TODD HAYNES

S’ilest­le­ci­néas­tea­mé­ri­cain­quia­le­mieux­su­fil­mer­le­rock(Vel­vetGold­mine, I’mNotT­here)etl’éman­ci­pa­tion­fé­mi­nine(sa­mi­ni-sé­rie­pourHBO,Mil­dred Pierce,Ca­rol),le­re­voi­làau­jourd’huia­vecLeMu­sée­des­mer­veilles(en­salles le15no­vembre),un­drô­le­de­con­te­pou­ren­fant­saux­tein­tes­presq

So Film - - Sommaire - PAR DA­VID ALEXAN­DER CAS­SAN ET JEAN-VIC CHA­PUS ILLUS­TRA­TIONS : IRIS HATZFELD

Hors cadre. Le ci­néaste amé­ri­cain qui a le mieux su fil­mer le rock et l'éman­ci­pa­tion fé­mi­nine re­vient avec Le Mu­sée des mer­veilles, un drôle de conte pour en­fants. Nor­ma­li­sa­tion ? Pas exac­te­ment. L'homme re­met dans le contexte ac­tuel ses an­nées d'an­cien hip­pie et d'an­cien punk avant de s'avouer en ter­ra in­co­gni­ta dans l'Amé­rique de Trump...

Vous avez gran­di à Los An­geles, mais vous vous êtes construit en tant qu'ar­tiste sur la Côte Est ; qu'y avez-vous trou­vé que vous ne trou­viez pas à L.A. ?

Je dois dire que je trouve que Los An­geles est une ville de plus en plus in­té­res­sante au fil des an­nées, alors que c'est l'in­verse pour New York, no­tam­ment en termes de di­ver­si­té éco­no­mique : une grande par­tie de la ville, soit Man­hat­tan et une bonne par­tie de Brook­lyn, est très chic, très riche, très éli­tiste. Los An­geles est en­core un vrai mel­ting pot de re­li­gions, d'eth­ni­ci­tés… Je ne pour­rais pas vivre à L.A. parce que je dé­teste le fait qu'il faille conduire au­tant, mais je trouve la ville très sur­pre­nante, très sti­mu­lante. Quand j'étais ga­min, je dé­tes­tais Los An­geles : je vou­lais vivre dans une vraie ville, ver­ti­cale et pas ho­ri­zon­tale. J'ado­rais dé­jà al­ler à San Fran­cis­co en fa­mille, donc il fal­lait que je vive à New York à un mo­ment ou à un autre…

Le quar­tier de William­sburg, à Brook­lyn, était dé­jà bran­ché lorsque vous y ha­bi­tiez ?

Pas du tout, c'était bien avant que ça de­vienne le pa­ra­dis des hips­ters. Quand j'y vais au­jourd'hui, je ne re­con­nais même plus cer­tains coins de rue, je ne re­trouve rien de fa­mi­lier. Je vis dé­sor­mais à Port­land et je dois dire que c'est très bran­ché aus­si : peut-être que je laisse une traî­née de bran­chi­tude der­rière moi, que c'est un peu mon des­tin…

Au­jourd'hui, quelle est votre re­la­tion avec New York ?

C'est de­ve­nu l'en­droit où je fais des films : j'y ai tour­né Le Mu­sée des mer­veilles, j'y ai mon­té Ca­rol, et c'est là que j'avais fait Mil­dred Pierce, même si ça se pas­sait dans le Los An­geles des an­nées 30. Je suis tou­jours content de quit­ter Port­land pour tra­vailler à New York, parce que j'y trouve mes col­la­bo­ra­teurs fa­vo­ris. Pour faire ce film, je me suis ins­tal­lé à Fort Greene, à Brook­lyn, et j'ai tra­vaillé sans ar­rêt, jus­qu'à la post-pro­duc­tion. Je crois que c'est de­ve­nu mon quar­tier pré­fé­ré : l'ar­chi­tec­ture est ma­gni­fique, c'est calme, il y a un parc. À mon âge, je ne fré­quente plus les fêtes ou les boîtes de nuit, je n'ai plus be­soin de la grande ville bran­chée et des res­tau­rants chics dans les­quels il faut ré­ser­ver des mois à l'avance…

On vous ima­gine vivre en­tou­ré de livres, de vi­nyles, et prendre des notes dans un pe­tit ca­hier lorsque vous vous ba­la­dez en ville…

C'est vrai que je suis tou­jours à court de ran­ge­ments, parce que je ne jette pas grand-chose… J'ai tou­jours mon pe­tit jour­nal dans le­quel je prends des notes de­puis les an­nées 70, quand j'avais les che­veux longs et que j'étais un vrai ar­tiste hip­pie. Pour pré­pa­rer mes films au­jourd'hui, je monte des ca­hiers d'images dans les­quels je mets toutes les ré­fé­rences qui vont ser­vir au film, en sui­vant sa pro­gres­sion li­néaire : re­cherches his­to­riques, pho­to­gra­phies, cer­tains films comme French Connec­tion ou Mid­night Cow­boy pour Le Mu­sée des mer­veilles par exemple… J'or­ga­nise mes ré­fé­rences et ça per­met de com­men­cer des dis­cus­sions très spé­ci­fiques avec mes col­la­bo­ra­teurs en termes d'am­biance, de cou­leur, de tem­pé­ra­ture, de lan­gage…

Vous vous con­si­dé­rez comme un pro­duit de la contre-culture des an­nées 70 ?

