JEAN-LOUIS TRIN­TI­GNANT

So Film - - SOMMAIRE - PAR RI­CO RIZZITELLI ET JEAN-VIC CHAPUS

Quand on rem­bo­bine sa car­rière d’ac­teur – qui s’étale sur plus de soixante ans et dé­roule presque 120 films – Jean-Louis Trin­ti­gnant prend ses dis­tances avec son sta­tut de monstre sa­cré et lâche « un im­pos­teur, j’en étais un » . Co­quet­te­rie ul­time au mo­ment où l’homme s’af­fiche dans le der­nier Mi­chael Ha­neke, Hap­py End, et s’or­ga­nise une sor­tie de champ dis­crète ?

À pre­mière vue, il n'a ni l'au­ra sul­fu­reuse d'un De­lon, ni le ca­pi­tal sym­pa­thie d'un Bel­mon­do et sans doute pas la sta­ture « au­teu­riste » d'un Pic­co­li. D'ailleurs, quand on rem­bo­bine sa car­rière d'ac­teur – qui s'étale sur plus de soixante ans et dé­roule presque 120 films – Jean-Louis Trin­ti­gnant prend ses dis­tances avec son sta­tut de monstre sa­cré et se consi­dère comme un «im­pos­teur». Co­quet­te­rie ul­time au mo­ment où l'homme s'af­fiche dans le der­nier Mi­chael Ha­neke, Hap­pyEnd et s'or­ga­nise une sor­tie de champ dis­crète ? Der­nier in­ven­taire avec ce­lui que Truf­faut au­rait pu ap­pe­ler « L'Homme d'à cô­té ».

Jean-Louis Trin­ti­gnant a quit­té sa ta­nière de Col­lias, près d'Uzès dans le Gard, pour re­trou­ver Pa­ris, qu'il a quit­té sans re­gret, il y a plus de qua­rante ans. Dans la ca­pi­tale, il est ve­nu as­su­rer la pro­mo d'Hap­py End, le nou­veau film de Mi­chael Ha­neke en don­nant quelques rares in­ter­views. Un exer­cice qu'il feint de dé­tes­ter. Au Ra­phael, un cinq étoiles sur­an­né près de la place de l'Étoile, il oc­cupe une suite sans âme du deuxième étage et fume des Che qu'il éteint dans un cen­drier de voyage. Che­mise à car­reaux, jeans bleu nuit, gi­let et sou­liers mar­ron, che­veux épars en ba­taille, l'ac­teur aux cent-dix-neuf films semble tout droit sor­ti d'un long mé­trage d'Er­man­no Ol­mi. Sa voix a un peu chan­gé, mais elle de­meure en­voû­tante, hyp­no­tique. Son re­gard conserve une hu­ma­ni­té désar­mante. De­puis plus de soixante ans, l'in­ter­prète du Fan­fa­ron a tou­jours été dans le game : sur l'écran, dans le poste, à la ra­dio, sur scène. Au point d'in­car­ner, avec son clan, les Trin­ti­gnant mais aus­si les Mar­quand, la fa­mille de sa deuxième femme, tout un pan du ci­né­ma fran­çais. Pen­dant deux heures, il est re­ve­nu sur sa vie, qui a tra­ver­sé une grande par­tie du siècle der­nier et le dé­but de ce­lui-ci. À la ville comme sur les pla­teaux de tour­nage. À sa fa­çon, l'air de rien, tou­jours prompt à se dé­pré­cier. Mi-sé­rieux, mi-co­quet. Comme s'il était en­tré par ef­frac­tion dans l'in­dus­trie du 7e art. Du­rant ces cent-vingt mi­nutes, il a li­vré quelques clés sur plu­sieurs épisodes fon­da­teurs : son en­fance à PontSaint-Es­prit, le rôle de sa mère (vi­li­pen­dée juste après la guerre pour avoir eu une liai­son avec un of­fi­cier ita­lien), la dou­leur qui l'ac­com­pagne de­puis trop long­temps, ses tour­ments qui l'ont pous­sé près du gouffre, son goût du dan­ger, sa frus­tra­tion de ne pas avoir réa­li­sé plus de films… Si loin d' « une pos­té­ri­té qui l'in­dif­fère » , as­sure-t-il…

« Ma mère était très ar­tiste. Elle au­rait vou­lu être tra­gé­dienne. Elle sou­hai­tait jouer Ra­cine, qu'elle connais­sait par coeur. Elle m'ha­billait en fille quand j'étais pe­tit. »

Qu'est-ce qui vous a mo­ti­vé pour jouer cet homme sui­ci­daire et in­digne dans Hap­py End ?

Le per­son­nage n'est ja­mais très in­té­res­sant. Je suis ac­teur parce que les gens me touchent, c'est ce qui me guide. Je suis at­ti­ré par les met­teurs en scène, je me fiche un peu du rôle. Il y a cer­tains types (sic), quand je les ai con­nus, je me di­sais que je vou­lais faire des films avec eux, c'est sur­tout vrai pour Ha­neke.

