Braguino, ra­con­té par Clé­ment Co­gi­tore

So Film - - Sommaire - TOUS PRO­POS RE­CUEILLIS PAR F. S- G. À NEW YORK SAUF MEN­TION.

co­mé­diens à in­té­grer le pres­ti­gieux cur­sus. Les étu­diants ont re­çu plu­sieurs emails pour les sen­si­bi­li­ser au har­cè­le­ment sexuel, et cer­tains en­sei­gnants ré­clament un sé­mi­naire sur le su­jet. « Plus con­crè­te­ment, cette se­maine dans notre cours de co­mé­die, une ar­tiste, ve­nue pour une mas­ter class, nous a dit clai­re­ment : “Vous les femmes, vous al­lez de­voir tra­vailler bien plus dur que les hommes pour vous faire une place et être deux fois plus vi­gi­lantes aux com­por­te­ments dé­pla­cés” » , ra­conte Ana, 20 ans, un pe­tit air de Jean Se­berg avec son bonnet en laine beige vis­sé sur la tête. « On a beau­coup dis­cu­té avec nos in­ter­ve­nants sur la ma­nière de gé­rer ces si­tua­tions, vers qui se tour­ner, comment ai­der la vic­time, la mettre en confiance, ex­plique Pres­ton, 20 ans lui aus­si. La so­lu­tion passe par l’édu­ca­tion. Il faut ap­prendre aux filles mais aus­si aux gar­çons à par­ler [...] et ne pas fer­mer les yeux en di­sant : ils savent ce qu’ils font. » « La nou­velle gé­né­ra­tion ne to­lère plus ce type de com­por­te­ments, pas plus que toutes ces femmes qui se sont ex­pri­mées avec le ha­sh­tag #MeToo [moi aus­si] » , ana­lyse Zim­mer­man. Et la di­rec­trice de l'ONG de prê­cher : « S’il y avait plus de femmes dans cette in­dus­trie à des postes stra­té­giques, des réa­li­sa­trices, des pro­duc­trices aux­quelles les hommes doivent rendre des comptes, ça amor­ce­rait un vrai chan­ge­ment. »

