Twin Peaks : The Re­turn de David Lynch, vu par Her­vé Au­bron, Jo­na­than Caouette, Ber­trand Man­di­co.

The Re­turn est re­tour­né, et fi­ni. Ce­pen­dant, In­ter­net ex­plose d’in­ter­pré­ta­tions et de jeux vi­suels. Les épisodes sont joués à l’en­vers, su­per­po­sés les uns aux autres, comme pour cher­cher un mes­sage ca­ché, comme si la vé­ri­té que ca­che­rait Twin Peaks der­riè

So Film - - SOMMAIRE -

Ça y est, Twin Peaks est re­ve­nu et ré­vo­lu. Mais est-ce la ré­vo­lu­tion d’une pla­nète, vouée à tour­ner in­dé­fi­ni­ment ? Ou un terme dé­fi­ni­tif, la mort d’un monde ? D’un cô­té, de mul­tiples voyages dans le temps ont tres­sé des scou­bi­dous de pa­ra­doxes, « the past dic­tates the fu­ture » : une boucle in­fi­nie pa­raît s’être nouée, telle celle que souffle, sous la forme d’un rond de fu­mée, Phil­lip Jef­fries (au­tre­fois David Bo­wie, au­jourd’hui une ca­fe­tière géante). D’un autre cô­té, le dé­mon Bob est éli­mi­né et Dale Coo­per, té­lé­por­té dans le pas­sé, sauve in ex­tre­mis Laura Pal­mer. Le ca­davre de l’ado­les­cente se vo­la­ti­lise sous nos yeux et prive la sé­rie tout en­tière de son socle, de son ter­reau : c’est sur ce corps que la fo­rêt de Twin Peaks a pous­sé. La sé­quence inau­gu­rale de la pre­mière sai­son, une fois nu­mé­ri­que­ment ex­fil­trée la morte, se re­joue comme une tran­quille par­tie de pêche sans his­toire : Twin Peaks n’a plus lieu d’être. Dans l’ul­time sé­quence de The Re­turn, un Coo­per ha­gard et un so­sie usé de Laura s’en­tendent dire, de­vant la my­thique mai­son de la fa­mille Pal­mer, qu’il n’y a ja­mais eu per­sonne de ce nom ici. La pseu­do Laura crie­ra pour­tant bien une der­nière fois dans cette nuit-là. Im­pos­sible ar­bi­trage : Twin Peaks s’est-il ef­fa­cé pour « sau­ver » Laura ou celle-ci doit-elle en­core se sa­cri­fier, se fendre d’un in­sup­por­table hur­le­ment, pour per­mettre à la sé­rie de se re­lan­cer ? « The world spins », chante la re­ve­nante Ju­lee Cruise, « le monde tourne » , sans qu’on sache dans quel sens. Bien des écueils me­na­çaient The Re­turn et sa gran­deur consiste à ne pas les évi­ter : il les af­fronte, les prend par­fois de plein fouet comme un brise-glace, se me­sure à leur épreuve ré­pé­tée, tangue et re­part dans sa folle tra­ver­sée. Un pé­ril est d’em­blée iden­ti­fié : se ré­duire à un disque rayé. The Re­turn s’ouvre sur une en­tre­vue entre Dale Coo­per et l’an­cien Géant : ce­lui-ci l’in­vite à écou­ter des sons sor­tant d’un gra­mo­phone, à l’évi­dence de mau­vais au­gure. Ce­la res­semble aux scratches d’un vieux vi­nyle, tel ce­lui qui, blo­qué à la fin d’une face, tour­nait au­tre­fois en boucle chez les Pal­mer, alors que Le­land s’ap­prê­tait à tuer à nou­veau. Han­tise de la ré­pé­ti­tion, celle d’une ma­lé­dic­tion, mais celle aus­si de la re­dite, du dé­jà-vu. The Re­turn au­rait pu res­ter blo­qué dans ces sillons rayés, dans les zé­brures du plan­cher de la Red Room, et c’est à deux doigts d’ar­ri­ver, par­ti­cu­liè­re­ment dans l’épi­sode 3, où Coo­per, en tran­sit d’un monde à l’autre, se re­trouve pris dans des limbes syn­co­pés, scrat­chés, dont un DJ mixeur à l’an­cienne semble être de­ve­nu le dieu ty­ran­nique. Pas de deux avec une femme sans yeux, stri­du­lant comme un in­secte pris sur un pa­pier tue-mouches. Dans la ge­lée en­vi­ron­nante, chaque mou­ve­ment est comme élec­tro­cu­té, vibre sur place entre marche avant et ar­rière. C’était dé­jà et ce­la reste la condi­tion des ha­bi­tants de la Red Room, par­lant et se mou­vant à l’en­vers-à l’en­droit. Ailleurs, cer­tains per­son­nages ap­pa­raissent comme rayés ou voi­lés, comme les disques usa­gés des re­frains d’an­tan, à com­men­cer par l’af­fable Coo­per, dé­cli­né en (au moins) deux exem­plaires – une brute si­nistre s’ex­pri­mant de ma­nière mé­ca­nique et le grand bé­bé Dou­gie, qui est un per­ro­quet. La peur du disque rayé n’est que le pre­mier symp­tôme dès lors qu’on re­vient un quart de siècle après. Bien d’autres pos­tures ou ten­ta­tions pré­vi­sibles s’ins­crivent dans le ta­bleau : – La mé­lan­co­lie, au risque de la nos­tal­gie. Oui, bien des an­nées sont pas­sées et il

