Les bonnes feuilles du Ci­né­ma­boule, une chro­nique de Noël Go­din

L’A C TU DES LIVRES DE CI­NÉ­MA PAR L’ EN T ART EU R CINÉPHILE NOËL GO D IN

So Film - - SOMMAIRE -

Rap­pe­lons pour com­men­cer, poils au gé­sier, qu’une sti­mu­lante étude sur les mises en scène gé­nia­lis­simes de Jer­ry Le­wis, fri­cas­sée par Ch­ris Fu­ji­wa­ra, est pa­rue il y a deux ans aux Prai­ries or­di­naires. Sur l’autre Grand Maître de la slaps­tick co­me­dy mo­derne, Blake Edwards, que Jer­ry pla­çait très haut, si­gna­lons Entre Temps, Blake Edwards (éd. Play­list So­cie­ty), un es­sai dé­lu­ré de Ni­co­las Truf­fi­net où l’on sou­ligne à quel point le « di­rec­tor » de Dia­mants sur ca­na­pé, à l’ins­tar de Le­wis, fut un vrai in­ven­teur de formes co­miques aci­du­lées et un ob­ser­va­teur sar­cas­tique poin­tu des ca­ho­te­ments exis­ten­tiels struc­tu­rant les mi­lieux bourges qu’il fil­mait. Et épin­glons une ana­lyse brillante certes mais as­sez tor­tueu­se­ment psy par le pro­fes­seur de théo­rie du droit Laurent de Sut­ter (éd. Yel­low Now) du som­met du rire sac­ca­geur Quand l’ins­pec­teur s’em­mêle (1965). On y ap­prend au pas­sage qu’il s’agis­sait au dé­part d’adap­ter la pièce de bou­le­vard pous­sive de Mar­cel Achard L’Idiote (bap­ti­sée sur les planches newyor­kaises A Shot in the Dark) dont il ne res­ta plus rien ; que le film de­vait être réa­li­sé par le vieux ca­mé­léon Ana­tole Lit­vak et in­ter­pré­té par Pe­ter Us­ti­nov et/ou Wal­ter Mat­thau, et par Ava Gard­ner ou So­phia Lo­ren ; qu’il existe une pa­ro­die 100 % por­no de l’ou­vrage, A Shot in the Pink (1995), dans la­quelle l’ins­pec­teur Clou­seau for­nique à tout bout de champ contre-champ avec sa pul­peuse bo­niche Ca­to.

De­puis 2014, une fois l’an, grâce aux éton­nantes édi­tions LettMo­tif, les pires ci­né­ma­niaques peuvent se far­cir une co­pieuse re­vue de ci­noche travaillant réel­le­ment du bi­gou­di, Ci­né Ba­zar. Car c’est avant tout avec des ci­néastes dé­cré­tés de se­conde voire de troi­sième zone par les ci­né­philes sé­rieux qu’on s’y aco­quine : des ca­pi­taines de fré­gates fan­tas­tiques comme Jack Shol­der, Fred Dek­ker, Le­wis Teague, Mick Gar­ris, des pe­tits sei­gneurs de la sé­rie B n’étant plus sur le de­vant de la scène comme Budd Boet­ti­cher, Del­mer Daves, Jacques Bral, Monte Hell­man, des condot­tie­ri du ci­né bis trans­al­pin quel­que­fois très in­ven­tifs comme Um­ber­to Len­zi, Ser­gio Mar­ti­no, Al­do La­do, En­zo G. Cas­tel­la­ri ou les hommes d’un seul ou deux films gri­sants dont on n’a plus de nou­velles tels El­liot Sil­ver­stein et ses mé­mo­rables wes­terns Cat Bal­lou (1965) et Un homme nom­mé che­val (1970) ain­si que le Jean­not Sz­warc de Quelque part dans le temps (1979), sa bou­le­ver­sante in­vi­ta­tion à l’amour fou plus fort que la mort à la Pe­ter Ib­bet­son. Avec le nu­mé­ro 5 de mai der­nier de Ci­né Ba­zar, plus char­nu que les pré­cé­dents, c’est le zé­nith. Y a un dossier Mo­cky four­millant na­tu­rel­le­ment d’anec­dotes poi­vrées : Ca­the­rine De­neuve ne s’est ja­mais en­ten­due avec le sour­dingue Buñuel parce qu’elle par­lait beau­coup trop vite pour qu’il puisse lire sur ses lèvres ; une par­tie de La Tête contre les murs (1959) a été co-réa­li­sée par son in­ter­prète clé Mo­cky étant don­né que Georges Fran­ju, per­pé­tuel­le­ment bi­tu­ré, n’était pas en état de tra­vailler ; beau­coup de réa­li­sa­teurs fran­çais consa­crés – des noms : De­ray, Ver­neuil, Laut­ner, Mo­li­na­ro… – ont dû s’ar­rê­ter de tour­ner car « à par­tir de 70 ans, on ne vous as­sure plus » . De même, au­jourd’hui, un De­par­dieu n’est plus as­su­rable. Y a un hom­mage au lé­gen­daire « wolf­man » es­pa­gnol Paul Na­schi, l’âme dam­née du « fan­ta­ter­ror », le film d’hor­reur ibé­rique plan­tant ses crocs dans le la­rynx de la cen­sure post-fran­quiste. Y a une in­ter­view fleuve de Ro­ger Cor­man, 91 ba­lais, qui ex­plique comment il a réus­si à pro­duire plus de 400 films en se ra­mas­sant à peine quelques vestes. Son se­cret, c’est que ses « mou­vizes » à mi­nus­cules bud­gets, il sait comme les pla­ni­fier fu­te­fu­te­ment, ré­glant l’es­sen­tiel de ses pro­blèmes pra­tiques du­rant les pré-pro­duc­tions. Y a en­core une ren­contre ca­non avec le tou­jours pas­sion­nant Yves Bois­set qui nous ef­fraie en nous dé­voi­lant que les cen­seurs pom­pi­do­liens qui ont sai­si les fa­meuses scènes an­ti-flics d’Un condé (1970) ont veillé à ce « qu’elles ne puissent ja­mais être vues par qui que ce soit » . Il n’existe donc pas la moindre ver­sion clan­des­tine du brû­lot. Et puis Ci­né Ba­zar tire de l’ombre un autre met­teur en scène hexa­go­nal ori­gi­nal et fron­deur, Alain Jes­sua, qui avoue que, pour pou­voir faire du ci­né­ma, il n’au­rait pas hé­si­té une se­conde à bra­quer des banques.

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