NA­THA­LIE BAYE

So Film - - Sommaire - PRO­POS RÉCUEILLIS PAR RC ET FG

En­tre­tien. À l'af­fiche ce mois-ci dans Les Gardiennes de Xa­vier Beau­vois, Na­tha­lie Baye a ac­cep­té de fendre un peu son sou­rire de Jo­conde. Au pro­gramme, ses an­nées de for­ma­tion à la dure par une prof de danse russe, Claude Bras­seur en slip et une mys­té­rieuse ad­mi­ra­trice néo-zé­lan­daise qui lui tri­cote des chaus­settes.

On est en plein scan­dale Wein­stein... Est-ce que ce genre de choses vous est dé­jà ar­ri­vé au cours de votre car­rière ? Une fois, je ne ci­te­rai pas le nom, un réa­li­sa­teur m'avait don­né ren­dez-vous et je l'avais trou­vé un peu... glauque. Ça n'a pas du­ré long­temps, mais il était glauque dans les mots, dans sa fa­çon de me re­gar­der... Au­tre­ment, je ne me suis ja­mais re­trou­vée dans une si­tua­tion comme ça. Après, il y a des réa­li­sa­teurs qui tombent amou­reux de leur ac­trice et qui lui font bien com­prendre pen­dant le tour­nage, mais gen­ti­ment. Ce sont des réa­li­sa­teurs que j'ai­mais beau­coup mais je n'ai ja­mais eu d'his­toire avec eux.

Les Gardiennes, c'est votre troi­sième col­la­bo­ra­tion avec Beau­vois, vous com­men­cez à bien le connaître...

Ah oui, parce qu'en de­hors du plai­sir qu'on a à tra­vailler en­semble, c'est de­ve­nu aus­si un ami. On ar­rive à dis­so­cier les choses. Par­fois je vais le voir à la cam­pagne, là où il ha­bite et on ne parle pas de ci­né­ma. C'est quel­qu'un que je trouve très at­ta­chant, in­tel­li­gent, d'une sen­si­bi­li­té dif­fi­cile à ca­na­li­ser et d'une im­mense fra­gi­li­té aus­si.

Ce qui frappe, c'est qu'on di­rait que ses films ne lui res­semblent pas, qu'il y a un écart entre le ton très sobre, voire sombre de ses films et sa per­son­na­li­té haute en cou­leur...

C'est très juste, même si le ton d'un film à l'autre est très dif­fé­rent aus­si. En réa­li­té, il y a un point com­mun entre lui et ses films, c'est l'hu­ma­nisme. C'est un écor­ché vif, mais aus­si et sur­tout un hu­ma­niste. Il aime les gens, on l'en­tend très ra­re­ment dire du mal de quel­qu'un. Pro­fon­dé­ment, il a de la bien­veillance. En tant que ci­néaste, je trouve qu'il a un sens du cadre in­croyable. Moi j'ai pris conscience de l'im­por­tance du cadre avec Go­dard et lui. Je me sou­viens dans Nord, il y en a un qui m'a éblouie, c'est quand il va voir son père mort à la morgue. On voit un ri­deau, on sent que le corps est là, mais seuls les pieds sortent du ri­deau et le fils se tient à cô­té. Ça dure as­sez long­temps et c'est ex­cep­tion­nel. On voit tout, on com­prend tout, on res­sent tout. Ça ra­conte tout avec une grande pu­deur et ça ré­vèle beau­coup Beau­vois.

Ni­veau pré­pa­ra­tion, pour Le Pe­tit Lieu­te­nant, vous avez été à des réunions des Al­coo­liques ano­nymes...