est poi­gnant d’en dis­tin­guer l’em­preinte sur ces corps que nous n’avions pas re­vus pour la plu­part, de voir aus­si se ré­ani­mer à l’écran ceux qui ont suc­com­bé en­tre­temps, quand ils n’ago­nisent pas en di­rect, telle l’in­ter­prète de la Log La­dy. – L’au­to­des­truc­tion or­gas­mique. Le film Fire Walk With Me s’ou­vrait sur un té­lé­vi­seur bri­sé, The Re­turn s’achève qua­si­ment sur le por­trait sous verre de Laura Pal­mer fré­né­ti­que­ment pi­lon­né. L’ac­tion est dis­sé­mi­née aux quatre coins des Etats-Unis, et la bulle de Twin Peaks an­cienne ma­nière est bri­sée : non seu­le­ment la ville n’est plus le théâtre ex­clu­sif du ré­cit mais elle ap­pa­raît comme une zone pé­ri­ur­baine lamb­da où souffle le bliz­zard d’un grand De­hors hos­tile. Il n’y a plus ici que des sur­faces à la fois in­ter­con­nec­tées et cloi­son­nées, à Twin Peaks ou ailleurs – on est par­tout au même en­droit. – La dé­pres­sion ni­hi­liste. Cette sé­che­resse gé­né­rale est celle d’une époque que Lynch n’aime pas. Ja­mais il n’a aus­si fron­ta­le­ment évo­qué son propre temps. La plu­part des nou­veaux per­son­nages de ce Re­turn, aus­si nom­breux que sou­vent vite fau­chés ou aban­don­nés, s’avèrent à sang froid et bas de pla­fond, sans mer­ci ni scru­pule. Jus­qu’ici, les dé­mons de Lynch s’ap­pa­ren­taient aux grands mé­chants de tou­jours. Ici, ce sont nos con­tem­po­rains, sou­vent agrip­pés au por­table – une nou­veau­té no­table. Seul réel ho­ri­zon : la ma­la­die et l’ad­dic­tion, dont le doc­teur Ja­co­by fait ses choux gras dans ses chro­niques vi­déo. – La mise en abyme, avec ce que ce­la com­porte de re­pli dans un jeu so­li­taire de pou­pées russes. Cette ten­ta­tion trans­pa­raît dans la mys­té­rieuse boîte de verre inau­gu­rale (spectre d’un té­lé­vi­seur ou d’un écran d’or­di­na­teur), le ci­né­ma qui sert de sanc­tuaire au di­vin Géant, ou le loo­ping fi­nal du ré­cit, cette fi­gure du film se re­pliant sur lui-même, que Lynch cultive de­puis Lost High­way. « We live in­side a dream » , c’est en­ten­du, mais c’est sans doute une fausse piste de cher­cher le « drea­mer » ul­time, la vé­ri­té der­nière. Ah bon sang, tout ce­la n’était qu’un rêve ! Pure et simple plai­san­te­rie lorsque Gor­don/Lynch évoque un rêve où Mo­ni­ca Bel­luc­ci lui ré­vèle que le monde est un songe, à la table d’une crê­pe­rie de Mont­par­nasse. Une ga­lette com­plète avec un oeuf et du rêve. – Après la crê­pe­rie, le buf­fet de l’éso­té­risme, que Frost et Lynch savent en­tre­te­nir, avec un maxi­mum de snacks aux in­gré­dients in­con­nus, y com­pris d’eux-mêmes. L’au­ra de Twin Peaks pre­mière ma­nière a te­nu à la pro­li­fé­ra­tion des signes et des mes­sages cryp­tés : une sorte de grande confi­se­rie ca­ba­lis­tique, ren­voyant tour à tour à des tra­di­tions his­to­riques et à une my­tho­lo­gie propre. De­puis Twin Peaks, chaque pro­duc­tion de Lynch sus­cite la même frin­gale chez ses fans : ré­vé­ler le scé­na­rio ca­ché, re­mettre dans le bon ordre les cailloux se­més. In­ter­net a don­né à cette pas­sion des pro­por­tions folles et le re­tour de Twin Peaks s’ap­pa­rente à un in­cen­die de com­men­taires, où le moindre dé­tail est scru­té, ca­ta­lo­gué, ti­re­bou­chon­né. Il ne s’agit pas de s’en mo­quer : par-de­là la myo­pie ma­niaque et les bouf­fées dé­li­rantes, il peut sur­gir de toutes ces hy­po­thèses té­les­co­pées, comme dans un ac­cé­lé­ra­teur de par­ti­cules, des illu­mi­na­tions. Il est plus gê­nant que cette fièvre col­lec­tive du dé­cryp­tage ait ten­dance à ré­duire Twin Peaks à son seul scé­na­rio ou à un jeu de so­cié­té. Et sur­tout, qu’elle cultive ce que ce Re­turn re­met en cause : un de­ve­nir ma­chine du monde, avec pour unique pers­pec­tive un grand da­ta cen­ter où tous les codes se­raient ca­pi­ta­li­sés (j’ai tout vu plu-