L’ar­gent reste le nerf de la guerre

Bonnes in­ten­tions ou voeux pieux, la dis­cri­mi­na­tion po­si­tive en fa­veur des femmes est dé­jà à l'oeuvre dans le pay­sage new-yor­kais. De­puis plu­sieurs an­nées, les ré­seaux, les syn­di­cats et les bourses des­ti­nés aux femmes se mul­ti­plient. « Nous nous re­trou­vons tous les mois pour nous échan­ger des contacts pour les fes­ti­vals, les ins­ti­tu­tions, mais aus­si pour par­ta­ger des offres d’em­ploi pour que toutes ces femmes aient les op­por­tu­ni­tés qu’elles mé­ritent » , ex­plique Es­ra Say­dam, réa­li­sa­trice turque ins­tal­lée à New York et membre de Film Fa­tales, un col­lec­tif de femmes ci­néastes qui s'entraident et pro­meuvent plus de pa­ri­té dans le sec­teur de­puis 2013. Forte de son ex­pé­rience, elle a fon­dé une an­tenne à Is­tan­bul. Un pro­gramme si­mi­laire de sou­tien et de bourses des­ti­nées à des réa­li­sa­trices pro­met­teuses, Through Her Lens (« À tra­vers son ob­jec­tif », en V.F.), fon­dé en 2015 par Tri­be­ca En­ter­prise et Cha­nel, or­ga­ni­sait son ren­dez-vous an­nuel il y a quelques jours dans un res­tau­rant bran­ché de Tri­be­ca. Là où, un mois plus tôt, Har­vey Wein­stein si­ro­tait son ca­fé, le slo­gan pro­met dé­sor­mais : « Les femmes sont l’ave­nir du ci­né­ma. » Sous le cré­pi­te­ment des flashs, ac­trices, scé­na­ristes, pro­duc­trices et réa­li­sa­trices de re­nom se sont réunies pour en­ca­drer les cinq fi­na­listes. Au pro­gramme : mas­ter class de Da­ko­ta Fan­ning ou en­core cours de sou­tien avec Eli­za­beth Ol­sen. L'évé­ne­ment pré­vu de longue date est vite rat­tra­pé par l'ac­tua­li­té. Lors de son dis­cours, rap­por­té par le ma­ga­zine Va­rie­ty, Jane Ro­sen­thal, co-fon­da­trice du Fes­ti­val de Tri­be­ca avec Ro­bert De Ni­ro et di­rec­trice gé­né­rale de Tri­be­ca En­ter­prise, le groupe de mé­dia qui cha­peaute le fes­ti­val et d'autres ac­ti­vi­tés de dis­tri­bu­tion et de di­ver­tis­se­ment, laisse écla­ter sa co­lère contre tous « ces puis­sants pré­da­teurs. Trump, O’Reilly, Cos­by, Wei­ner, Ailes, Wein­stein, et tous ceux de leur es­pèce, ne vont pas chan­ger le monde [...]. C’est à nous de chan­ger le monde pour eux !, clame-t-elle, de­man­dant que jus­tice soit faite. Nous de­vons nous sou­te­nir les unes les autres, ap­pelle-t-elle de ses voeux sous les ap­plau­dis­se­ments. Lorsque vous ren­con­trez le suc­cès, lorsque vous at­tei­gnez la marche sui­vante, as­su­rez-vous d’en­traî­ner une autre femme avec vous. » Dans cette Amé­rique pro­gres­siste en­core sous le choc de l'élec­tion de Do­nald Trump, le mes­sage trouve un écho. La nou­velle gé­né­ra­tion des ci­néastes a même an­ti­ci­pé le mou­ve­ment : « À titre per­son­nel, j’es­saie d’em­bau­cher en prio­ri­té des femmes dans mes équipes, sur­tout lorsque le tra­vail est bien ré­mu­né­ré, re­con­naît Ta­mar Gle­zer­man, réa­li­sa­trice et mon­teuse in­dé­pen­dante. Beau­coup de femmes pensent ain­si, elles veulent rendre la pa­reille. Et de plus en plus d’hommes font de même » , ajoute-t-elle. Dans ce mi­lieu à do­mi­nante mas­cu­line, nom­breux sont ceux qui veulent ré­équi­li­brer la balance en re­cru­tant des femmes. Au risque de bas­cu­ler dans l'ex­cès in­verse. « Je pense que le prin­ci­pal pro­blème ici, c’est qu’Hol­ly­wood per­pé­tue un code du tra­vail to­ta­le­ment in­juste de­puis un siècle ! Et ça n’a ja­mais été pris au sé­rieux » , pointe De­bra Zim­mer­man, de Wo­men Make Mo­vies. Ré­sul­tat, cer­tains veulent tout re­mettre à plat : pa­ri­té, in­éga­li­tés sa­la­riales, ap­pro­pria­tion des idées, modes de fi­nan­ce­ment. Vaste pro­gramme. « Tout ce­la peut se ré­su­mer en deux mots : op­por­tu­ni­tés et ar­gent, ana­lyse Gi­na Te­la­ro­li, réa­li­sa­trice in­dé­pen­dante à New York. Ces deux élé­ments sont si rares dans cette in­dus­trie, c’est si dif­fi­cile de faire fi­nan­cer un film, que quand vous avez les res­sources, vous pou­vez faire ce que vous vou­lez en toute im­pu­ni­té. » L'ar­gent reste le nerf de la guerre. Pour l'heure, deux élus de l'Etat de New York ont ou­vert un chan­tier et non des moindres : la sup­pres­sion des non-dis­clo­sure agree­ments (ac­cords de confi­den­tia­li­té) dans les cas de har­cè­le­ment sexuel. Ces ac­cords à l'amiable contrac­tés entre plai­gnants et ac­cu­sés per­mettent, se­lon leurs dé­trac­teurs, d'ache­ter le si­lence des vic­times en évi­tant un pro­cès. Le sé­na­teur Brad Hoyl­man et la dé­pu­tée Ni­ly Ro­zic, deux dé­mo­crates du congrès de l'Etat de New York, veulent rendre nulles et non ave­nues les clauses de cette na­ture dans les cas de vio­la­tion du droit du tra­vail, comme le har­cè­le­ment ou la dis­cri­mi­na­tion. « L’ob­jec­tif de cette pro­po­si­tion de loi est de conti­nuer à bri­ser le si­lence qui s’in­filtre sur le lieu de tra­vail dans de nom­breux sec­teurs » , ex­plique Mea­gan Mo­li­na, di­rec­trice de ca­bi­net de la dé­pu­tée. Les deux textes ne se­ront exa­mi­nés en com­mis­sion qu'en jan­vier pro­chain, lors de la re­prise de la ses­sion par­le­men­taire et risquent de se heur­ter à une ar­mée d'avo­cats et de grandes cor­po­ra­tions. Dans le pe­tit monde du ci­né­ma new-yor­kais, une évo­lu­tion est par­fois une ré­vo­lu­tion sans en avoir l'air. •

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