Il y en a eu d'autres quand même....

C'est vrai, mais je n'ai pas tour­né avec Fel­li­ni ; j'ai joué pour Truf­faut mais à la fin de sa vie.

Dans toutes les in­ter­views que vous ac­cor­dez, vous pas­sez votre temps à vous dé­ni­grer… On a même l'im­pres­sion par­fois que vous vous consi­dé­rez comme un im­pos­teur, un in­trus…

J'ai été très mau­vais comme ac­teur ; long­temps j'étais à chier. Donc, oui, j'étais un im­pos­teur j'en étais un, je ne mé­ri­tais pas ce qu'il m'ar­ri­vait. Je n'avais pas de culture. Le pre­mier film où je me suis trou­vé pas mal, c'était genre mon cin­quan­tième Le Com­bat sur l’île d'Alain Ca­va­lier (1962, son 18e, ndlr). J'ai fait un film ( Rendez-vous) avec Té­chi­né que j'aime beau­coup, je pen­sais que ça al­lait être bien et j'étais très mau­vais. Par­fois, je me suis dit que j'avais tort de faire tel ou tel film, mais je conti­nuais, j'es­saie tou­jours de le faire hon­nê­te­ment.

Ce n'est pas une co­quet­te­rie d'ac­teur ?

Un peu, oui, peut-être. Il y a des gens bien plus in­té­res­sants que moi que vous n'in­ter­vie­we­rez ja­mais. Je me de­mande bien pour­quoi, je me sens comme un usur­pa­teur.

Vous sem­blez han­té par l'au­to­des­truc­tion. Vous en par­lez sans cesse…

C'est vrai, oui. Pour­quoi ? Peut-être parce que je n'étais pas fait pour être ac­teur. J'au­rais pré­fé­ré être réa­li­sa­teur ou cou­reur automobile. J'au­rais ado­ré. À un mo­ment (dans les an­nées 70, ndlr), j'ai ar­rê­té de faire l'ac­teur pour la course au­to et fran­che­ment, je n'étais pas ter­rible. Je me sens un peu coupable d'avoir com­men­cé à être met­teur en scène sur le tard (à 41 ans, en 1971 pour Une jour­née bien rem­plie, ndlr) et mes deux films ont été des échecs. Je pen­sais avoir un ton, je ne sais pas… faire un ci­né­ma nou­veau. J'ai eu l'im­pres­sion d'être en des­sous de ce que j'au­rais pu faire…

Pen­dant vingt-cinq ans, vous tour­niez trois, quatre films par an : vous aviez choi­si de pri­vi­lé­gier le ci­né­ma plu­tôt que votre vie per­son­nelle ?

J'ai fait du ci­né­ma par cu­pi­di­té. Si j'avais bien ga­gné ma vie comme ac­teur de théâtre ou comme ber­ger en Pro­vence, je n'au­rais pas fait de films.

Vous avez réa­li­sé des films et fait de la course automobile la qua­ran­taine ve­nue ; plus tard, vous vous êtes mis à pro­duire du vin et de l'huile d'olive, vous vous êtes ini­tié au pia­no.

J'ai tout fait un peu tard, j'étais at­tar­dé un peu (sou­rire). Main­te­nant, je n'au­rais plus en­vie d'être met­teur en scène, trop com­pli­qué. Je me dé­nigre beau­coup, c'est vrai mais je ne fais pas ex­près. Quel­qu'un m'avait dit qu'on ne fait ja­mais exac­te­ment le mé­tier qu'on de­vrait faire ; on est sû­re­ment plus doué pour autre chose. L'ac­teur ne crée rien ; nous, on prend un texte dé­jà écrit et on es­saie de s'in­tro­duire à l'in­té­rieur de cette his­toire. Je n'ai presque rien écrit, c'était très mau­vais, c'est pour ça que je lis les poèmes des autres. J'en ai fait un, je vous le dis : Elle avait un chien/Mais moi j’ai­mais son chat/Je lui don­nais le choix entre son chien et moi/Elle a choi­si son chien et j’ai per­du son chat.

Pour­quoi n'avoir réa­li­sé que deux films alors que vous aviez fait l'IDHEC ?

Je man­quais d'au­to­ri­té. Je n'avais pas toutes les qua­li­tés re­quises. Quand je vois Ha­neke, les tech­ni­ciens l'es­timent beau­coup. Peut-être qu'ils le craignent parce qu'il n'est pas tou­jours fa­cile avec eux, alors qu'il l'est avec les ac­teurs. Moi, j'étais trop gen­til. Je di­sais : « J’ai­me­rais bien qu’on mette la ca­mé­ra là. » Les tech­ni­ciens pen­saient : « Il est con ce­lui-là, il ne sait pas ce qu’il veut. » Je le sa­vais très bien mais je re­fu­sais les rap­ports d'au­to­ri­té, je n'aime pas ça. Quand on a pré­sen­té Z à Cannes, Mon­tand mar­chait de­vant toute l'équipe, grand, fa­cile et nous – plus pe­tits – qui sui­vions. Je me suis dit alors que Mon­tand pour­rait être met­teur en scène. Moi, je ne pour­rais pas.