« TWIN PEAKS S'EST-IL EF­FA­CÉ POUR « SAU­VER » LAURA OU CELLE-CI DOIT-ELLE EN­CORE SE SA­CRI­FIER, SE FENDRE D'UN IN­SUP­POR­TABLE HUR­LE­MENT, POUR PER­METTRE À LA SÉ­RIE DE SE RE­LAN­CER ? »

sieurs fois) afin de dé­ga­ger la plus-va­lue d’une si­gni­fi­ca­tion der­nière (j’ai cas­sé le code PIN de Twin Peaks). Il y a là comme un mar­ché de titres, ou un ca­si­no du sens, et il n’est pas in­dif­fé­rent que le pre­mier lieu où est pa­ra­chu­té Coo­per/Dou­gie soit une salle de jeux à Las Ve­gas : ap­puyant sur n’im­porte quelle ma­chine à sous, il dé­croche sys­té­ma­ti­que­ment le jack­pot, et l’on ne sait si ce­la si­gnale une corne d’abon­dance ou un krach. Que Lynch et Frost sa­cri­fient à ces pas­sages obli­gés n’est pas re­gret­table. Comme Coo­per, dans la peau de Dou­gie, se trans­fi­gure en né­go­ciant avec les cé­ci­tés et contraintes d’un corps pa­taud, Twin Peaks étreint ses propres sté­réo­types pour mieux clouer ceux du monde en­tier. Mais sa force ne se ré­sume pas à ce flip­per sou­ve­rain, le tilt est ailleurs. Par exemple, à la fin d’un compte à re­bours, le 16 juillet 1945. Flash aveu­glant, un cham­pi­gnon ato­mique s’élève au ra­len­ti : c’est ce­lui du test Tri­ni­ty, le pre­mier es­sai nu­cléaire amé­ri­cain qui per­met­tra de fi­na­li­ser la bombe lar­guée sur Na­ga­sa­ki. On ap­proche du cham­pi­gnon et on plonge de­dans, dans un mael­strom de par­ti­cules vi­suelles qui laissent en­tre­voir les cou­lisses de l’Olympe de Twin Peaks : on as­siste no­tam­ment à la nais­sance de Bob, dé­gueu­lé par la ma­lé­fique Ju­dy. Le mo­ment est d’im­por­tance dans la fil­mo­gra­phie de Lynch : c’est la pre­mière fois qu’il re­cons­ti­tue un épi­sode his­to­rique. Mais il choi­sit cet ins­tant où, pré­ci­sé­ment, l’his­toire n’est plus seu­le­ment af­faire d’hommes, se noue (ou s’ef­fondre ?) ir­ré­mé­dia­ble­ment. The Re­turn a aus­si sa bombe – l’ato­mi­sa­tion du ca­davre de Laura – et l’on se de­man­dait si ce­la vou­lait dire que Twin Peaks s’était ar­rê­té ou tour­nait en boucle. Dans cette sé­quence, Lynch et Frost dé­placent la ques­tion à l’échelle de l’hu­ma­ni­té. Est-il rai­son­nable, après « la » bombe, de ra­con­ter en­core son his­toire et ses his­toires sous la forme d’un axe