la fois de trop. La ten­sion monte avec les ha­bi­tants mas­sés dans la rue. Un pro­jec­tile part, la ville s'em­brase. L'écri­vaine Pearl Cleage, 18 ans à l'époque, se sou­vient très bien du dé­but du sou­lè­ve­ment : « Nous en­ten­dions des ba­garres, des bris de vitres et des coups de feu pas très loin de chez nous. Il y a eu une telle es­ca­lade de vio­lence que, dès la pre­mière nuit, nous pou­vions voir des mai­sons brû­ler de­puis le porche. On re­con­nais­sait même la mai­son de tel ou tel ca­ma­rade de classe. C’était ter­ri­fiant ! » La po­lice et la garde na­tio­nale sont dé­bor­dées. Le pré­sident Lyn­don John­son en­voie l'ar­mée et ses chars d'as­saut, la ville de­vient une zone de guerre. Les images font le tour du monde. Consul­tant pour le film De­troit, Isaiah McKin­non a dé­crit au scé­na­riste et aux pro­duc­teurs les des­centes dans les bars sans li­cence, les pa­trouilles, les ar­res­ta­tions, mais sur­tout l'at­ti­tude des forces de l'ordre, y com­pris à son égard. Le pre­mier soir des émeutes, il rentre chez lui en voi­ture, épui­sé après seize heures de tra­vail. « J’avais en­core mon uni­forme et mon badge sur moi et tout à coup deux po­li­ciers blancs m’ar­rêtent et sortent de leur voi­ture avec leurs pis­to­lets bra­qués sur moi. J’ai crié : “Of­fi­cier de po­lice, of­fi­cier de po­lice !” Et l’un des deux hommes me ré­pond : “Ce soir tu vas mou­rir sale nègre !” À ce mo­ment-là c’est comme si le temps s’était ar­rê­té, j’ai vu son doigt ap­puyer au ra­len­ti sur la gâ­chette. » McKin­non plonge dans sa voi­ture et par­vient à s'en­fuir sain et sauf. En état de choc, il ra­conte la scène à son ser­gent qui lui ré­pond alors : « Tu sais Ike, il y a des connards de­hors. » « Si des po­li­ciers pou­vaient me ti­rer des­sus avec mon uni­forme, qu’al­laient-ils donc faire aux gens dans la rue ? – Ils pou­vaient les tuer » , s'in­digne McKin­non. Le deuxième jour des émeutes, dans la nuit du 25 juillet 1967, les forces de l'ordre à cran, font ir­rup­tion dans l'an­nexe de l'Al­giers Mo­tel, sur Wood­ward Ave­nue. Elles sus­pectent un sni­per de se ca­cher dans cet hô­tel bon mar­ché, si­tué tout près du siège de Ge­ne­ral Mo­tors et fré­quen­té aus­si bien par des cadres de la firme que par des pros­ti­tuées. Un agent de sé­cu­ri­té noir d'une épi­ce­rie voi­sine ac­court lui aus­si, ameu­té par le bruit. Au cours de cette nuit, des po­li­ciers blancs vont tor­tu­rer une di­zaine de per­sonnes et tuer trois jeunes Afro-Amé­ri­cains : Carl Coo­per, Fred Temple et Au­brey Pol­lard.

Non cou­pables

Si les émeutes de 1967 sont en­trées dans les mé­moires, le nom de l'Al­giers Mo­tel, lui, n'évoque pas grand-chose. Mais de­puis quelques mois, l'énig­ma­tique bande an­nonce du film pro­met : « Dé­cou­vrez la vé­ri­té der­rière l’un des évé­ne­ments les plus ter­ri­fiants de l’his­toire des Etats-Unis. » Dans cet ex­trait, deux dé­tec­tives blancs in­ter­rogent l'agent de sé­cu­ri­té noir, in­ter­pré­té par John Boye­ga, l'une des stars du der­nier Star Wars : « Que s’est-il pas­sé dans ce mo­tel ? » Telle est la ques­tion à la­quelle tentent de ré­pondre la réa­li­sa­trice Ka­thryn Bi­ge­low et le scé­na­riste Mark Boal, con­nus pour adap­ter des faits réels à l'écran. Ils signent ain­si leurs troi­sième col­la­bo­ra­tion après Dé­mi­neurs, sur la guerre en Irak, ré­com­pen­sé par six Oscars en 2010 dont ceux de Meilleur réa­li­sa­teur, Meilleur scé­na­rio ori­gi­nal et Meilleur film, et Ze­ro Dark Thir­ty en 2012, sur la traque d'Ous­sa­ma Ben La­den par la CIA. L'idée du film émerge en 2014, alors que l'Amé­rique est se­couée par des émeutes, suite au meurtre de Mi­chael Brown à Fer­gu­son dans le Mis­sou­ri, cet ado­les­cent noir, non ar­mé,

