AF­FREUX, SALES ET MÉ­CHANTS

So Film - - Cahier Critique - VU PAR Ka­rim Mous­saoui CI­NÉASTE PRO­POS RE­CUEILLIS PAR WILLY ORR, AU FIFF DE NA­MUR EN AT­TEN­DANT LES HIRONDELLES DE KA­RIM MOUS­SAOUI, AC­TUEL­LE­MENT EN SALLES.

C'est un film ter­rible, mais aus­si très drôle. Il n'est pas que triste, il parle de l'Ita­lie de l'époque, en voie de mo­der­ni­sa­tion, avec des plans sur des im­meubles tout ré­cents à cô­té de bi­don­villes, près de l'Ita­lie des nou­veaux riches. Et puis il y a ces gens qui es­saient de s'en sor­tir dans la pau­vre­té la plus to­tale avec toutes les com­pli­ca­tions ima­gi­nables. On est dans ce mi­cro­cosme de mi­sère so­ciale, où le film plonge. Il est 5 h 30 du ma­tin, c'est in­di­qué sur une pe­tite pen­dule à l'in­té­rieur de ba­raque du bi­don­ville. La jeune An­na Ma­ria se ré­veille, elle a douze-treize ans. Elle vit avec la grande fa­mille pro­ta­go­niste du film. Ils la convoquent ré­gu­liè­re­ment, elle se pose plein de ques­tions sur la sexua­li­té, l'amour... Elle vit par ailleurs dans une mi­sère ter­rible. Pen­dant tout le film, on a l'im­pres­sion que c'est peut-être l'en­droit de l'es­poir parce qu'elle veut s'en sor­tir. Et fi­na­le­ment, à la fin du film, il y a cette scène où on la re­trouve en train de por­ter un seau d'eau au pe­tit ma­tin... Elle va au puits et quand elle sort en ou­vrant la porte, elle se dé­voile à nous de face et on réa­lise qu'elle est en­ceinte. Le film se ter­mine comme ça, sur elle en­ceinte près de la fon­taine, comme une vi­sion tra­gique. La scène est triste parce qu'on a l'im­pres­sion qu'elle ne sor­ti­ra pas de cette condi­tion. On ne sait pas qui l'a mise en­ceinte. C'est un per­son­nage qu'on ne suit pas tout le temps, un per­son­nage très se­con­daire, un pe­tit rôle. Mais c'est un per­son­nage in­té­res­sant parce que c'est une fille cu­rieuse qu'on voit par­fois s'amu­ser avec ses amies, une brave pe­tite que s'oc­cupe aus­si des autres filles comme elle. On voit beau­coup d'autres d'en­fants dont on ne sait pas qui est le père, et qui vivent à vingt dans une pe­tite mai­son. An­na Ma­ria fan­tas­mait sur une fille un peu in­dé­pen­dante par rap­port au reste du bi­don­ville, dont la mère était fière parce qu'elle fré­quen­tait un homme riche, peut-être un pho­to­graphe. Elle se fai­sait ac­com­pa­gner dans une belle voi­ture. Pour An­na Ma­ria, c'était un peu le mo­dèle de la réus­site et elle ne l'at­tein­dra ja­mais. Cette image fi­nale, si cruelle, d'elle avec un ventre as­sez énorme, semble nous dire : « Elle ne va pas s'en sor­tir. Elle va conti­nuer à vivre de la même ma­nière que les autres. » Cette scène-là m'a ému. Je pense qu'on rit pas mal dans ce film, peut-être même du dé­but à la fin, mais là il y a quelque chose de tou­chant dans la mé­chan­ce­té des per­son­nages, dans ce déses­poir, dans leur ma­nière de s'ac­cro­cher à la vie. Parce qu'ils se font des coups bas, se mé­fient les uns des autres, mais en même temps il y a de l'amour à cer­tains en­droits. Tout est ab­surde, c'est in­croyable. Et puis An­na Ma­ria, elle ap­pa­raît dans le film à chaque fois comme une lueur d'es­poir. Mais l'es­poir à la fin s'éteint, avec cette scène. ». •

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