Le Saut du tigre dans le pas­sé, une chro­nique de Serge Bo­zon

Le cri­tique Jean-Bap­tiste Tho­ret – qui connaît le ci­né­ma amé­ri­cain des an­nées 70 sur le bout des ongles – est par­ti « on the road » souf­fler sur les braises du Nou­vel Hol­ly­wood en l’an Trump Zé­ro. Au risque d’en res­pi­rer les cendres ?

So Film - - Sommaire - JU­LIETTE GOF­FART

UUN FILM DO­CU­MEN­TAIRE DE JEAN-BAP­TISTE THO­RET AVEC MI­CHAEL MANN, PE­TER BOG­DA­NO­VICH, PAUL SCHRA­DER. AC­TUEL­LE­MENT EN SALLES

At­ten­tion, ce­ci n'est pas un « film de cri­tique ». We Blew It est plu­tôt une vaste ré­sur­rec­tion des fan­tômes du ci­né­ma des an­nées soixante-dix, afin de leur adres­ser un ul­time adieu. Ce mé­lange de do­cu­men­taire et de road-mo­vie tra­verse l'Amé­rique d'est en ouest, à la re­cherche des traces du Nou­vel Hol­ly­wood per­du – ce­lui d'Ea­sy Ri­der, de Hair et d'Apo­ca­lypse Now. Ce qui ré­jouit d'abord, c'est que l'au­teur de 26 se­condes et Le Ci­né­ma amé­ri­cain des an­nées soixante-dix ne tombe pas dans l'écueil d'un film-en­quête lour­de­ment ex­pli­ca­tif. Au contraire, ses images sont à elles seules une vaste in­can­ta­tion cha­ma­nique et muette des se­ven­ties. Il y a d'abord son gé­né­rique, un found foo­tage en­chaî­nant à une vi­tesse ver­ti­gi­neuse les ex­traits jus­qu'à en brû­ler la pel­li­cule – fi­dèle écho à la frag­men­ta­tion du monde du fi­nal de Bon­nie and Clyde et Za­bris­kie Point. Vient en­suite le temps de la ba­lade contem­pla­tive et mé­lan­co­lique sur un air de Bob Dy­lan ou The Ma­mas and the Pa­pas. On re­trouve le ranch de la fa­mille Man­son, mais com­plè­te­ment aban­don­né ; Co­ney Is­land et New York de Schatz­berg et Schra­der dans un cré­pus­cule mor­do­ré et san­glant ; le dé­cor de Point li­mite zé­ro de Sa­ra­fian et la route 66 d'Ea­sy Ri­der, aus­si dé­serts qu'un vil­lage fan­tôme de wes­tern. Dans une sub­tile ar­ti­cu­la­tion entre le vi­sible et l'in­vi­sible, ces plans ré­veillent notre mé­moire tout en poin­tant la pro­gres­sive dis­pa­ri­tion des traces du Nou­vel Hol­ly­wood. Pour­tant, le pé­riple nos­tal­gique semble bien ra­ni­mer les restes du pas­sé. Un plan-sé­quence re­pro­dui­sant le tra­jet de la Ca­dillac de JFK dans Dal­las nous rap­pelle l'at­mo­sphère de com­plot et de pa­ra­noïa des thril­lers d'Alan J. Pa­ku­la : la ca­mé­ra scrute en plon­gée les fe­nêtres des im­meubles, en quête d'un ti­reur in­vi­sible. Les spectres du film, ce sont aus­si les sur­vi­vants de la pé­riode des se­ven­ties, à com­men­cer par la pléiade de tech­ni­ciens et de ci­néastes in­ter­viewés (Pe­ter Bog­da­no­vich, Bob Ra­fel­son, Charles Bur­nett, Ro­bert Man­koff, Lar­ry Co­hen, etc.). Jer­ry Schatz­berg, Fred « The Ham­mer » William­son sont jus­te­ment mis en scène tels de vieux fan­tômes re­mon­tant les pro­fon­deurs du temps : fil­més en longue fo­cale de­puis un ar­rière-plan loin­tain comme à la fin du Lau­réat de Mike Ni­chols, ils re­viennent len­te­ment à la sur­face de l'image.

Dans la val­lée de la mort

Que reste-t-il au fond de cette Amé­rique li­ber­taire au pays de la « Trum­po­ma­nia » ? En don­nant aus­si la pa­role à des an­ciens de Wood­stock, des vé­té­rans de la guerre du Viet­nam, des bi­kers, des com­mer­çants et des red­necks on re­trouve le ter­rible désen­chan­te­ment de L'Épou­van­tail et Voyage au bout de l'en­fer. Après avoir connu l'ivresse de la route et des grands es­paces, les voi­là iso­lés dans des lieux dé­serts, fi­gés dans le cadre étri­qué qui les en­toure, ou­bliés de tous. Triste triomphe du contain­ment rea­ga­nien et du re­pli sur soi dans l'Amé­rique d'au­jourd'hui. La plu­part des in­ter­viewés ex­pliquent hum­ble­ment leur mi­sère et leur souf­france quo­ti­dienne, par­fois leur choix de sou­te­nir Trump par dé­goût de l'es­ta­blish­ment. Ce qui reste de la pla­nète hip­pie, ce sont donc ses pires cau­che­mars. Ceux de la peur de l'autre, de la vio­lence aveugle de Dé­li­vrance et Mas­sacre à la tron­çon­neuse. Un red­neck un peu er­mite sur les bords ex­plique fiè­re­ment qu'il ne quitte ja­mais son flingue. « On a glis­sé vers une culture de spec­ta­teurs de Star Treck » , constate le dé­funt Tobe Hoo­per ma­lade, les larmes aux yeux. Le long plan-sé­quence fi­nal ré­sonne ain­si comme un poi­gnant adieu aux rêves de Wood­stock. Par­mi le pay­sage co­lo­ré de la Death Val­ley de Za­bris­kie Point, la voi­ture s'éloigne in­dé­fi­ni­ment sur la route 66, jus­qu'à ce que ce beau monde d'An­to­nio­ni – et tant d'autres – pa­raisse dé­vi­ta­li­sé, ayant per­du à ja­mais ses cou­leurs. •

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