« En plus, c’est un homme dé­li­cieux »

L'Au­tri­chien Mi­chael Ha­neke a réa­li­sé ses deux der­niers longs-mé­trages, Amour, puis le ré­cent Hap­py End avec Jean-Louis Trin­ti­gnant en pre­mier rôle. Il ra­conte l'ac­teur.

So Film - - LÉGÉNDE -

« J’ai écrit Amour et ce­lui-là pour Jean-Louis Trin­ti­gnant parce que je vou­lais à tout prix tra­vailler avec lui. De­puis jeune homme, j’ai ado­ré cet ac­teur, tou­jours. Pour­quoi ? Parce que je le trouve gé­nial et c’est, en plus, un homme dé­li­cieux. Ce n’est pas un ac­teur qui “joue”, il est pro­fon­dé­ment hu­main. Il est là et il a sa propre per­son­na­li­té. Il l’est aus­si sur scène. Au théâtre, il y a des co­mé­diens qui peuvent être bons, gran­dioses même, qui savent tout faire et quand on les voit dans un film, on est dé­çu. Ils sont pas mal mais ils ne sont pas “là”. A l’in­verse, il y a des ac­teurs très im­pres­sion­nants au ci­né­ma et qui sont dé­ce­vants sur scène. Le théâtre est une ques­tion de tech­nique, le ci­né­ma, c’est une af­faire de per­son­na­li­té, de “vivre” et de ne pas “jouer” le per­son­nage. Sur un pla­teau, Jean-Louis se donne. En tant que met­teur en scène, c’est la meilleure chose qu’on puisse avoir. Ce­la se trans­met im­mé­dia­te­ment aux spec­ta­teurs. Les bons co­mé­diens sont des mu­si­ciens, comme des co­au­teurs. Les grands mo­ments sur un tour­nage sont ceux où un ac­teur donne plus que ce qu’on a ima­gi­né avant. Ce­la n’ar­rive pas tous les jours mais c’est un plai­sir à chaque fois que ça ar­rive. Chaque film a son es­thé­tique et son rythme. Je n’ai pas di­ri­gé Jean-Louis de la même fa­çon dans Amour que dans Hap­py End. Il y quatre gé­né­ra­tions d’ac­teurs dans Hap­py End mais l’âge im­porte peu. Ce­la ne joue pas dans ma fa­çon de faire. En réa­li­té, on ne di­rige per­sonne de la même fa­çon parce que chaque ac­teur a sa propre per­son­na­li­té. Je le fais comme je sens. J’adore les ac­teurs. Le dé­fi dans un film, c’est eux, pas la tech­nique, ni le reste au­tour. J’es­saie de tra­vailler avec des co­mé­diens que je connais dé­jà parce qu’on sait que ça fonc­tionne, parce qu’on sait qu’on s’en­tend. On ne re­com­mence pas à zé­ro. Ce n’est pas non plus une loi. L’es­sen­tiel dans une mise en scène, c’est tou­jours d’avoir le cas­ting juste. L’ac­teur doit cor­res­pondre le plus par­fai­te­ment au rôle. Ça ne doit pas être le plus cé­lèbre mais le plus adé­quat, là où il y a une ten­sion, une bas­cule idéale entre l’ac­teur et son per­son­nage. Trou­ver le co­mé­dien adé­quat pour le rôle, c’est là le vrai ta­lent du met­teur en scène. Si le cast est bon, si le scé­na­rio fonc­tionne, vous de­vez être as­sez bête pour gâ­cher tout ça. Par­fois, mes étu­diants (à l’uni­ver­si­té de Vienne, ndlr) me de­mandent comment je fais le cas­ting. Je ne peux pas leur dire de quoi cette al­chi­mie re­lève (il re­nifle fort)… Il faut sen­tir si c’est juste. » •

res­semble, on est un peu de la même fa­mille. Il a tour­né avec Buñuel, Res­nais, Hit­ch­cock, Mel­ville, Sau­tet. Mi­chel a joué dans bien plus de films in­té­res­sants…

Dans les an­nées 70, vous avez pris pas mal de drogues…

J'ai d'abord fu­mé des pé­tards parce que j'étais ti­mide de fa­çon ma­la­dive. Dans les cours, je pas­sais tête bais­sée, té­ta­ni­sé. Par­fois il ar­ri­vait qu'on me de­mande : « Pour­quoi vou­lez-vous être co­mé­dien ? » Je l'ai fait pen­dant dix ans et ça me plai­sait beau­coup. Quand je fu­mais de l'opium, ça me cal­mait. Après, évi­dem­ment, je ne fai­sais plus grand-chose. J'ai tout ar­rê­té, pas fa­ci­le­ment, quand ça m'a pro­cu­ré plus d'an­goisses qu'autre chose. C'était quand même bien, je ne re­grette pas, mais évi­dem­ment il ne faut pas se van­ter avec ça.

