« Borg, c’est un per­son­nage Sha­kes­pea­rien »

Il n’aime pas plus que ça le sport et n’était pas rac­cord avec la fi­nale de Wim­ble­don 1980 contre John McEnroe. Sans doute que rien ne pré­des­ti­nait Sver­rir Gud­na­son, co­mé­dien sué­dois d’ori­gine is­lan­daise, à prê­ter ses traits au hé­ros à ban­deau-éponge du t

So Film - - Table Ronde - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR JVC

«À mon sens, il n'y a rien de plus dif­fi­cile à fil­mer qu'un match de ten­nis. À la té­lé, mais aus­si au ci­né­ma. On croit que l'ac­tion se passe au ni­veau du bras ou du jeu de jambes des deux cham­pions qui s'op­posent ra­quette en main, mais je crois sur­tout que l'ac­tion, c'est la balle et sa tra­jec­toire qui la dé­ter­minent. Après, au­cune ca­mé­ra ac­tuelle ne pour­rait épou­ser tous les mou­ve­ments de la balle, les re­bonds, les tra­jec­toires dé­viées. À par­tir de là, le ten­nis se­ra tou­jours in­com­plet au mo­ment de le re­pré­sen­ter dans une fic­tion ou une re­trans­mis­sion spor­tive. Au dé­part, les gens de la pro­duc­tion du film ne vou­laient sur­tout pas d'un ac­teur pour jouer le rôle de Borg. Pour eux, un vrai ten­nis­man pour­rait ap­prendre un texte sans trop traî­ner, alors qu'un co­mé­dien pren­drait trop de temps à sa­voir te­nir cor­rec­te­ment une ra­quette. Fi­na­le­ment, quand on m'a pro­po­sé ce rôle, ma pre­mière ré­ac­tion ça a été : “Non, dé­so­lé, je n’ai au­cune en­vie de me mettre au ten­nis. Pas du tout in­té­res­sé par ce chal­lenge.” Je ne me suis ja­mais sen­ti proche de Björn Borg et de la lé­gende au­tour de lui. Le sport, ça n'a ja­mais trop été mon truc. J'ai gran­di en Is­lande : on aime bien re­gar­der le foot à la té­lé, mais le ten­nis ça nous passe vrai­ment au-des­sus de la tête. En plus, je pense que ma forme phy­sique est très mau­vaise de­puis que je suis de­ve­nu co­mé­dien. Quoi qu'en disent cer­tains, on n'est pas du tout as­treint au même genre de dis­ci­pline dans mon mé­tier. Mais l'équipe du film a in­sis­té : “Tu de­vrais vi­sion­ner des vieux matchs de Borg, lire tout ce que tu peux lire sur lui avant de dé­cli­ner. Tu ver­ras, il a la di­men­sion d’un per­son­nage Sha­kes­pea­rien, c’est une fi­gure contem­po­raine de la tra­gé­die.” J'ai donc lu des livres, vu des heures et des heures de matchs de ten­nis – un sport qui ne me pas­sionne pas d'ailleurs – et j'ai chan­gé d'avis. Je suis re­ve­nu vers l'équipe du film, mais cette fois-ci pour leur dire : “Ok, je suis votre homme, mais à condi­tion que vous m’ai­diez à de­ve­nir un spor­tif ac­com­pli et que vous me trou­viez un su­per en­traî­neur.” Je ne vou­lais pas me faire un en­traî­ne­ment par se­maine, mais au moins deux heures de ten­nis par jour… En étu­diant Borg, le per­son­nage, mais aus­si le joueur, ce qui m'a frap­pé c'est d'abord la ti­mi­di­té ex­trême. Jus­qu'à ce que je dé­couvre qu'en­fant il était très san­guin. Il gueu­lait pour un oui ou pour un non sur les courts. Il pen­sait que le monde en­tier était contre lui. Sans son en­traî­neur pour lui faire com­prendre que hur­ler, c'était perdre de l'éner­gie, il se­rait peut-être res­té ain­si. La di­men­sion tra­gique de Borg et de n'im­porte quel grand cham­pion, elle vient sou­vent de cette contrainte : que suis-je ca­pable de sa­cri­fier ou de ca­na­li­ser en moi pour ac­cé­der au som­met de mon sport ? Un grand spor­tif, c'est tou­jours quel­qu'un qui a per­du une part de son pas­sé. À par­tir de là, je pense qu'on peut abor­der Borg comme s'il était Ham­let ou Mo­zart. Ce que je veux dire, c'est que la tra­gé­die n'est ja­mais loin. Rien que la re­la­tion qui unit Borg à son en­traî­neur Len­nart Ber­ge­lin est aus­si belle que tra­gique. C'est comme si Sa­lie­ri s'était mis au ser­vice du pe­tit gé­nie Mo­zart. Ça prouve bien que le ten­nis est un sport plus psy­cho­lo­gique que phy­sique. » •

BORG/ MCENROE DE JA­NUS METZ PE­DER­SEN AVEC SVER­RIR GUD­NA­SON ET SHIA LA­BEOUF, SOR­TIE LE 8 NO­VEMBRE

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