li­néaire : « Is it fu­ture or is it past ? » , ques­tionne le man­chot dans la Red Room. Est-ce qu’on avance ou est-ce qu’on s’en­fonce ? On ne le sait plus, dès lors que les ra­dia­tions nu­cléaires s’exercent à des échelles de temps cos­miques. Lynch en­fonce le clou en don­nant à voir, onze ans après le test nu­cléaire, les pre­miers ef­fets de sa ra­dio­ac­ti­vi­té : l’ap­pa­ri­tion de ces si­dé­rants va­ga­bonds mu­tants, cal­ci­nés, dont l’un est in­car­né par un so­sie-zom­bie de Lin­coln – comme si la dé­fla­gra­tion ato- mique avait dé­pla­cé l’axe de la pla­nète et des hor­loges, avait même ir­ra­dié ce qu’on ap­pe­lait au­pa­ra­vant le pas­sé. Cette an­goisse n’est pas nou­velle chez Lynch, elle est même pre­mière. Dans un an­cien livre d’en­tre­tien (1), il l’évoque spon­ta­né­ment lors­qu’il aborde les fif­ties de son en­fance : « C’était vrai­ment une époque pleine d’es­poir, les choses al­laient vers le haut plu­tôt que vers le bas. On avait le sen­ti­ment qu’on pou­vait tout faire. L’ave­nir était ra­dieux. Nous n’étions ab­so­lu­ment pas conscients de je­ter les bases d’un fu­tur dé­sas­treux. Tous les pro­blèmes exis­taient dé­jà, mais on glis­sait des­sus ; on ne les voyait pas. Puis tout le lustre est par­ti, tout a pour­ri, et ça a com­men­cé à suin­ter. […] la pol­lu­tion com­men­çait à se faire me­na­çante. On ve­nait d’inventer les ma­tières plas­tiques, d’étranges com­po­sés de pro­duits chi­miques, les po­ly­mères et un grand nombre d’ex­pé­riences mé­di­cales, la bombe ato­mique et beau­coup de tests. On croyait que le monde était si grand qu’on pou­vait y je­ter tout un tas de sa­lo­pe­ries sans que ça ait d’im­por­tance. Et c’est de­ve­nu in­con­trô­lable. » « Fire walk with me » : ce feu nu­cléaire qui nous ir­ra­die tou­jours, dont le spectre s’étend jusque dans l’élec­tri­ci­té, dont le ré­seau est à maintes re­prises dé­ci­sif dans la my­tho­lo­gie de The Re­turn : c’est par les câbles et les prises que les es­prits cir­culent. « Ce genre de feu, di­sait la Log La­dy dans Fire Walk With Me, il est très dif­fi­cile de

« LA RE­PRO­DUC­TION EFFRÉNÉE DES FORMES PAR­TI­CIPE DE CETTE FOLLE ET SUI­CI­DAIRE DÉ­PENSE D'ÉNER­GIE. »

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.