AME­RI­CAN SCHIZO

So Film - - CAHIER CRITIQUE - PAR Ber­trand Man­di­co CI­NÉASTE

Pré­am­bule.

Je marche dans la rue avec Pa­côme Thiel­le­ment, nous par­lons Lynch, je lui ex­plique que je suis en train d’écrire un ar­ticle sur Twin Peaks : The Re­turn, à ce mo­ment pré­cis un homme s’ar­rête à notre ni­veau, agres­sif, in­quié­tant, il me fixe et me dit : « C’est pas un ar­ticle, c’est la mé­moire… Pour moi la mé­moire c’est Zé­ro !... » Puis il re­part le re­gard in­can­des­cent.

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Je dé­marre donc à zé­ro, en es­sayant d’or­ga­ni­ser ma mé­moire, après le vi­sion­nage hyp­no­tique de cet étrange mo­nu­ment. Ce qui m’a d’abord frap­pé dans cette troi­sième sai­son de Twin Peaks, c’est la fa­çon dont David Lynch convoque au fil des épisodes, la to­ta­li­té de sa fil­mo­gra­phie y com­pris ses films de com­mande, pein­tures, pho­tos, mu­siques et en par­ti­cu­lier ses pro­jets avor­tés res­tés au stade de scripts ou sy­nop­sis (comme One Sa­li­va Bubble, co­mé­die ab­surde qui de­vait se dé­rou­ler à Las Ve­gas, et Ron­nie Rocket, l’his­toire d’un nain évo­luant dans les cir­cuits élec­triques). Le grand ka­léi­do­scope Lyn­chien qu’est Twin Peaks 3 converge vers un seul et même point, un épi­sode fi­nal qui m’a lais­sé sans voix, la gorge as­sé­chée par un der­nier cri de ter­reur, por­tant au­tant de cer­ti­tudes que d’interrogations.

Car TP 3 est plus qu’une boule à fa­cette pour afi­cio­na­dos, c’est l’émer­gence d’une clef (sans ser­rure), la per­cep­tion in­édite d’un dis­cours cri­tique, as­sez fron­tal, sur l’Amé­rique et ses fon­da­tions. Tout au long des dix-huit épisodes, Lynch as­semble le mi­roir bri­sé au tra­vers du­quel il a tou­jours contem­plé son propre pays et nous dé­peint le re­flet d’une Amé­rique mor­ce­lée, schi­zo­phré­nique. Une Amé­rique Hyde : vio­lente, per­verse, ma­lade, né­faste ; co­ha­bi­tant avec une Amé­rique Je­kyll : amné­sique, douce, in­no­cente, illu­mi­née…

Ces deux pôles sont per­son­ni­fiés par Kyle MacLachlan. À la fin de la deuxième sai­son de Twin Peaks, MacLachlan ( Dale Coo­per) et son re­flet mal­fai­sant bri­saient le mi­roir, s’as­som­mant dans un bai­ser im­pos­sible. Et il en va de même de la col­la­bo­ra­tion entre l’ac­teur et le ci­néaste, en­dor­mie pour vingt-cinq ans. Jus­qu’à ce re­tour dé­dou­blé, in­car­nant d’un cô­té Dou­gie – le can­dide in­cons­cient, chan­ceux et in­vin­cible ; tout droit sor­ti d’un film de Ca­pra, entre Pee wee Her­man et Mis­ter Chance – et de l’autre cô­té un Bad-Coo­per, tout aus­si chan­ceux et in­vin­cible que Doo­gie – un per­son­nage nous ren­voyant à A His­to­ry of Vio­lence et aux fi­gures de su­per-hé­ros mal­fai­sants. Cette no­tion de dua­li­té amé­ri­caine avait été inau­gu­rée dans Blue Vel­vet, où Kyle MacLachlan pas­sait de l’autre cô­té du mi­roir pour la pre­mière fois, en tant que « Pee­ping Tom » (ac­tif). Re­gar­dant le mal dans les yeux, l’em­bras­sant du bout des lèvres.

