Lo­gan Lu­cky, de Ste­ven So­der­bergh

Re­tour au hold-up pour So­der­bergh. Mais cette fois-ci, c’est plus white trash que bling-bling. Y com­pris pour son sys­tème de fi­nan­ce­ment al­ter­na­tif. Mais, peut-on vrai­ment réus­sir un bon bra­quage qui ne sente pas le Nes­pres­so ?

So Film - - SOMMAIRE - WILLY ORR

Dans une contrée hos­tile de la Vir­gi­nie-Oc­ci­den­tale, se trouve un bar­man avec un seul bras. On l’ap­pelle Clyde Lo­gan. Ce tai­seux pas­sé maître dans la confec­tion du Mar­ti­ni a un frère. Son pré­nom, c’est Jim­my, un vé­té­ran de guerre qui boite et qui doit faire trois heures de route pour al­ler bos­ser au Char­lotte Speed Mo­tor­way, un cir­cuit de course dont il se­ra ra­pi­de­ment vi­ré. Consé­quence : ils dé­cident de le bra­quer. Ces red­necks tendent un mi­roir dé­for­mant à la sa­ga des Ocean’s dont Lo­gan Lu­cky se­rait un pe­tit frère cras­seux, im­per­ti­nent et fou­traque. Ici, les hé­ros sont abî­més, ils ont des failles. Ils ne sont ni brillants, ni ra­dieux. Ce sont des culster­reux avec un peu de suite dans l’idée. Pas de tech­no­lo­gie de pointe, pour leur bra­quage. On co­or­donne les opé­ra­tions à ve­nir grâce à une ma­quette construite en car­tons d’em­bal­lage. On a vo­lé les plans des ga­le­ries sou­ter­raines où cir­cule le gris­bi en les frois­sant en boule sous son t-shirt, plu­tôt qu’en les sub­ti­li­sant avec fi­nesse. Im­pos­sible de les tra­quer avec leurs smart­phones, ils n’en ont pas. La bombe ar­ti­sa­nale pour faire pé­ter le coffre est un mé­lange à base de bon­bons gé­la­ti­neux. Le sys­tème pneu­ma­tique trans­fé­rant l’ar­gent à bra­quer est… un as­pi­ra­teur. Cette éva­cua­tion des gad­gets mo­dernes, des grands moyens, des cas­cades, ne fait que poin­ter la fra­gi­li­té des deux frères, rap­pe­lant plu­tôt le pre­mier film de So­der­bergh, Sexe, Men­songes et Vi­déo, où on était confron­té à une ter­rible bande d’han­di­ca­pés so­ciaux. Le han­di­cap est d’ailleurs ici plus phy­sique que psy­chique, entre Clyde le mu­ti­lé et Jim­my le boi­teux. Les Lo­gan ont la ré­pu­ta­tion d’être des dé­biles mal­chan­ceux et ça leur colle à la peau. S’ils ont un air de George Cloo­ney, c’est dé­ci­dé­ment plu­tôt ce­lui du O’Bro­ther des frères Coen. Plus « George » que « Cloo­ney », donc.

Great Again ?

Che­veux gras pour Driver, vieille cas­quette pour Tatum, dé­co­lo­ra­tion à l’eau de Ja­vel pour Craig… L’er­rance des per­son­nages est aus­si ca­pil­laire, une fa­çon de mal­me­ner ce cas­ting de stars. Ce qu’on voit ici, c’est une po­pu­la­tion iso­lée. Le vol n’est plus un luxe, mais une né­ces­si­té : Jim­my se tourne vers le crime car on le ren­voie du chan­tier sur le­quel il tra­vaille pour des rai­sons d’as­su­rance liées à sa jambe folle. La bles­sure (de guerre) se fait trace, c’est-à-dire à la fois em­preinte phy­sique et sou­ve­nir in­dé­lé­bile d’un échec na­tio­nal. Pour sur­vivre, il lui faut donc s’en re­mettre à l’art an­ces­tral de la dé­brouille. La scène de fête fo­raine est ré­vé­la­trice. En lieu et place des at­trac­tions tra­di­tion­nelles, les hé­ros errent par­mi des jeux com­plè­te­ment fou­traques. Il faut voir la ga­mine de Jim­my sla­lo­mer avec bon­heur dans la boue en che­vau­chant un pe­tit trac­teur. Ou bien la pre­mière ren­contre entre les Lo­gan et leurs as­so­ciés au­tour d’un jeu de lan­cer de lu­nettes de chiotte. Une sim­pli­ci­té qui est aus­si celle de la mise en scène d’un So­der­bergh au dia­pa­son de ses per­son­nages : le ci­néaste s’ap­plique et prend son temps, en bon ar­ti­san in­dé­pen­dant, sans avoir be­soin de gon­fler les muscles, pré­fé­rant lais­ser les cou­leurs ta­pa­geuses et le sens de l’es­broufe aux pa­trons ra­paces des courses de Nas­car. L’ana­lo­gie avec son rap­port aux huiles des grands stu­dios est ten­tante, lui qui a « court-cir­cui­té » Hollywood mais sans vo­ler per­sonne, en se dé­brouillant tout seul pour fi­nan­cer la pro­duc­tion et la pro­mo de son film. Faute de moyens, on ré­in­vente son quo­ti­dien. Et sa car­rière ? •

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