tué par un po­li­cier blanc qui ne se­ra pas in­cul­pé. « [Les vio­lences po­li­cières] n’ont pas com­men­cé avec tous les noms que nous en­ten­dons ré­cem­ment. C’est un pro­blème per­sis­tant par­tout dans ce pays » , in­siste Pearl Cleage, écri­vaine et an­cienne ca­ma­rade de ly­cée d'Au­brey Pol­lard, l'une des vic­times de l'Al­giers Mo­tel. Pas pour rien que la pre­mière du film à De­troit a eu lieu le 25 juillet 2017, cin­quante ans après la nuit de l'Al­giers Mo­tel, au Fox Thea­ter. Un ca­len­drier par­fait, une in­trigue an­crée dans l'His­toire des Etats-Unis, une réa­li­sa­trice et un scé­na­riste os­ca­ri­sés, un cas­ting pro­met­teur, De­troit avait tous les in­gré­dients pour prendre la tête du box-of­fice. Mais le pu­blic en a dé­ci­dé autrement. À la mi-sep­tembre le film n'a en­re­gis­tré que 17 M$ (14 M ) de re­cettes aux Etats-Unis, soit deux fois moins que son bud­get de 34 M$ (28 M ). Son dis­tri­bu­teur Ana­pur­na es­père que la sai­son des re­mises de prix ap­por­te­ra un sur­saut, comme ce fut le cas pour Dé­mi­neurs. Mais le pu­blic est dé­çu. Al­lé­ché par la bande-an­nonce et la cam­pagne de pro­mo­tion, beau­coup s'at­ten­daient à un film an­ni­ver­saire sur l'en­semble des émeutes. « Le film De­troit n’a pas bien mar­ché parce que c’est un fias­co mar­ke­ting ! » , ana­lyse April Rei­gn, fon­da­trice du ha­sh­tag #Os­carsSoW­hite, pour dé­non­cer l'ab­sence d'ac­teurs de cou­leur par­mi les nom­més aux Oscars. « S’ils avaient ap­pe­lé le film Al­giers Mo­tel et pas De­troit, je pense qu’ils n’au­raient pas eu toutes ces contro­verses et ils au­raient fait un bien meilleur score au box-of­fice. » Ce choix de titre a même bles­sé cer­tains ha­bi­tants. John Sims, un ar­tiste de 49 ans né à De­troit, re­grette, désa­bu­sé : « Avec ce titre, ils ont co­lo­ni­sé l’his­toire et ils en ont fait une marque qui res­te­ra pour tou­jours at­ta­chée à la ville de De­troit. C’est comme si vous fai­siez un film sur l’at­ten­tat contre Char­lie Heb­do et que vous l’ap­pe­liez Pa­ris ! » Ban­kole Thomp­son, l'édi­to­ria­liste du De­troit News, va plus loin. « Le film a des­ser­vi les com­mé­mo­ra­tions ! Il a échoué à ins­crire 1967 dans l’his­toire na­tio­nale des Etats-Unis, s'em­porte-t-il. Il y a eu une sé­rie d’émeutes à cette époque à Los An­geles, New York, Jer­sey Ci­ty, Ne­wark. Le film laisse en­tendre que De­troit est un cas iso­lé mais c’est faux. Toutes ces émeutes ra­ciales s’ins­crivent dans un sys­tème de vio­lences po­li­cières, de droits ba­foués, qui n’est pas mon­tré dans le film. [...] Les po­li­ciers ac­cu­sés d’ho­mi­cide sont pré­sen­tés comme quelques pommes pour­ries alors que tout le sys­tème l’était, dé­ve­loppe-t-il, avant de conclure dé­pi­té : Si vous ne don­nez pas d’élé­ments po­li­tiques, ju­di­ciaires, comment vou­lez-vous chan­ger le sys­tème ? » Les dé­trac­teurs du film re­grettent aus­si le trai­te­ment ex­pé­di­tif des pro­cès des po­li­ciers de l'Al­giers Mo­tel, conden­sés en un seul dans le scé­na­rio, avec ce verdict qui tombe sans ex­pli­ca­tion : non cou­pables. Cer­tains notent l'ab­sence à l'écran d'un autre pro­cès, fac­tice cette fois, qui ren­dit un verdict op­po­sé et mar­qua la vie po­li­tique lo­cale. Ce « Tri­bu­nal du peuple » se tint un mois après les émeutes, dans l'église du ré­vé­rend Al­bert Cleage, ac­teur ma­jeur de la lutte pour les droits ci­viques de la ville et père de Pearl Cleage. « Ce pro­cès était un moyen d’ai­der les gens à ca­na­li­ser leur co­lère, mais aus­si une ma­nière de dire aux au­to­ri­tés : il y a un moyen de ré­pondre à cette vio­lence, il de­vrait y avoir un vrai pro­cès, il de­vrait y avoir un ju­ry, il de­vrait y avoir une condam­na­tion pour les au­teurs de ces actes » , ana­ly­set-elle. Plus de 2 000 per­sonnes se mas­sèrent dans l'église, des mi­li­tants, des gens non po­li­ti­sés et même des caïds du quar­tier. Tous écou­tèrent re­li­gieu­se­ment l'ex­po­sé des preuves et le verdict : « Cou­pables ». Par­mi les ju­rés, l'icône des droits ci­viques Ro­sa Parks et l'écri­vain John O'Killens. « Le Tri­bu­nal du peuple, l’ex­ten­sion si­gni­fi­ca­tive du mou­ve­ment Black Po­wer et l’élec­tion du pre­mier maire afro-amé­ri­cain au dé­but des an­nées 1970, tout ce­la a dé­cou­lé de la mo­bi­li­sa­tion po­li­tique au­tour de 1967 à De­troit. Cette his­toire est to­ta­le­ment ab­sente du film de Bi­ge­low » , sou­ligne l'his­to­rien Tho­mas Su­grue.