Oui, j'ai trou­vé ça ma­gni­fique cette solidarité entre des gens qui ont le même pro­blème et qui le par­tagent. Et c'est la seule chose qui marche vrai­ment. J'étais très au cou­rant des réunions parce qu'avant de tour­ner Les Sen­ti­ments, de Noé­mie Lvovs­ky, elle m'avait dit de lire le livre de Jo­seph Kes­sel sur les A.A. ( Avec les Al­coo­liques ano­nymes, ndlr). Kes­sel était sor­ti de l'al­cool grâce à ces réunions et il ex­plique comment ça a été créé. Je me di­sais : « Oh elle m’em­merde, je connais les al­coo­los, c’est pas la peine... » Mais j'avais fi­ni par le lire. Et puis, je suis aus­si res­tée dans un com­mis­sa­riat du XIe pen­dant un mo­ment, j'ai pris des cours de tir... In­utile de vous dire que je n'avais ja­mais eu un flingue sur moi dans mon pan­ta­lon. Dans le com­mis­sa­riat il y avait des hommes et des femmes chez les chefs de groupe et il y en avait une qui s'oc­cu­pait du quar­tier chi­nois, une pe­tite bonne femme très fine et très fé­mi­nine. Les femmes qui évo­luent dans un mi­lieu d'hommes ont sou­vent be­soin de mar­quer leur fé­mi­ni­té en fait pour ne pas dis­pa­raître.

Est-ce que c'est vrai que pour pré­pa­rer votre rôle dans La Balance, des flics vous avaient aus­si em­me­née voir des pros­ti­tuées ?

Oui, on avait no­tam­ment vu une fille qui est res­tée dans ma

mé­moire. Elle tra­vaillait dans une ba­gnole ave­nue Foch, je crois. Quand on des­cend, il y a une place avec plu­sieurs en­droits dif­fé­rents, c'est une or­ga­ni­sa­tion in­vrai­sem­blable : là pour les hommes, là pour les pipes... Et elle était dans sa voi­ture, une Porsche peu­têtre, et elle était sans âge. Elle pou­vait avoir 30 ans comme elle pou­vait en avoir 50. Elle bu­vait du Ri­card pur et elle fai­sait entre 25 et 35 pipes par jour, un truc comme ça. Ils avaient mon­té une confron­ta­tion avec la po­lice dans un pe­tit drug­store à Neuilly, on m'avait gri­mée pour que je passe pour une sta­giaire... Mais il faut veiller à ne pas tom­ber dans le voyeu­risme, parce que c'est très hu­mi­liant pour la per­sonne, ce type de dé­marches, même si en réa­li­té ça m'a beau­coup tou­chée.

Ce tour­nage reste par­ti­cu­lier pour vous, puisque vous veniez tout juste de vous sé­pa­rer de votre com­pa­gnon, l'ac­teur Phi­lippe Léo­tard. Comment vous avez gé­ré ça ?

Bob Swaim ( le réa­li­sa­teur, ndlr) m'avait dit : « Il y a Phi­lippe, ça t’en­nuie pas ? » J'ai dit : « Moi ça ne m’en­nuie pas, c’est lui que ça peut en­nuyer. » J'ai fait plu­sieurs films avec Phi­lippe et on est res­tés proches, je l'ai ac­com­pa­gné jus­qu'au bout. En réa­li­té, c'est presque le tour­nage où ça s'est le mieux pas­sé parce que c'était dif­fi­cile de jouer avec lui. Phi­lippe, c'était quel­qu'un de très fra­gile aus­si, donc il y avait des jours avec et des jours sans. Sur La Gueule ou­verte, Pia­lat était très rude avec lui et ça me ren­dait très mal­heu­reuse.

Son rap­port à la drogue était de no­to­rié­té pu­blique. Quand on est proche de quel­qu'un comme ça, est-ce qu'on l'ac­cepte, est-ce qu'on es­saie de lut­ter ?

J'étais très jeune et très igno­rante, mes pa­rents ne bu­vaient pas donc je ne sa­vais pas ce que c'était que l'ad­dic­tion quand j'ai connu Phi­lippe. Je ne suis ja­mais tom­bée là-de­dans et j'ai dé­cou­vert ça bien après. Par­fois on me le di­sait et je ré­pon­dais : « Mais non, c’est pas pos­sible. » Phi­lippe avait une san­té tel­le­ment hallucinante qu'il pou­vait boire une bou­teille de gin et une bou­teille de pep­per­mint dans la nuit et il n'était pas ivre. Il était tou­jours en forme, mais il pre­nait des am­phé­ta­mines et des ma­chins... Donc je ne me ren­dais compte de rien.

