We Blew it, de Jean-Bap­tiste Tho­ret

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C'est un quar­tier my­thique de la pointe sud de Man­hat­tan, dont le sol fait vi­brer tout pro­mo­teur im­mo­bi­lier. Tri­be­ca, havre de paix de quelques blocks, bor­dé au nord par l'as­sour­dis­sante Ca­nal Street et ses quatre voies, à l'est par la très tou­ris­tique Broad­way et à l'ouest par l'Hud­son Ri­ver. Les rues pa­vées et l'at­mo­sphère de vil­lage y font ou­blier le brou­ha­ha newyor­kais et les han­gars en fer for­gé s'y sont mé­ta­mor­pho­sés en bou­tiques de luxe et en lofts élé­gants pri­sés des fi­nan­ciers, des start-up­pers et des mar­chands d'art et des pro­fes­sion­nels du ci­né­ma qu'on re­con­naît sou­vent à leur vi­sage ca­ché der­rière leurs lu­nettes de so­leil XXL et leur air mé­fiant au mo­ment de pé­né­trer dans un bar d'hô­tel. Mais de­puis quelques se­maines, l'at­mo­sphère a chan­gé. Au Roxy Ho­tel, un éta­blis­se­ment art dé­co luxueux, les tou­ristes de pas­sage et les hommes d'af­faires ne si­rotent plus leur cock­tail avec la même non­cha­lance. En 2010, un cas­ting de re­nom fou­lait l'épaisse mo­quette en ve­lours rouge de la salle de ci­né­ma vin­tage au sous-sol. Oc­ca­sion : la pré­sen­ta­tion du film Le Dis­cours d’un roi. Der­rière cet évé­ne­ment ul­tra-se­lect, un homme qui pèse dans le mi­lieu et aus­si un ha­bi­tué des lieux : Har­vey Wein­stein. Le même Wein­stein qui a pris son élan en par­tant de son quar­tier d'ori­gine, le tou­jours sau­vage Queens. En 2010, le ma­gnat de la pro­duc­tion est tout sauf ras­sa­sié. Il fête même son come-back triom­phant après son di­vorce hou­leux d'avec le groupe Dis­ney. En 1993, Dis­ney ra­che­tait Mi­ra­max, fon­dée avec son frère Bob en 1979. Douze ans de ma­riage lu­cra­tif et ora­geux avec la firme de Mi­ckey et le voi­là qui quitte avec fra­cas l'en­tre­prise pour créer la Wein­stein Com­pa­ny. En 2010, le nom de ce­lui qui a ré­vé­lé au grand pu­blic Ste­ven So­der­bergh ou Quen­tin Ta­ran­ti­no est de nou­veau une marque d'ex­cel­lence. Pour vendre un film fran­çais pas évident sur le mar­ché amé­ri­cain comme The Ar­tist. Pour fer­railler dur pour ob­te­nir une no­mi­na­tion aux Os­cars. Au­jourd'hui, le gros Har­vey est ce­lui que l'on ne doit pas nom­mer, tel Vol­de­mort. Ce­lui qui a don­né un vi­sage à un vieux ta­bou de l'in­dus­trie du ci­né­ma : le har­cè­le­ment sexuel, les abus de pou­voir en tout genre, le viol même par­fois. « Je ne connais pas ce mon­sieur » , tranche un bar­man au vi­sage poupon, chan­geant im­mé­dia­te­ment de su­jet. Fi­na­le­ment, l'un des maîtres d'hô­tel fi­nit par ré­pondre : « Il est bla­ck­lis­té ! » Frot­tant ner­veu­se­ment ses mains par­fai­te­ment ma­nu­cu­rées, il ajoute : « Il ve­nait très sou­vent il y a un an ou deux, à l’époque où l’éta­blis­se­ment s’ap­pe­lait le Tri­be­ca Grand Ho­tel. Tout a chan­gé de­puis. S’il a fait quoi que ce soit, c’était avant la ré­no­va­tion. » Si­lence gê­né. C'est ef­fec­ti­ve­ment ici, en mars 2015, que le man­ne­quin ita­lien Am­bra Bat­ti­la­na Gu­tier­rez au­rait re­fu­sé les avances du pro­duc­teur, qui l'in­vi­tait à ve­nir dans sa chambre. La veille, la jeune femme avait por­té plainte contre lui, l'ac­cu­sant de l'avoir agres­sée dans son bu­reau. Les en­quê­teurs écha­fau­dèrent un plan pour ob­te­nir des preuves et équi­pèrent Bat­ti­la­na Gu­tier­rez d'un mi­cro de po­lice pour son fa­meux ren­dez-vous au Tri­be­ca Grand Ho­tel. L'af­faire en res­te­ra là. Le pro­cu­reur de New York ju­ge­ra les preuves in­suf­fi­santes.