J'ai eu de la chance, parce que la culture hip­pie fai­sait plu­tôt par­tie de mon en­fance, et il me semble que c'était une bonne chose pour les en­fants de por­ter les che­veux longs, de se ba­la­der pieds nus, de faire des choses avec leurs mains… Le punk alors que j'étais ado, et c'était plus violent : vous vous cou­pez les che­veux, vous dites « Al­lez vous faire foutre » aux adultes… Quand je suis ar­ri­vé à l'uni­ver­si­té, c'était le post-punk : plus théo­rique, post-struc­tu­ra­liste… Il me semble que ces mou­ve­ments cultu­rels se sont bien associés à à mon dé­ve­lop­pe­ment per­son­nel, mais peut-être qu'on a tous cette im­pres­sion, en fait !

Vous ci­tez sou­vent des au­teurs fran­çais comme Rim­baud ou Ge­net par­mi vos fa­vo­ris. Qu'est-ce qu'ils ont de plus que cer­tains écri­vains amé­ri­cains ?

Une es­thé­tique et une idéo­lo­gie trans­gres­sives, ra­di­cales, re­belles, qui n'avaient rien à voir avec le puritanisme amé­ri­cain, avec l'ac­cent por­té sur l'in­di­vi­du. « Je est un autre » , et cette idée d'au­to-alié­na­tion, se­lon la­quelle notre « moi » est tou­jours construit en de­hors de nous-mêmes, m'a sem­blé très per­ti­nente par rap­port à la

fa­çon dont nous nous sen­tons tous « étran­gers » à l'ado­les­cence. J'étais un ado­les­cent gay, et ça me te­nait à l'écart de la no­tion de nor­ma­li­té ou d'as­si­mi­la­tion, mais je n'avais pas en­vie d'être nor­mal, pas en­vie d'être as­si­mi­lé ! Je ne vou­lais pas faire par­tie de l'ordre « nor­mal » des choses.

Vous pen­sez que l'élec­tion de Trump va ins­pi­rer des gosses qui ont quinze ans au­jourd'hui, comme Thatcher et Rea­gan avaient ins­pi­ré le punk ?

Je l'es­père, en tout cas ! Vous sa­vez, Oba­ma ne se­rait pas de­ve­nu pré­sident sans le nau­frage com­plet des an­nées Bush et le fait que même le Par­ti ré­pu­bli­cain tourne le dos à George W. Bush à la fin de son man­dat. L'Amé­rique avait vrai­ment be­soin de chan­ge­ment, elle avait be­soin que quel­qu'un d'in­con­nu, frin­gant, in­ci­sif prenne les com­mandes. Là, d'un coup, Trump fait pas­ser Bush pour un poète ! Es­pé­rons sim­ple­ment que cette éner­gie puisse être di­ri­gée au bon en­droit. Trump a été une es­pèce de bull­do­zer, tel­le­ment plus ex­trême que tout ce que nous pou­vions ima­gi­ner en sor­tant de l'ère Bush… Ça a ren­du mon pro­jet presque po­li ! C'est dire le ni­veau d'au­dace, de scan­dale, de stu­pi­di­té, de nar­cis­sisme et de pué­ri­li­té du per­son­nage, sans par­ler du na­tio­na­lisme qui se pro­page par­tout dans le monde… Je sais bien que Ma­cron est un mo­dé­ré, mais heu­reu­se­ment qu'il a bat­tu Ma­rine Le Pen ! Je suis per­sua­dé que Trump l'a ai­dée à ga­gner d'ailleurs, comme il aide An­ge­la Mer­kel en Al­le­magne par son com­por­te­ment im­monde avec elle : il at­tire la sym­pa­thie sur elle.

Vous avez eu honte d'être amé­ri­cain après la vic­toire de Trump ?

Bien sûr ! Je vis dé­sor­mais dans une Amé­rique que je ne connais pas, et c'est ce qui fait peur. La di­vi­sion qui existe aux ÉtatsU­nis au­jourd'hui a été pro­vo­quée par le fait que l'on a pen­ché beau­coup trop à droite. C'est la droite qui a été puis­sante, c'est la droite qui n'a écou­té que le coeur de son élec­to­rat, qui s'est prê­tée au jeu de l'ex­tré­misme en s'en­ga­geant dans une es­pèce de po­li­tique de la terre brû­lée : ce sont eux qui ont em­pê­ché de trou­ver des so­lu­tions ou des com­pro­mis, en re­fu­sant de dis­cu­ter avec qui que ce soit à gauche… Ce à quoi nous as­sis­tons de­puis l'élec­tion de Trump à la Mai­son Blanche res­semble à une né­ga­tion vio­lente du prin­cipe de sé­pa­ra­tion des pou­voirs qui fonde nos dé­mo­cra­ties. Ce­la est d'au­tant plus triste qu'on n'a ja­mais eu au­tant be­soin d'un peu de civisme, de res­pect et d'égards pour la vé­ri­té ou pour la loi…