Vous avez sou­vent ra­con­té que vous avez dé­cou­vert ce qu'était le ci­né­ma sur le tour­nage de La Nuit amé­ri­caine. Est-ce qu'avec le re­cul vous di­riez que vous étiez très naïve à l'époque dans

ce mi­lieu ? Je ne di­rais pas que j'étais naïve ou en tout cas pas plus que d'autres. Moi mon am­bi­tion, ce n'était pas de de­ve­nir connue, c'était de faire quelque chose que j'aime et d'en vivre. Parce que mes pa­rents

"Phi­lippe Léo­tard avait une san­té tel­le­ment hallucinante qu'il pou­vait boire une bou­teille de gin et une bou­teille de pep­per­mint dans la nuit et il n'était pas ivre."

avaient choi­si la pein­ture et ils n'ar­ri­vaient pas à en vivre. C'est ça qui les a fait se dé­chi­rer, ce qui a fait que c'était dif­fi­cile, etc. Mes pa­rents m'ont don­né de l'af­fec­tion mais ce n'était pas des pa­rents « câ­lins », ils m'ont lais­sée très libre. Ils ont sui­vi votre car­rière de près, vos pa­rents ?

Je n'ai ja­mais eu de com­pli­ments de mon père, à part un, trois­quatre ans avant sa mort, pour Le Pe­tit Lieu­te­nant. Et ja­mais de ma mère. C'est hor­rible à dire, mais il y avait sû­re­ment un pro­blème de ja­lou­sie. Je les res­pecte beau­coup et je les aime mais il y a quelque chose qui a cer­tai­ne­ment été dou­lou­reux pour eux. Le be­soin de re­con­nais­sance... On en a tous be­soin. Je peux vous dire, ça vous marque à vie, je m'en suis ren­du compte très tard et je crois que c'est pour ça que je n'ai ja­mais eu la grosse tête. C'est aus­si la danse qui vous a in­cul­qué une cer­taine hu­mi­li­té et une dis­ci­pline... Oui, comme je n'étais pas sco­laire et que j'étais en plus dys­lexique, mes pa­rents m'ont per­mis d'en­trer dans une école de danse pro­fes­sion­nelle à 14 ans et de fil en ai­guille, un jour j'ai ac­com­pa­gné une co­pine à un cours de théâtre et j'ai dé­cou­vert le plai­sir de jouer. Mais, pour ce qui est du tra­vail, quand on vient de la danse, avec la ri­gueur et la vio­lence que ça re­pré­sente, on est struc­tu­ré pour la vie. C'est des fon­da­tions qui se font dou­lou­reu­se­ment mais une fois qu'elles sont là, elles sont là.

Cette pro­fes­seure de danse russe, Ma­rike Bre­so­ba­so­va, qui était-elle exac­te­ment ? La ri­gueur dans le tra­vail avec elle, ça se tra­duit comment ?

D'abord, j'ai com­men­cé la danse très jeune et j'ai tou­jours tra­vaillé avec des Russes. À l'époque, c'était les meilleurs, ils avaient été for­més à la cra­vache. J'avais com­men­cé au stu­dio Wa­cker, place Cli­chy, un en­droit qui n'existe plus. J'étais avec une toute pe­tite dame (Ol­ga Preo­bra­jens­ka, ndlr) qui était aus­si puis­sante de voix et de ca­rac­tère qu'elle était fra­gile phy­si­que­ment. On au­rait dit un pe­tit san­ton, elle était mi­nus­cule. On ne nous pas­sait rien, à cette époque on n'était pas dans la psy­cho­lo­gie comme on est main­te­nant. Après, je suis ren­trée à l'école de danse à Mo­na­co avec Ma­rike, qui était une peau de vache pas pos­sible et en même temps une grande pro­fes­seure, parce qu'il y avait quand même Nou­reev qui ve­nait ré­gu­liè­re­ment tra­vailler sa barre avec nous, c'était pas rien. De temps en temps, il y avait des cu­rieux qui de­man­daient à voir la classe comme spec­ta­teurs, elle ac­cep­tait deux ou trois per­sonnes, sou­vent des gens un peu im­por­tants. Il suf­fi­sait qu'il y en ait un pour qu'elle vous hu­mi­lie en di­sant : « Re­garde t’es moche, tu fe­ras ja­mais rien… » , etc. On l'en­ten­dait, on la su­bis­sait et on fer­mait notre gueule. Donc, quand mon agent Serge Rous­seau me di­sait : « Tu sais, après Truf­faut, Pia­lat, c’est plus dur... » , moi, je trou­vais que c'était un ange, Pia­lat. À cô­té de ces gens-là, c'était un agneau.