L’amné­sie, l’in­no­cence, la pul­sion, le mal, le dé­dou­ble­ment ; tous ces in­gré­dients conti­nuent donc d’ir­ri­guer TP 3 au fil des épisodes, jus­qu’à ce que le hui­tième de la nou­velle sé­rie, marque un point d’en­crage in­édit dans son oeuvre : Pour la pre­mière

fois, David Lynch met en scène une sé­quence mo­nu­men­tale liée à un fait his­to­rique da­té et lo­ca­li­sé – une ex­plo­sion nu­cléaire dans le dé­sert nord-amé­ri­cain. Un feu or­gas­mique inon­dant ciel et terre, le feu vo­lé qui ouvre la boîte de Pan­dore, dé­li­vrant mau­vais gé­nies, bri­sant l’image d’une Amé­rique ver­tueuse et po­lie par un Abra­ham Lin­coln bien­veillant. La bombe va ré­veiller les spectres des pion­niers tueurs d’In­diens, ceux qui ont bâ­ti la na­tion en mas­sa­crant les na­tifs. La bombe va brû­ler le coeur des en­fants (tous plus tristes les uns que les autres dans cette nou­velle sé­rie). Le feu va rompre le mi­roir, l’image de l’Amé­rique se dé­forme et se fend, le re­flet de Lin­coln se dé­double.

Deux so­sies du grand homme ap­pa­raissent dans TP3 (en gé­né­rale et dans cette épi­sode en par­ti­cu­lier) de fa­çon ex­trê­me­ment évi­dente sous le signe du feu : Le « Fi­re­man », géant à la mâ­choire car­rée (comme une barbe), re­pre­nant la cé­lèbre pose du Lin­coln sta­tu­fié dans son fau­teuil. Et le trap­peur au vi­sage noir­ci, ar­bo­rant le col­lier de barbe touf­fu, qué­man­dant du feu d’une voix ro­cailleuse, avant d’en­fon- cer ses doigts dans les crânes in­no­cents. Ce sont les fon­da­tions d’une Amé­rique schi­zo­phrène que Lynch convoque fi­na­le­ment, celles d’une na­tion né­faste se rê­vant pure... Cette pré­sence des deux Lin­coln donne une di­men­sion my­thique et histo- rique à la sé­rie. Et l’agent Dale Coo­per peut nous ap­pa­raitre dé­sor­mais comme un fils de Lin­coln, mis­sion­né pour re­col­ler la faille ou­verte par la bombe.

L’es­pace qui sé­pare les deux pôles et les frag­ments du mi­roir se res­serrent tout au long des épisodes jus­qu’à la sombre et sobre fu­sion du tout der­nier vo­let. Lors de sa pre­mière ap­pa­ri­tion dans la ga­laxie lyn­chienne ( Dune), Kyle MacLachlan in­car­nait un mes­sie qui s’igno­rait, un dor­meur qui de­vait se ré­veiller, un homme domp­tant les vers ato­miques d’une pla­nète consti­tuée de dé­serts. Dans son opus fi­nal, Lynch ré­veille son rê­veur, il le ba­lance dans un uni­vers sec, mor­ti­fère, évi­dé, d’un réa­lisme gla­çant où l’es­poir est en­foui et la pas­sion se trans­forme en sou­ve­nir loin­tain. Si dans l’épi­sode 8, l’au­teur date l’ac­tion au 16 juillet 1945, à la fin de l’épi­sode 18 le per­son­nage prin­ci­pal in­ter­roge di­rec­te­ment son au­teur : « En quelle an­née sommes-nous ? » Ce mi­roir fê­lé que nous tend David Lynch, nous per­met de re­gar­der l’Amé­rique, au­tant que l’on se re­garde tout en­tier de la tête au pied. On s’y voit frag­men­té en une mul­ti­tude de pos­sibles, sans pou­voir s’iden­ti­fier. La sé­rie s’est ter­mi­née avec l’éclo­sion d’une fleur noire sans pé­tales sur un mi­roir re­col­lé. On peut dé­sor­mais tis­ser à l’in­fi­ni au­tour des épisodes, in­ter­pré­ter, sur­in­ter­pré­ter, écha­fau­der, se conso­ler, re­voir, ou­blier, pleu­rer en at­ten­dant la bombe… •

« LYNCH NOUS DÉ­PEINT LE RE­FLET D'UNE AMÉ­RIQUE MOR­CE­LÉE, SCHI­ZO­PHRÉ­NIQUE. UNE AMÉ­RIQUE HYDE CO­HA­BI­TANT AVEC UNE AMÉ­RIQUE JE­KYLL. »

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