Jeune Femme, de Léo­nor Ser­raille

Les tri­bu­la­tions d’une femme au bord de la crise de nerf dans Pa­ris. Un pre­mier film à fleur de peau car­bu­rant à l’éner­gie de Lae­ti­tia Dosch qui trouve ici un rôle à sa me­sure.

So Film - - SOMMAIRE - JU­LIETTE GOFFART

Jeune femme de Leo­nor Ser­raille est une chro­nique à la fois drôle et émou­vante : celle du com­bat d’une femme qui ap­prend à exis­ter par elle-même. Si­tué en pleine ca­pi­tale pa­ri­sienne, ce pre­mier long rend en fait un vi­brant hom­mage à Sue per­due dans Man­hat­tan d’Amos Kol­lek, où une jeune femme pei­nait éga­le­ment à sur­vivre dans la grande ville. Mise à la rue par son com­pa­gnon Joa­chim après dix ans de vie com­mune, Pau­la, l’hé­roïne de Jeune femme, est bru­ta­le­ment ar­ra­chée à une si­tua­tion de pro­fonde dé­pen­dance. Jus­qu’à sa rup­ture, celle-ci n’exis­tait qu’à tra­vers une pho­to­gra­phie, un por­trait d’elle fai­sant un doigt d’hon­neur qui ren­dit Joa­chim cé­lèbre. Dans une pers­pec­tive clai­re­ment fé­mi­niste, Pau­la doit donc pas­ser d’un sta­tut d’image im­mo­bile et lisse, où l’on vé­gète dans un état proche de l’en­fance, à ce­lui d’ac­trice de sa propre vie. Com­mence alors le si­dé­rant spec­tacle de cette femme-en­fant in­car­née par une Lae­ti­tia Dosch éblouis­sante que le spec­ta­teur se prend en pleine fi­gure. Le per­son­nage éclate comme une bombe dans le cadre, hurle à pleins pou­mons, se cogne vio­lem­ment contre la porte de son ex et en­gueule dans une lo­gor­rhée ra­geuse l’ur­gen­tiste qui son­ge­ra même à l’in­ter­ner. Mal­gré la du­re­té de sa si­tua­tion, on n’est pas loin d’un hu­mour lou­foque fa­çon screw­ball co- me­dy. Com­plè­te­ment dé­ca­lé par rap­port au monde qui l’en­toure, ce clown en man­teau orange par­mi la gri­saille in­verse les codes et les conve­nances dans un grand geste ju­bi­la­toire. Vé­ri­table bour­rasque de fo­lie douce, elle com­mence par kid­nap­per le chat de Joa­chim, un gros ma­tou pla­cide, loin­tain écho du léo­pard ap­pri­voi­sé dans L’Im­pos­sible Mon­sieur Bé­bé de Ho­ward Hawks. La jeune femme dé­po­se­ra l’ani­mal dans le ca­veau d’un ci­me­tière puis chez une amie en­ceinte, avant de ris­quer sa place de nou­nou en le gar­dant dans son étroite chambre de bonne. Tou­jours à cause de lui, elle en­gueule nue et trem­pée de mousse le gé­rant d’un hô­tel qui rêve de se dé­bar­ras­ser de la bes­tiole. L’iti­né­raire de Pau­la ré­vèle ain­si un pre­mier vi­sage de la ca­pi­tale plu­tôt in­dif­fé­rent voire hos­tile. La jeune femme aux abois se heurte à bien des portes closes : celle de Joa­chim, mais aus­si celle de sa mère qui re­fuse de la re­voir après dix ans d’ab­sence.

Ba­by­sit­ting

Mais à force de se co­gner contre les étroites li­mites du cadre, Pau­la par­vient à les élar­gir pour mieux trou­ver sa place par­mi les autres. Cette « force qui va » en­fonce tout sim­ple­ment les portes, à com­men­cer par celle du do­mi­cile fa­mi­lial où elle s’ac­cro­che­ra au corps de sa mère comme à la proue d’un na­vire. Même Joa­chim fi­ni­ra par cou­rir après son an­cienne muse. Autrement dit, la lutte du per­son­nage de­vient d’au­tant plus spec­ta­cu­laire qu’elle pa­raît trans­for­mer le pe­tit monde au­tour d’elle. Dans une hi­la­rante sé­quence d’en­tre­tien d’em­bauche où Pau­la re­prend as­tu­cieu­se­ment bien des « trucs » écu­lés (« mon prin­ci­pal dé­faut ? Je suis ma­niaque, j’adore ran­ger ! ») , la ci­néaste met d’ailleurs en scène l’élan triom­phal du per­son­nage – Pau­la s’adresse à la ca­mé­ra, bon­dit car­ré­ment jus­qu’à elle. Dans les scènes de ba­by­sit­ting de Li­la, une pe­tite fille très rai­son­nable, on as­siste aus­si à une ef­fi­cace in­ver­sion des rôles entre l’adulte et la fillette. Pau­la oc­cupe d’abord la place de l’en­fant, Li­la lui rap­pe­lant sans cesse les règles de la mai­son. Mais la pe­tite fille re­trouve en­suite sa vraie place, com­plè­te­ment sé­duite par l’ini­tia­tion de Pau­la au plai­sir des bon­bons et des bê­tises. La ville four­mille alors très vite de ren­contres im­pré­vues que Pau­la ne laisse ja­mais pas­ser – celle de Yu­ki qui l’aborde avec dou­ceur dans le mé­tro, celle d’une femme mé­de­cin avec la­quelle une sou­daine confiance se noue, et en­fin celle d’Ous­mane le vi­gile, avec le­quel tout com­mence par une dis­pute en plein air. « En fait il y a énor­mé­ment de gens avec qui par­ler » , conclut Pau­la. Au fil de cet émou­vant ap­pren­tis­sage de la ma­tu­ri­té, l’image de Pa­ris connaît ain­si une ra­dieuse mé­ta­mor­phose, de­ve­nue une source in­épui­sable de ren­contres et de char­mantes épi­pha­nies. •

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