Avant ce­la, vous étiez po­li­ti­sé. Dans les an­nées 60, vous n'hé­si­tiez pas à dire qu'il fal­lait « faire des films po­li­tiques et s’en­ga­ger » et ne pas « craindre les consé­quences pour la suite de [votre] car­rière » …

Je ven­dais L’Hu­ma­ni­té à Pa­ris dans les rues dans les an­nées 50 dans l'après-guerre. Je trou­vais Sta­line très bien, je pen­sais qu'il me­nait la Rus­sie vers l'éman­ci­pa­tion des tra­vailleurs et j'ai fi­ni par com­prendre que c'était un mé­chant. J'ai connu Sartre et c'était un homme que j'au­rais sui­vi par­tout ; je ne pense plus ça main­te­nant. Je consi­dé­rais qu'être de gauche était un grand pro­grès, que le monde ou­vrier se­rait mieux consi­dé­ré, que ça per­met­tait d'ai­der les gens qui n'étaient pas bien nés. Ce­la a ces­sé de m'in­té­res­ser dans les an­nées 70, au­tour de la qua­ran­taine.

La der­nière élec­tion pré­si­den­tielle vous a in­té­res­sé ?

Beau­coup. J'ai re­gar­dé les dé­bats des pri­maires, puis ceux des élec­tions. Le vi­rage vers la droite de la so­cié­té fran­çaise, c'est éton­nant à ob­ser­ver. Nous les gens de gauche, on est tous un peu comme ça. On était par­fois fas­ci­né par Mau­rice Tho­rez (se­cré­taire gé­né­ral du PCF, de 1930 à 1964, ndlr) et par… « Tai­sez-vous El­kab­bach » (Georges Mar­chais). Mé­len­chon ? Si j'avais vo­té, c'au­rait été pour Ma­cron. Il me plai­sait, peut-être se­ra-t-il le Su­per­man qui va nous sor­tir de la merde ?

Vous êtes de droite dé­sor­mais ?

Non, non, je suis tou­jours de gauche. J'au­rais vo­lon­tiers vo­té pour Mé­len­chon mais il me fait peur sur d'autres plans. C'est un vieil homme po­li­tique, mais c'était quand même un can­di­dat plus in­té­res­sant…

Vous avez long­temps joué au po­ker, aus­si…

J'ai com­men­cé comme étu­diant à Aix-en-Pro­vence. Je don­nais même de l'ar­gent à mes pa­rents. Après, j'ai un peu sub­ve­nu aux be­soins de ma fa­mille. Un type qui ga­gnait sa vie comme ça m'a pris sous son aile. Il ne tri­chait pas et jouait très bien. Il m'a don­né quelques trucs qui m'ont beau­coup ser­vi. J'étais plu­tôt bon mais je ne le suis plus, j'ai un peu honte d'avoir été cet homme-là. J'ai même un peu tri­ché. C'est un peu im­mo­ral, un joueur de po­ker.

Vos deux an­ciens beaux-frères, Serge et Ch­ris­tian Mar­quand étaient ac­teurs ; votre fille l'était aus­si ; votre deuxième femme Na­dine est réa­li­sa­trice ; Vincent, votre fils est assistant-réal ; vos pe­tits-en­fants le sont aus­si. Le clan Mar­quand-Trin­ti­gnant qui s'étale sur trois gé­né­ra­tions du ci­né­ma fran­çais si­gni­fie-t-il quelque chose pour vous ?

Trois de mes pe­tits-en­fants ne sont pas sûrs d'être ac­teurs. Ils es­saient en­core. J'ai fait par­tie de la fa­mille Mar­quand avec mon beau­père. Je ne vi­vais plus avec ma femme, je vi­vais avec mon beau­père. Je m'en­ten­dais mieux avec lui. Je ne ve­nais pas d'une fa­mille du monde ar­tis­tique, donc ça m'al­lait bien. Plus qu'un film ou une pièce de théâtre, j'au­rais sur­tout vou­lu faire un concert avec eux sur­tout mais ça ne s'est pas fait. On n'était pas mu­si­ciens. •

L'Or­di­na­teur de pompes fu­nèbres

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