Avec Go­dard, ce n'est pas fa­cile non plus...

Go­dard, je n'ai ja­mais trou­vé ça dif­fi­cile. Il est beau­coup plus gen­til et tendre qu'on ne le croit. Bon, c'est vrai que je me sou­viens avec Bru­no Nuyt­ten sur Dé­tec­tive, su­bi­te­ment il a été très désa­gréable. Avec Claude Bras­seur aus­si, il a été d'une vio­lence... C'était hor­rible. De temps en temps, il pou­vait être très hu­mi­liant. No­tam­ment dans une scène avec moi, où il était cen­sé être à poil, avec une che­mise ou­verte. Claude avait mis un slip et il lui a fait en­le­ver le slip. Pour ses che­veux, il ne vou­lait pas qu'on voie son pro­blème de cal­vi­tie dé­bu­tante mais Go­dard les lui a mis comme une toile d'arai­gnée sur la tête... Il lui a dit aus­si des choses très déso­bli­geantes : « T’en fais trop, t’as fait trop de mau­vais films donc t’as pris des tics, etc. » C'était ter­rible et très pé­nible, très dou­lou­reux pour Claude. Ré­sul­tat, il est éblouis­sant dans la scène. Après, est-ce qu'il avait be­soin de ça pour l'être, je n'en sais rien… Et avec John­ny, il pou­vait se com­por­ter de la même ma­nière ? Non, non, il était très gen­til avec John­ny. John­ny était comme un en­fant avec lui, très mal­léable, à l'écoute... Sou­vent avec Go­dard, au­tant sur Sauve qui peut (la vie) que Dé­tec­tive, on de­vait com­men­cer le tour­nage le mar­di 2, le ma­tin. Donc on ar­ri­vait tous à l'hô­tel et on nous di­sait : « Au­jourd’hui, on ne va pas tour­ner parce que JeanLuc n’a pas en­vie de tour­ner. » Alors on re­ve­nait le mer­cre­di 3, on se pré­pa­rait au ma­quillage et puis non, tou­jours rien. On com­men­çait le 7 ou le 8... Donc, his­toire de ras­su­rer John­ny j'ai dû lui dire : « T’in­quiète pas, c’était dé­jà comme ça sur Sauve qui peut (la vie) ! »

L'image qui reste de vous dans Sauve qui peut (la vie), c'est quand vous êtes à bi­cy­clette avec les ar­rêts sur image...

Sur Sauve qui peut (la vie) ça nous ar­ri­vait par­fois de tour­ner à 25-30 km de Lau­sanne où on ha­bi­tait. Entre notre lieu de ré­si­dence et le lieu du tour­nage on pas­sait de zé­ro à je ne sais plus com­bien d'al­ti­tude. Ça mon­tait très haut. Et Jean-Luc me di­sait à chaque fois (imi­tant sa voix na­sillarde) : « Tu vois, si t’étais une ac­trice pro­fes­sion­nelle, tu vien­drais en vé­lo sur le tour­nage... » Oui, en­fin, il au­rait quand même fal­lu que je parte à 3 ou 4 heures du ma­tin !

Vous pen­sez que John­ny au­rait pu faire plus de films ?

Oui, il au­rait pu, mais quand on est un per­son­nage aus­si connu, re­con­nu, star et chan­teur comme ça, c'est très dif­fi­cile d'avoir du cré­dit, c'est un peu un han­di­cap. John­ny Hal­ly­day, c'est la tour Eif­fel quand même en France. Après comme il dit, « être connu ça fait par­tie du mé­tier » ; il n'en fait pas un fro­mage. C'est la per­sonne la plus simple que je connais. S'il vit aux Etats-Unis ma­jo­ri­tai­re­ment c'est aus­si parce qu'il est plus pei­nard là-bas qu'ici. En France, il suf­fit qu'il ar­rive n'im­porte où et c'est le bor­del.

Un ac­teur avec qui vous avez l'air d'en­tre­te­nir une réelle ami­tié, c'est De­par­dieu. Ça re­monte à vos dé­buts, au théâtre, c'est ça ?

