Tel­le­ment vrai : Ink Mas­ter

« Il faut qu'on chasse ces mecs. Il faut qu'on les at­taque comme si on était une meute de rap­tors. » La phrase n'est pas de Rose McGo­wan suite au mou­ve­ment #metoo mais date de l'au­tomne 2016, et sort de la bouche de Ryan Ash­ley Ma­lar­key, une ta­toueuse au

So Film - - Sommaire - PAR MAXIME DONZEL

Les can­di­dates dé­cident de s'ac­cor­der au dé­but de la sai­son sur un pacte de non-agres­sion.

L'émis­sion de rea­li­ty com­pe­ti­tion sur les ta­touages, dif­fu­sée en France sur la chaîne fa­cile à trou­ver Nu­mé­ro 23, n'a ja­mais eu la ré­pu­ta­tion d'être par­ti­cu­liè­re­ment fé­mi­niste. Le show ani­mé par Dave Na­var­ro – feu le gui­ta­riste des Red Hot sur l'al­bum que per­sonne n'aime – pré­tend trou­ver de­puis quelques an­nées « le meilleur ta­toueur d'Amé­rique » . Une pro­messe qu'il compte te­nir en met­tant les ta­toueurs à l'épreuve en leur de­man­dant par exemple de ta­touer « un dessin fait par un tri­so­mique » ou « un re­quin sur le moi­gnon d'un man­chot » . En ré­sulte une émis­sion par­fai­te­ment ad­dic­tive pour tous ceux qui trouvent dé­li­cieuse la gêne par pro­cu­ra­tion, no­tam­ment quand on voit re­par­tir un « ca­ne­vas hu­main » (c'est ain­si que sont sur­nom­més les bé­né­voles qui se font ta­touer) avec un por­trait de leur mère fa­çon lé­preuse en dé­com­po­si­tion sur le torse. Gros dé­faut de l'émis­sion : elle a tou­jours op­té pour une vi­sion as­sez bas­se­ment ma­chiste de la com­pé­ti­tion. In­ti­mi­da­tion, vul­ga­ri­té, grosses gui­tares et dia­logues gé­né­ra­le­ment bro­dés au­tour du même leit­mo­tiv : « Je suis le meilleur et al­lez tous vous faire foutre. » Si chaque sai­son a eu son quo­ta de ta­toueuses, elles étaient ra­re­ment prises au sé­rieux et peu mises en va­leur au mi­lieu d'un océan de tes­to­sté­rone et de ta­touages de carpes ja­po­naises.

Le Pacte des louves

La sai­son 8, dif­fu­sée aux Etats-Unis à l'au­tomne 2016, semble pour­tant avoir pris le pouls de l'époque. Plu­tôt nom­breuses à être sé­lec­tion­nées cette an­née-là, cer­taines se connais­saient dé­jà de ré­pu­ta­tion, leur tra­vail ayant bé­né­fi­cié d'une ex­po­si­tion in­édite grâce à Ins­ta­gram. Les can­di­dates dé­cident de s'ac­cor­der au dé­but de la sai­son sur un pacte de non-agres­sion. L'émis­sion en­cou­rage les can­di­dats à se sa­bo­ter les uns les autres à tra­vers des « mis­sions pièges ». Mais les filles veulent voir une femme en­fin ga­gner cette com­pé­ti­tion et dé­cident de se mettre d'ac­cord pour ne pas tom­ber dans le pan­neau de la ri­va­li­té fé­mi­nine, et ten­ter de ga­gner par leur seul ta­lent, sans s'agres­ser entre elles. Et c'est avec la ré­ac­tion des can­di­dats mas­cu­lins que l'émis­sion de­vient un ex­po­sé fas­ci­nant des mé­ca­nismes ma­chistes : ou­trés et pa­ra­noïaques fa­çon dra­ma queen, les hommes dé­cident de s'en prendre à cha­cune des femmes en com­pé­ti­tion pour es­sayer de les faire perdre. Soit, ré­pondre à leur solidarité in­tra-fé­mi­nine par une at­taque au ba­zoo­ka, un phé­no­mène clas­sique des com­por­te­ments sexistes. Mais qu'on se ras­sure, l'« at­taque » en ques­tion consiste pour le gros ma­cho à cas­quette sur­nom­mé « Sket­chy Lawyer » d'exi­ger des filles qu'elles ta­touent un por­trait de bé­bé sur le cul d'un vieux, es­pé­rant qu'elles se plantent et soient éli­mi­nées. La suite laisse rê­veur puisque les femmes prennent acte de cette agres­si­vi­té. Elles fi­nissent par for­mer un clan qui oeuvre avec maî­trise et stra­té­gie... et gagnent, évi­dem­ment, non seu­le­ment la com­pé­ti­tion, mais car­ré­ment leur propre sé­rie, un spin off in­ti­tu­lé Ink Mas­ter An­gels qui suit les quatre ta­toueuses sur les routes amé­ri­caines de­puis le mois d'oc­tobre. En pleine cam­pagne élec­to­rale Trump vs Clin­ton, une émis­sion de té­lé-réa­li­té a réus­si à faire exis­ter, de ma­nière plus ou moins scé­na­ri­sée, un dis­cours pas­sion­nant sur le com­por­te­ment des hommes quand ils sont en com­pé­ti­tion avec des femmes. Une émis­sion qui avait vu juste sauf sur un point : dans la réa­li­té vraie, ce n'est pas en­core la femme qui gagne à la fin. •

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