Vous aviez entre 9 et 15 ans du­rant la Se­conde Guerre mon­diale : quels sou­ve­nirs en gar­dez-vous ?

Mon père était ré­sis­tant, du bon cô­té. Il était de gauche, un bour­geois qui vou­lait le bon­heur des ou­vriers. Il a été vi­gne­ron puis un pe­tit in­dus­triel après-guerre. Il fa­bri­quait des flans, des en­tre­mets. Son en­tre­prise a été ra­che­tée par Fran­co­russe, je crois. Ce n'était pas un homme d'af­faires.

C'est votre mère qui est à l'ori­gine de votre vo­ca­tion ?

Elle était très ar­tiste. Elle au­rait vou­lu être tra­gé­dienne. Elle sou­hai­tait jouer Ra­cine, qu'elle connais­sait par coeur. Elle m'ha­billait en fille quand j'étais pe­tit. Au dé­but, je ne le vi­vais pas mal mais après… Ce­la a du­ré jus­qu'à mes six ans quand mes ca­ma­rades m'ont vu faire pi­pi de­bout. Ils se sont mo­qués de moi. C'était trou­blant… J'étais dé­jà un im­pos­teur, comme vous m'avez dit. Ça a in­fluen­cé le cours de ma vie et ça conti­nue (rires). J'aime beau­coup le corps des femmes mais j'au­rais pu être ho­mo­sexuel. J'ai été pré­coce sexuel­le­ment, j'avais 12 ans, un soir de Noël, avec une fille de mon âge, on n'y est pas ar­ri­vé…

Au dé­part, votre fa­mille vous des­tine à être no­taire dans le Gard. Qu'est-ce qui vous a dé­ci­dé à mon­ter à Pa­ris ?

J'avais un grand-père riche qui vou­lait m'ache­ter une étude à Vai­son-la-Ro­maine. Comme j'étais un peu lâche et cu­pide dé­jà très jeune (rires), je n'ai rien dit. Fi­na­le­ment, je suis par­ti faire de l'art dra­ma­tique dans la ca­pi­tale parce que ma mère m'avait ima­gi­né comme co­mé­dienne d'abord (sou­rire) puis comme co­mé­dien… Ce­la me plai­sait plus que le no­ta­riat.

Là-bas, vous épou­sez Sté­phane Au­dran…

(Il coupe). Je l'ai ren­con­trée au cours de Charles Dul­lin, on était jeunes, on de­vait avoir 20 ans, on s'est ma­riés, on a été heu­reux quelques an­nées. Je l'ai re­trou­vée quinze ans plus tard sur le tour­nage des Biches de Cha­brol (son deuxième ma­ri, ndlr). Je l'ai aus­si re­vue un peu dans l'in­ter­valle.

Vous avez vu beau­coup de femmes en ca­chette ?

Oui, mais on ne peut pas dire que j'ai été un sé­duc­teur, au contraire. J'étais plu­tôt une vic­time des femmes (rires).

Dans Le Mou­ton en­ra­gé, le film de Mi­chel De­ville, votre per­son­nage, Ni­co­las Mal­let, ex­plique que son am­bi­tion ul­time est de « ga­gner beau­coup d’ar­gent et de cou­cher avec de nom­breuses femmes » … C'est quelque chose que vous auriez pu dire vous aus­si ?

J'étais un sale type à un mo­ment, je l'ai payé cher. J'ai­mais bien les femmes et je n'étais pas tou­jours très gen­til. Ce­la m'a beau­coup tour­men­té mais j'ai sou­vent été l'ar­ro­seur ar­ro­sé éga­le­ment. Après, quand on est ma­rié, par­fois l'autre nous énerve, et même si on l'aime beau­coup, on a en­vie d'autres femmes. À cette époque, je n'étais pas très fré­quen­table, je suis bien mieux de­puis. Après, il y a les ro­mances de tour­nage, j'étais as­sez jo­li et comme je n'avais pas grand-chose à ra­con­ter, je ne di­sais rien. Une fois qu'elles me connais­saient en re­vanche, je ne fai­sais plus illu­sion…

Comment vit-on une his­toire d'amour avec un mythe du ci­né­ma mon­dial, une femme libre comme la Bri­gitte Bar­dot de 1956 ?

Très mal. Elle était per­sé­cu­tée par les pa­pa­raz­zi et ça ne me plai­sait pas, non. Bar­dot était une femme in­dé­pen­dante, en avance sur son temps. Je la trou­vais très in­tel­li­gente, un peu comme Ma­ri­lyn. Elle a dé­ri­vé vers l'ex­trême droite ; en même temps, elle n'a ja­mais été vrai­ment de gauche. À ce mo­ment-là, je fai­sais mon ser­vice mi­li­taire et j'étais sou­vent sanc­tion­né pour des rai­sons dis­ci­pli­naires parce

Le Con­for­miste

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