Fi­ni les ga­las

De­puis un mois, les langues se dé­lient. Le New York Times et le New Yor­ker, le quo­ti­dien et l'heb­do­ma­daire cultu­rel de ré­fé­rence de la Big Apple, pu­blient à cinq jours d'in­ter­valle deux en­quêtes ex­plo­sives sur Har­vey Wein­stein. Le pro­duc­teur est au­jourd'hui ac­cu­sé d'agres­sions sexuelles et de viols par plus d'une dou­zaine de femmes. Des ac­trices, des man­ne­quins, des sa­la­riées, cé­lèbres et ano­nymes. Pour sa dé­fense, le mas­sif Har­vey dé­nonce l'in­exac­ti­tude de leurs ver­sions des faits et pré­fère évo­quer « des re­la­tions entre adultes consen­tants » , avec une pu­deur que celles et ceux ayant eu af­faire à lui dans un cadre de bu­si­ness ne connaissent pas. « Toute al­lé­ga­tion de rap­port sexuel non consen­suel est for­mel­le­ment niée par M. Wein­stein. [Il] a éga­le­ment confir­mé qu’il n’y a ja­mais eu de re­pré­sailles en­vers les femmes qui ont re­fu­sé ses avances » , a dé­cla­ré Sal­lie Hof­meis­ter, sa porte-pa­role, le 10 oc­tobre der­nier. L'em­bal­le­ment mé­dia­tique est mon­dial, chaque jour ap­porte son lot de nou­veaux té­moi­gnages et de dé­tails sor­dides. « M. Wein­stein a en­ta­mé une thé­ra­pie, a écou­té la com­mu­nau­té et s’en­gage sur une voie meilleure » , conclut sa porte-pa­role, la­co­nique. Le ma­gnat de la pro­duc­tion, au­jourd'hui li­cen­cié de sa propre so­cié­té, la Wein­stein Com­pa­ny, a donc fait ses va­lises pour une cure de dés­in­toxi­ca­tion sexuelle dans l'Ari­zo­na, à 3 800 km de Man­hat­tan. Fi­ni le bal­let de li­mou­sines de son do­mi­cile à son bu­reau. Fi­ni les ga­las avec l'élite po­li­ti­co-mé­dia­tique. Har­vey Wein­stein, l'ami et gé­né­reux do­na­teur, est de­ve­nu gê­nant. Des élus dé­mo­crates de pre­mier plan se sont ain­si em­pres­sés de ver­ser les sommes per­çues pen­dant leur cam­pagne à des as­so­cia­tions, à grand ren­fort de com­mu­ni­qués de presse. Le sé­na­teur de New York et chef de file du Par­ti dé­mo­crate au Sé­nat, Chuck Schu­mer, s'est ain­si dé­les­té de 14 000 $ (12 000 €), se­lon son ca­bi­net. Tout comme sa col­lègue Kirs­ten Gilli­brand ou le gou­ver­neur de l'Etat de New York An­drew Cuo­mo, can­di­dat à sa ré­élec­tion en 2018, qui avait re­çu plus de 110 000$ (85 000 €), se­lon le New York Times. Tout le monde se dé­tourne de Har­vey Wein­stein. Au Tri­be­ca Grill, le res­tau­rant pré­fé­ré des stars, ou­vert par Ro­bert De Ni­ro en 1990, pas ques­tion de par­ler du pro­duc­teur. Il était pour­tant l'un des investisseurs au lan­ce­ment de l'af­faire et y in­vi­tait ré­gu­liè­re­ment de jeunes ac­trices et des man­ne­quins. C'était sa can­tine, juste en bas de son bu­reau. Les rayons de la fin de l'après-mi­di viennent ca­res­ser la fa­çade de ce bâ­ti­ment de

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