Un film par des Blancs pour les Blancs ?

Ka­thryn Bi­ge­low es­pé­rait sans doute ou­vrir un dé­bat sur les vio­lences po­li­cières contre les Noirs aux Etats-Unis. Las, c'est une autre po­lé­mique qui a mis le feu aux poudres tout l'été : Une femme blanche peut-elle s'ap­pro­prier l'his­toire des Noirs amé­ri­cains ? Ain­si, le ma­ga­zine Va­rie­ty s'in­ter­roge : « Des réa­li­sa­teurs blancs de­vraient-ils ra­con­ter l’his­toire de De­troit ?» Le Huf­fing­ton Post sou­ligne « le pro­blème est dans le fait de re­gar­der la souf­france des Noirs avec des lu­nettes de Blancs. » À froid, April Rei­gn, re­lance : « Les di­ri­geants de stu­dios et les dé­ci­deurs qui donnent le feu vert à un film sont des hommes blancs, hé­té­ro­sexuels, d’un cer­tain âge. Ce n’est pas né­ces­sai­re­ment qu’ils sont ra­cistes, sim­ple­ment ils ar­rivent avec leur propre sys­tème de ré­fé­rences pour

ju­ger un film. » « Bien sûr qu’il y a des élé­ments d’Hollywood, mais l’his­toire de­vait être ra­con­tée » , s'ex­clame Isaiah McKin­non, an­cien po­li­cier de De­troit et consul­tant pour le film. Dé­sor­mais pro­fes­seur à l'uni­ver­si­té, il dé­fend la réa­li­sa­trice: « Le monde ne connais­sait pas l’his­toire de ce mo­tel. Ka­thryn Bi­ge­low a vou­lu la ra­con­ter et elle l’a fait ! Au­rait-elle dû être de la même cou­leur, du même sexe, ou quoi que ce soit ? Non ! N’y a-t-il que les Noirs Sud-Afri­cains qui peuvent ra­con­ter l’his­toire de l’Apar­theid ? Non ! » En pleine pro­mo­tion du film, la po­lé­mique est ali­men­tée par les évé­ne­ments tra­giques de Char­lot­tes­ville, huit jours après sa sor­tie, mais aus­si le pro­jet de sé­rie Con­fe­de­rate de HBO, qui ima­gine à quoi res­sem­ble­rait l'Amé­rique contem­po­raine si les Con­fé­dé­rés avaient ga­gné la guerre de Sé­ces­sion.

