FRANCK VINCENT

Frank Vincent est mort le 13 sep­tembre der­nier à l'âge de 80 ans. Aper­çu dans Les Af­fran­chis, Ca­si­no, Do The Right Thing ou Les So­pra­no, l'homme était un de ces ac­teurs dont on connaît la « gueule » mais pas le nom. En­fant du New Jer­sey et éter­nel ban­lieu

So Film - - SOMMAIRE - PAR DAVID ALEXAN­DER CASSAN

Ar­ché­type du ma­fieux ita­lien chez Scor­sese et les So­pra­no, im­mor­tel Billy Batts des Af­fran­chis, Franck Vincent s’était li­vré par té­lé­phone au creux de l’été, avant de ti­rer sa der­nière ré­vé­rence le 13 sep­tembre der­nier...

Quand vous ra­con­te­rez cette in­ter­view à vos amis, qu’est-ce que vous al­lez leur dire à mon su­jet ? » L’homme, que l’on ima­gine en­fon­cé dans un confor­table fau­teuil en cuir à son do­mi­cile de Nut­ley, New Jer­sey, s’amuse de sa ques­tion sans at­tendre de ré­ponse hon­nête ou pré­cise. Parce que Frank Vincent (à ne pas confondre avec son cé­lèbre ho­mo­nyme, chan­teur à textes gua­de­lou­péen) était ce que l’on ap­pelle un cha­rac­ter ac­tor, c’est-à-dire, abon­né aux se­conds rôles, le genre à pro­me­ner une tronche as­sez re­con­nais­sable pour ra­con­ter quelque chose en quelques plans ou quelques ré­pliques. Tout juste de quoi en par­ler à ses amis, en somme. Sa jeu­nesse, Frank Vincent Gat­tu­so la passe dans le New Jer­sey : « On a le bord de mer et pas mal de parcs… La seule rai­son qu’on avait d’al­ler à New York, c’est qu’on avait de la fa­mille à Co­ney Is­land. » Son père tient une pe­tite usine de vê­te­ments et une sta­tion-ser­vice, où le fis­ton tra­vaille comme pom­piste quelque temps, après avoir quit­té le ly­cée à 16 ans. At­ti­ré par la lu­mière, il de­vient bat­teur de jazz, dé­couvre la ville qui ne dort ja­mais, en­re­gistre avec Paul An­ka, Del Shan­non ou les Du­prees le jour, en­file un cos­tard rouge la nuit pour jouer plu­sieurs heures du­rant avec son groupe, les Aris­to­cats. Du jazz pas for­cé­ment très free. « Les clubs dans les­quels on jouait étaient ma­jo­ri­tai­re­ment ita­lo-amé­ri­cains, dans des quar­tiers ma­jo­ri­tai­re­ment ita­lo-amé­ri­cains, ob­serve-t-il. J’ad­mi­rais les bat­teurs noirs Ber­nard Pur­die ou Count Ba­sie, et j’ai eu la chance de jouer avec l’im­mense bas­siste Mil­ton Hin­ton, mais Blancs et Noirs ne se mé­lan­geaient pas. Ce n’était pas à la mode de connaître des Noirs, et même as­sez mal vu. » Est-ce dans ces am­biances ta­mi­sées où les cols pelle à tarte font fu­reur qu’il a pré­pa­ré les rôles de gang­ster qui fe­ront bien­tôt sa lé­gende ? « À votre avis ? ri­gole-t-il. J’ai tra­vaillé pen­dant près de vingt dans le mi­lieu de la nuit, sur toute la côte Est ? tous ces bouges étaient te­nus par des ma­fieux, et je leur ai pris plein de trucs, de mi­miques, de tour­nures de phrase. » En at­ten­dant, c’est af­fu­blé d’une su­perbe coupe ita­lo-afro et d’une belle mous­tache que Vincent ren­contre Joe Pes­ci, d’abord gui­ta­riste des Aris­to­cats, avant que les deux aco­lytes ne dé­cident de for­mer un duo co­mique pour échap­per à la concur­rence dé­loyale de la mu­sique en­re­gis­trée.

Par­rain de car­na­val

Après sept ans de tour­nées qui les em­mè­ne­ront bien loin des fron­tières de l’Em­pire State et une sé­pa­ra­tion de courte du­rée, Pes­ci et Vincent se re­trouvent en 1976 sur le pe­tit film de ma­fieux Death Col­lec­tor, avant de mar­quer les es­prits avec Ra­ging Bull, en 1980. Vincent au­ra eu la chance de pas­ser son au­di­tion avec un Pes­ci dé­jà en­ga­gé. Le rôle qui ci­men­te­ra sa place dans l’ima­gi­naire des ci­né­philes vien­dra quelques an­nées plus tard, tou­jours chez Scor­sese ? Billy Batts, qui n’a que quelques mi­nutes de pré­sence à l’écran mais une place cen­trale dans l’in­trigue des Af­fran­chis, après une cha­maille­rie qui tourne au pas­sage à ta­bac. « On n’avait que les grandes lignes de la scène du bar, mais Mar­ty nous a fait confiance parce qu’il connais­sait notre re­la­tion, à Joe et moi. Il vous laisse tou­jours es­sayer des choses comme la “pu­tain de boîte à ci­rage”, il laisse beau­coup de li­ber­té aux ac­teurs » , juge l’in­ter­prète de Batts, qui passe pour­tant le plus clair

