Le Saut du tigre dans le pas­sé, une chro­nique de Serge Bo­zon

Le ci­néaste Serge Bo­zon re­vient chaque mois sur des ques­tions de ci­né­ma qui mé­ritent d’être vues plus dou­ce­ment. Et, à l’aide de sa loupe, y dé­couvre tou­jours une le­çon. Ce mois-ci, un Go­dard in­édit qui sort en­fin en salles ? Gran­deu­ret dé ca­dence d’ un p

So Film - - SOMMAIRE -

Dans Tra­fic n° 5, j’ex­plique pour­quoi Gran­deur et dé­ca­dence d’un pe­tit com­merce de ci­né­ma est le der­nier Go­dard qui me touche. Vingt-cinq ans après, je pense tou­jours la même chose. Comme sou­vent chez lui, la moi­tié est du rem­plis­sage et sou­dain une scène fait pleu­rer. Ici, trois scènes de cas­ting avec des ac­teurs au chô­mage. Un cas­ting, c’est comme une in­ter­view, un en­tre­tien d’em­bauche ou un in­ter­ro­ga­toire. Une per­sonne gueule des ques­tions off, une autre es­saie de ré­pondre in – elle bé­gaie, elle doute. C’est le de­gré zé­ro de la té­lé. Des in­ter­views en plein film, Go­dard en avait dé­jà fait dans les an­nées 60, avec Leen­hardt, Pa­rain, Jean­son. Mais c’était des à-cô­tés. Dans les an­nées 70, le mi­cro-trot­toir de l’hu­mi­lia­tion off et de l’ânon­ne­ment in de­vient la forme de base de son ci­né­ma. Ce n’est plus une per­sonne qui est in­ter­ro­gée, mais un peuple, ce ne sont plus des phi­lo­sophes, mais des ano­nymes chez qui il va ou qu’il convoque dans ses bu­reaux – plus be­soin de dé­cor. Alors Go­dard renaît. Sa se­conde nais­sance, après le ci­né­ma, c’est la vi­déo. Voir Y’a per­sonne, le pre­mier film de Six fois deux, où Go­dard fil­mait dé­jà un cas­ting de chô­meurs aus­si agres­sif que poi­gnant. Avec la vi­déo, le ly­risme de Go­dard change. Il de­vient en­tiè­re­ment construit sur la puis­sance d’ar­ra­che­ment. Dans les an­nées 60, pas be­soin d’ar­ra­cher, ça vient tout seul. Il y a une fa­ci­li­té du ly­risme, comme dans Le Mé­pris – et vous avez vu les dé­cors ! Dans les an­nées 70 et 80, Go­dard a be­soin des briques, ternes et aus­si sé­pa­rées que les lettres de l’al­pha­bet, avec les­quelles il va construire ce qu’il ne peut écrire : ici un bu­reau, un abat-jour, deux or­dis, un comp­table, une se­cré­taire, Mo­cky et Léaud. Quand le peuple entre par la porte du cas­ting, tous ces élé­ments sé­pa­rés se lient en­fin. Il suf­fit d’une phrase de Faulk­ner, dont chaque chô­meur dit un bout, et de la li­ta­nie de l’assistant : « Res­pec­tez la file, es­suyez vos pieds, ne par­lez pas ! » Léaud est off mais pousse en temps réel les chô­meurs de la main, comme Go­dard fait en temps réel ses zooms, fon­dus et ra­len­tis à la main. Après l’usine à rêves d’Hollywood, le cas­ting des chô­meurs comme rêve de tour­nage-mon­tage ma­nuel ? Il y a des gens qui sont tel­le­ment doués et heu­reux, comme Roh­mer, qu’on ne va pas s’amu­ser à prendre des bouts dans leurs films. La beau­té de La Femme de l’avia­teur, c’est le tout. La construc­tion du ré­cit, si sa­vante, et la fra­gi­li­té de la mise en scène, si simple. Il y a d’autres gens, per­dus et so­li­taires comme Ri­vette ou Go­dard, qui ne peuvent écrire de films. Ils sont d’au­tant plus doués pour fil­mer­mon­ter qu’ils ne sont pas doués pour écrire. Alors il faut qu’on leur donne du tra­vail brut pour que leur ly­risme naisse. Chez le pre­mier, c’est le tra­vail des ré­pé­ti­tions au théâtre. Chez le se­cond, c’est le tra­vail du cas­ting au bu­reau. Le cas­ting des chô­meurs – chô­meurs de l’in­dus­trie dans Y’a per­sonne, chô­meurs du spec­tacle dans Gran­deur et dé­ca­dence. Pour­quoi le ly­risme de Go­dard fait-il pleu­rer ? Par son rap­port au temps qui passe. C’est sou­vent émou­vant, dans un film, quand on sent le temps pas­ser. Ce sen­ti­ment peut bai­gner tout un ré­cit. Dans Wait Till the Sun Shines, Nel­lie (King), il s’agit du temps qui passe dans une pe­tite ville – l’ame­ri­ca­na comme mise en scène du vieillis­se­ment dé­mo­cra­tique. Le sen­ti­ment du temps qui passe peut aus­si ar­ri­ver par sur­prise, comme une el­lipse trop dure où on re­trouve le hé­ros face à l’aven­ture éva­nouie. Di­sons un fran­chis­se­ment fitz­gé­ral­dien où le temps me­sure l’échec d’une am­bi­tion au­tre­fois folle, au­jourd’hui vain­cue. Ty­pi­que­ment l’épi­logue de Hea­ven’s Gate (Ci­mi­no) – dans la ca­bine d’un pa­que­bot de luxe, Kris Kris­tof­fer­son, tout gri­mé, re­garde un hu­blot et on sent qu’il vou­drait se je­ter par­des­sus bord. Le sen­ti­ment du temps qui passe peut aus­si ar­ri­ver ins­tan­ta­né­ment, sans el­lipse ni dra­ma­ti­sa­tion, comme dans Les Deux An­glaises et le Con­tinent (Truf­faut), lorsque Léaud se re­garde dans un pare-brise et dit : « Tiens j’ai vieilli !» comme il di­rait : « Passe-moi le sel ! » Dans les trois cas, le sen­ti­ment est lié au ré­cit, à ce qui est ar­ri­vé avant aux per­son­nages. Pas chez Go­dard. Dans la grande scène de cas­ting de Gran­deur et dé­ca­dence, le sen­ti­ment du temps qui passe n’est pas lié au ré­cit, à ce qui est ar­ri­vé avant aux per­son­nages, mais juste au tra­vail en di­rect de l’ar­ra­che­ment. Alors ce qui bou­le­verse, c’est l’ab­sence de fa­ci­li­té que Go­dard in­flige aux ac­teurs, chô­meurs et spec­ta­teur pour le re­joindre, dans sa dif­fi­cul­té d’être et d’écrire qui n’ap­par­tient qu’à lui, jus­qu’au dé­col­le­ment qui ap­par­tient à tous : les lettres fi­nissent par faire un mot, les mots une phrase et Ma­rie Va­le­ra dé­colle le re­gard. Le ly­risme est aus­si un tra­vail à la chaîne.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.