« Le re­nou­veau dé­pend de la pro­fon­deur de vos poches »

Si le film n'a pas pu être tour­né in­té­gra­le­ment sur place, en rai­son de la sup­pres­sion des cré­dits d'im­pôts pour le ci­né­ma par l'Etat du Mi­chi­gan, beau­coup se ré­jouissent de voir les pro­jec­teurs bra­qués sur De­troit et son re­nou­veau. Dé­cla­rée en faillite en 2013, la ville renaît de ses cendres et vit son rêve amé­ri­cain. Après les ar­tistes, at­ti­rés par l'im­mo­bi­lier bon mar­ché, les ca­pi­taux, les com­merces et les em­plois af­fluent dans le centre-ville. De­troit ri­va­lise avec New York pour ac­cueillir le nou­veau siège d'Ama­zon. La ville a ga­gné 30 000 em­plois pri­vés entre 2010 et 2016, soit une hausse de 17 %, un peu plus que la moyenne na­tio­nale. Sa po­pu­la­tion, presque di­vi­sée par trois de­puis 1950, com­mence en­fin à se sta­bi­li­ser au­tour de 670 000 ha­bi­tants. « Je ne pense pas que les in­gré­dients de 1967 soient tou­jours là » , as­sure Aa­ron Fo­ley, un jeune jour­na­liste noir de 32 ans, re­cru­té comme « Chief Sto­ry­tel­ler » par la mai­rie, pour ra­con­ter la vie et la di­ver­si­té des quar­tiers. « En 2017, nous avons des forces de po­lice in­té­grées qui oeuvrent en bonne en­tente avec les com­mu­nau­tés. [...] Nous ne nions pas que la faillite et les émeutes ont exis­té, nous ne nions pas le phé­no­mène de ruin-porn [ces pho­tos du dé­la­bre­ment ur­bain de De­troit qui ont fleu­ri sur les ré­seaux so­ciaux, de­puis 2010 ndlr], mais nous vou­lons mon­trer que ce ne sont pas les seuls évé­ne­ments à De­troit » , ajoute-t-il. Il met en va­leur les mul­tiples com­mu­nau­tés de la ville et la lutte de la mai­rie contre la gen­tri­fi­ca­tion qui s'an­nonce avec ces po­pu­la­tions pauvres du centre-ville, chas­sées par une nou­velle classe moyenne blanche. Pour­tant, la ville reste l'une des plus di­vi­sées ra­cia­le­ment des Etats-Unis. « À plu­sieurs égards la si­tua­tion des Afro-Amé­ri­cains de De­troit est pire qu’en 1967. Le taux de pau­vre­té est très éle­vé, les lo­ge­ments so­ciaux et le sys­tème édu­ca­tif sont dé­sas­treux » , ana­lyse l'his­to­rien na­tif de la ville Tho­mas Su­grue. La fa­meuse 8 miles, cette route qui coupe horizontalement la mé­tro­pole ren­due cé­lèbre par le rap­peur Eminem, sé­pare tou­jours les quar­tiers noirs pauvres des ban­lieues blanches. « Le re­nou­veau dé­pend de la pro­fon­deur de vos poches » , pointe Ban­kole Thomp­son, l'édi­to­ria­liste du De­troit News. « La crois­sance et les créa­tions d’em­plois sont concen­trées dans quelques quar­tiers de De­troit, à Mid­town et Down­town. La co­lère et le res­sen­ti­ment sont tou­jours là. » Se­lon une étude de De­troit Fu­ture Ci­ty pu­bliée en août der­nier, un tiers des em­plois seu­le­ment sont dé­te­nus par des Afro-Amé­ri­cains, alors qu'ils re­pré­sentent 80 % de la po­pu­la­tion. « Au­jourd’hui les gens disent que c’est gé­nial parce que les ar­tistes s’ins­tallent à De­troit, achètent des mai­sons pour un dol­lar et les trans­forment. Mais qu’est-il ar­ri­vé aux an­ciens pro­prié­taires ?, s'in­quiète Pearl Cleage. Il fau­dra bien plus que des ar­tistes pour chan­ger tout ce­la, et j’en suis une… Main­te­nant que nous ne sommes plus Mo­tor Ci­ty, que vou­lons-nous être ? » •

Il y a eu une telle es­ca­lade de vio­lence que, des la premiere nuit, nous pou­vions voir des mai­sons bru­ler de­puis le porche. Pearl Cleage, ecri­vaine

Ka­thryn Bi­ge­low sur le tour­nage du film

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