Outre l'élec­tion de Trump, l'an­née 2016 a été mar­quée par la mort de Da­vid Bo­wie, à qui votre Vel­vet Gold­mine fai­sait lar­ge­ment ré­fé­rence…

Rien n'a été aus­si bou­le­ver­sant que l'élec­tion de Trump, mal­gré les dis­pa­ri­tions d'ar­tistes aus­si im­por­tants que Bo­wie, Leo­nard Co­hen, Prince… Ces gens étaient im­por­tants pour moi et pour nous tous. Ils re­pré­sen­taient une al­ter­na­tive au dis­cours do­mi­nant : ils fai­saient par­tie de la contre­cul­ture mais ren­daient l'art et l'ex­pé­ri­men­ta­tion ac­ces­sibles sous une forme po­pu­laire. Quand Da­vid Bo­wie est mort, beau­coup de gens de ma gé­né­ra­tion ont réa­li­sé qu'il nous avait per­mis de de­ve­nir ce que nous étions ; il nous a fait com­prendre que des po­si­tions ou des iden­ti­tés al­ter­na­tives étaient ac­cep­tables, que nous pou­vions les as­su­mer. Il nous a mon­tré que l'avant-garde, que la culture queer pou­vaient in­fil­trer la culture do­mi­nante, parce que la culture est un en­semble com­plexe de toiles d'arai­gnées, ou­vert aux ap­ports ex­té­rieurs. En gran­dis­sant, vous avez en­vie de croire que votre étran­ge­té vaut la peine, qu'elle pour­ra trou­ver un mode d'ex­pres­sion.

En par­lant de culture do­mi­nante et d'avant-garde, vous avez jus­te­ment tou­jours réus­si à évo­luer entre ci­né­ma in­dé­pen­dant et grands stu­dios…

J'ai eu pas mal de chance quand je re­garde le pe­tit che­min que je me suis frayé, entre les chan­ge­ments dans la culture com­mer­ciale du ci­né­ma et la fa­çon dont on re­garde les films. On vit un drôle de mo­ment dans le­quel Ama­zon peut se per­mettre de don­ner des res­sources à des ar­tistes du ci­né­ma, parce que leur sec­tion Ci­né­ma et Té­lé­vi­sion n'est qu'une pe­tite par­tie de cette énorme en­tre­prise à suc­cès. Je ne connais pas aus­si bien Net­flix, mais Ama­zon veut faire des films avec des ar­tistes qu'ils ad­mirent et s'at­ti­rer du pres­tige, du res­pect, qui sont des choses que l'ar­gent n'achète pas. Ils ont em­bau­ché des gens qui viennent de mon monde à moi, du ci­né­ma in­dé­pen­dant new-yor­kais : je connais la plu­part des gens de leur dé­par­te­ment ci­né­ma de­puis vingt ou trente ans ! Pour le mo­ment, c'est un pe­tit gui­chet de ci­néastes qui connaissent et com­prennent le ci­né­ma, même s'ils sont dans une po­si­tion de pou­voir, avec des res­sources im­por­tantes à leur dis­po­si­tion. On ver­ra com­bien de temps ça dure.

Être al­ter­na­tif ou contre-cultu­rel au­jourd'hui vous le dé­fi­ni­riez comment ?

Par­tout où vous trou­vez de la ré­sis­tance, et pas for­cé­ment sur In­ter­net. Ce qui est dif­fi­cile, c'est que l'on fait au­jourd'hui face à une culture com­mer­ciale si ha­bile et om­ni­pré­sente qu'elle ab­sorbe les modes presque ins­tan­ta­né­ment, et que vous vous re­trou­vez vite com­plice de la grosse ma­chine com­mer­ciale, à faire la pro­mo­tion d'un pro­duit ou d'un autre à coup de likes… C'est de­ve­nu très dif­fi­cile de se te­nir à l'écart. Peut-être qu'il suf­fit d'ache­ter des vi­nyles et de voir des films en salles, de fa­bri­quer avec ses mains… C'est un peu le su­jet de mon film : des gosses qui gèrent leur iso­la­tion en fai­sant des choses avec leurs mains. Que ce soit un pe­tit mu­sée d'his­toire na­tu­relle sur l'éta­gère de leur chambre, des im­meubles mi­nia­tures, ou l'ap­pren­tis­sage d'une langue qui s'ap­puie sur les gestes pour com­mu­ni­quer… On en re­vient aux doigts, aux mains, à la colle, aux taches d'encre et aux pe­tites cou­pures de ra­soir. Les en­fants doivent se rap­pe­ler que c'est plus im­por­tant que tout ce qu'ils trou­ve­ront sur un écran et qui les aliène. •

« Je vis dé­sor­mais dans une Amé­rique que je ne connais pas, et c’est ce qui fait peur. »

Todd Haynes

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