Oui, on jouait en­semble quand il était in­con­nu au ba­taillon et moi en­core plus. C'était une pièce très, très moyenne qui s'ap­pe­lait Galá­pa­gos au théâtre de la Ma­de­leine, avec Ber­nard Blier. Gé­rard était ma­lin comme un singe et il s'est mis Ber­nard dans la poche as­sez vite, mais avec moi, quand j'avais des fous rires... Il me di­sait : « Un fou rire : ta­bleau de ser­vice. Au bout de trois ta­bleaux de ser­vice, t’es vi­rée. » Plus tard, j'ai ha­bi­té dans l'ap­par­te­ment dans le­quel Gé­rard avait vé­cu avec sa femme. Il y avait été très heu­reux, donc il pas­sait sou­vent me voir... Un jour, j'étais dans une sé­pa­ra­tion amou­reuse et pour me chan­ger les idées, il

"Je connais beau­coup de gens qui ont du ta­lent, qui tra­vaillent, mais qui ne savent pas vivre ce mé­tier. Quand ça marche ils se la pètent, quand ça ne marche pas, ils s'écroulent."

m'avait em­me­née faire le tour du pé­riph' en mo­to. Ef­fec­ti­ve­ment, j'ai cru que j'al­lais cre­ver donc ça m'a bien chan­gé les idées.

Vous avez l'im­pres­sion que les jeunes ac­trices au­jourd'hui construisent leur car­rière de la même ma­nière que vous ?

Non, parce que le mé­tier est très dif­fé­rent. Dé­jà, on s'aper­çoit que pour avoir des cou­ver­tures de ma­ga­zines, c'est bien d'avoir fait un bon film, mais comme les jour­naux marchent de moins en moins, il faut de la pub et les an­non­ceurs ont des égé­ries, et si on ne prend pas les égé­ries pour les cou­ver­tures, bah on n'a plus d'an­nonce (sic)... Ça mo­di­fie tout. Entre le tra­vail d'ac­trice et la mé­dia­ti­sa­tion qui a pris une telle im­por­tance, tout ça se mé­lange beau­coup. Elles sont sou­vent sur-en­tou­rées, avec des at­ta­chées de presse en plus de l'agent, etc. Et ce n'est pas for­cé­ment plus fa­cile dans une époque « Klee­nex » où on prend et on jette si ça ne marche pas. J'en ai vu qui sont par­ties comme des fu­sées il y a dix-quinze ans et puis qui sont re­tom­bées... Dans ma gé­né­ra­tion, une fois qu'on sor­tait du lot, on était ins­tal­lée avec des bases bien plus so­lides. À mon sens, la chose la plus im­por­tante, c'est le ta­lent de vivre ce mé­tier. Je connais beau­coup de gens qui ont du ta­lent, qui tra­vaillent, mais qui ne savent pas vivre ce mé­tier. Quand ça marche ils se la pètent, quand ça ne marche pas, ils s'écroulent.

Flan­cher sur un tour­nage, c'est quelque chose qui vous est dé­jà ar­ri­vé ?

Ça m'est ar­ri­vé de tour­ner dans des condi­tions où je n'étais pas au top, soit j'avais de la fièvre ou quelque chose dans ma vie dif­fi­cile à gé­rer, mais ça ne m'a ja­mais em­pê­chée d'as­su­rer. Sui­vant la fa­meuse dis­ci­pline à la­quelle j'ai été for­mée : « Les bo­bos, on ver­ra ça plus tard. » Jouer, c'est un anes­thé­siant, un pa­ra­ton­nerre. C'est quelque chose d'as­sez in­ex­pli­cable. Je me sou­viens que Mi­chel Ser­rault, quand il a per­du sa fille, il jouait La Cage aux folles et il n'a pas ar­rê­té une seule fois. Et il m'a dit : « Heu­reu­se­ment que j’ai fait ça, au­tre­ment je n’y au­rais pas sur­vé­cu. »

Pour­quoi on ne vous a pas pro­po­sé plus de projets amé­ri­cains ?