« Vous êtes obli­gé de prendre des ac­teurs new-yor­kais si vous faites un film de ma­fia, pas des Ca­li­for­niens ! »

de son temps dans le coffre d’une Pon­tiac Grand Prix de 1968. Avec « Mar­ty », Frank Vincent dé­couvre la puis­sance du ci­né­ma ? « J’ai ren­con­tré une ins­ti­tu­trice, donc a prio­ri pas une idiote, qui m’a de­man­dé comment je fai­sais pour res­pi­rer, dans le coffre, pen­dant que les autres mangent chez la mère de Tom­my ! Avec le ci­né­ma, on peut faire croire aux gens ce qu’on veut… Du coup, je lui ai dit que je res­pi­rais avec une paille ! » Vincent s’en amuse, mais il a aus­si souf­fert des fiers-à-bras émous­tillés à l’idée de pro­vo­quer un gang­ster de fic­tion, son au­ra évi­dem­ment ren­for­cée par le rôle du par­rain Phil Leo­tar­do dans les deux der­nières sai­sons des So­pra­no. Une drôle de cé­lé­bri­té qu’il au­ra mon­nayée en jouant au par­rain de car­na­val dans un clip du rap­peur Nas, en prê­tant sa voix à plu­sieurs jeux de la sé­rie GTA, en ven­dant des t-shirts sur son site of­fi­ciel ou en­core en ap­pa­rais­sant dans un spot de pub pour le GoodFel­las Ris­to­rante de Gar­field, New Jer­sey.

Sa tronche de ban­dit, Frank Vincent l’au­ra mise au ser­vice d’un autre grand ci­néaste new-yor­kais, oc­cu­pé à trai­ter la « sé­gré­ga­tion men­tale » ren­con­trée par l’ac­teur du­rant sa jeu­nesse de mu­si­cien ? Spike Lee. En 1989, il n’a be­soin que d’une scène pour brû­ler la pel­li­cule de Do the Right Thing, in­ter­pré­tant un m’as­tu-vu gros­sier et ra­ciste. « C’est une scène qu’on n’ou­blie pas, fan­fa­ronne-t-il, et elle a été im­pro­vi­sée à 80 %. J’avais re­fu­sé de ré­pé­ter la scène avec les deux flics que j’in­ter­pelle, et ne m’étais pas at­tar­dé sur le pla­teau, même si l’am­biance était su­per ? je ne vou­lais au­cune in­ter­ac­tion avec les autres parce que je de­vais jouer ce ra­ciste, ce mec qui les dé­teste. Et au fi­nal, Spike a ado­ré ce que j’ai fait. » Le ci­néaste de Brook­lyn est tel­le­ment convain­cu qu’il convoque à nou­veau Vincent pour Jungle Fe­ver, deux ans plus tard. Ra­cisme, tou­jours ? le voi­ci en père qui ne sup­porte pas que sa fille sorte avec un Noir (Wes­ley Snipes, plus pré­ci­sé­ment). « Spike m’a tout de suite de­man­dé si j’étais prêt à dire les mots du scé­na­rio de­vant une équipe à ma­jo­ri­té noire… Après chaque prise, An­na­bel­la (Scio­ra, ndlr) et moi nous nous en­la­cions, parce qu’on en trem­blait, de dire ces choses-là » , mur­mure-t-il en­core de sa voix grave. Si Frank Vincent a eu peu d’op­por­tu­ni­tés de don­ner dans la com­po­si­tion, c’est qu’il pou­vait se conten­ter d’être de­vant une ca­mé­ra, de faire dan­ser un peu de New York entre ses im­man­quables sour­cils noirs. « Vous êtes obli­gé de prendre des ac­teurs new-yor­kais si vous faites un film de ma­fia, pas des Ca­li­for­niens ! La Californie, ce n’est pas aus­si sau­vage, pas aus­si sale, pas aus­si ten­du. » Un centre du monde, de son monde qu’il n’au­ra ja­mais vou­lu quit­ter, même en par­ta­geant sa vie entre son New Jer­sey na­tal et un ap­par­te­ment avec vue sur l’Océan à Fort Lau­der­dale, en Flo­ride. « Vous ne vous rendez pas compte, en France, mais votre pays pour­rait faire la taille d’un bur­rough de New York, es­time-t-il, à la louche. Chaque quar­tier est très dif­fé­rent, et c’est une ville qui change tout le temps, une ville folle, folle ! » Il y a quelques mois, Frank Vincent at­ten­dait une offre de Mar­tin Scor­sese pour re­trou­ver Joe Pes­ci (avec De Ni­ro et Pa­ci­no) sur The Irish­man. Fi­na­le­ment, il s’est éteint des suites d’une crise car­diaque le 13 sep­tembre der­nier dans un hô­pi­tal du New Jer­sey. Il avait 80 ans, même s’il s’en était long­temps don­né deux de moins dans le mo­vie bu­si­ness. Il em­porte avec lui de drôles de mous­taches, quelques ré­pliques in­ou­bliables et une cer­taine idée de New York. Voi­là, par exemple, ce qu’on peut ra­con­ter à ses amis à pro­pos de Frank Vincent. •

Frank Vincent

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