On m'en a pro­po­sé, mais beau­coup de choses ne va­laient pas le coup. J'es­saie d'avoir une exi­gence dans mon propre pays, donc je ne vois pas pour­quoi j'ac­cep­te­rais des pseu­do-daubes aux Etats-Unis sous pré­texte que c'est amé­ri­cain. Comme je suis très pri­vi­lé­giée ici, je di­rais que je n'ai pas le rêve amé­ri­cain.

Il y a quand même eu ce rôle dans le Spiel­berg, At­trape-moi si tu peux…

Ça, j'étais ra­vie de le faire. Sur le pla­teau, Spiel­berg vou­lait tour­ner comme le per­son­nage vi­vait : très, très, très vite et sans faire de ré­pé­ti­tions. Ce qui n'était pas fa­cile pour moi, étant don­né que je ne tour­nais pas dans ma langue, je ne connais­sais per­sonne... Et ce n'est quand même pas rien de se re­trou­ver su­bi­te­ment entre Tom Hanks, Leo DiCa­prio et Ch­ris­to­pher Wal­ken. Après, Spiel­berg, il est comme les autres réa­li­sa­teurs : il y a des mo­ments où il est hy­per speed il sait exac­te­ment ce qu'il veut, d'autres où il ne sait pas où mettre la ca­mé­ra et il cherche... Quand il est content d'une scène, il ne le cache pas, il vous prend dans les bras, vous re­ce­vez un ca­deau le soir à votre hô­tel... J'ai eu des ap­pa­reils pho­to, des ma­chins... Il est dé­ment quoi. Un jour, en même temps qu'il était en train de ré­gler toute une scène je le vois, le bras le­vé, en train de re­gar­der un truc sur son por­table. Moi : « Mais qu’est-ce que tu fais avec ton té­lé­phone ? » Il me dit : « C’est ma sé­rie pré­fé­rée, je peux pas la ra­ter ! »

Vous avez des fans un peu par­tout dans le monde. Il y en a de par­ti­cu­liè­re­ment achar­nés ?

Il y en a une en Nou­velle-Zé­lande, elle a dû com­men­cer il y a quinze ans en­vi­ron. À Noël ou pour mon an­ni­ver­saire, je ne me sou­viens plus, elle me tri­co­tait des chaus­settes ex­cep­tion­nelles en jacquard, de cou­leurs dif­fé­rentes. Vous ne pou­vez pas ima­gi­ner, quand je les mets, tout le monde me dit : « Mais où t’as ache­té ça ? C’est du Her­mès ? » Et elle m'écri­vait des lettres mer­veilleuses, alors j'ai com­men­cé à com­mu­ni­quer avec elle par mail, elle est ve­nue en France, je l'ai ren­con­trée et la der­nière fois, elle a ha­bi­té chez moi, dans le stu­dio ad­ja­cent à mon ap­par­te­ment. Je l'ai même fait ve­nir dans ma mai­son en Cha­rente-Ma­ri­time. C'est une femme in­croyable.

Il y a un truc qui re­vient beau­coup quand on parle du ci­né­ma fran­çais au­jourd'hui, c'est qu'on ne com­prend pas ce que disent les ac­teurs. C'est quelque chose que vous res­sen­tez aus­si ?

C'est vrai qu'il y en a cer­tains, je ne ci­te­rai pas de nom, mais on ne com­prend pas grand-chose. Quand on sent la tech­nique, c'est in­sup­por­table, mais la tech­nique il faut la dé­pas­ser pour ar­ri­ver à chu­cho­ter et qu'on vous en­tende quand même. De temps en temps, je tourne avec des ac­teurs, et je ne com­prends pas ce qu'ils disent. C'est un peu chiant alors je leur dis. Je leur montre même par­fois le coup du crayon, le B.A.-BA. On tient un crayon entre les dents et on dit son texte... Il y a du tra­vail, quoi ! • LES GARDIENNES, UN FILM DE XA­VIER BEAU­VOIS, AVEC NA­THA­LIE BAYE, LAU­RA SMET ET IRIS BRY, EN SALLES LE 6 DÉ­CEMBRE

"Je ne vois pas pour­quoi j'ac­cep­te­rais des pseu­do­daubes aux Etats-Unis sous pré­texte que c'est amé­ri­cain."

Sur le tour­nage des Gardiennes avec Xa­vier Beau­vois

La Chambre verte

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