Sé­quence Star : Af­freux, sales et mé­chants vu par Ka­rim Mous­saoui

En 2000, Lar­ry Da­vid s’est af­fran­chi de son chef-d’oeuvre, Sein­feld, pour être la star de son propre show, Curb Your En­thu­siasm (qu’on pré­fè­re­ra à la VF Lar­ryet­son­nom­bril). Après un hia­tus de six ans, il est de re­tour. Pour re­prendre sa place sur le trône

So Film - - Sommaire - FER­NAN­DO GANZO

En huit sai­sons, Curb Your En­thu­siasm a su­bi une évo­lu­tion beau­coup plus pro­fonde qu'il n'y pa­raît. Au dé­but, la sé­rie frappe par une construc­tion du ré­cit as­sez « faible », mon­tée en épingle à par­tir d'un vague pré­texte, per­met­tant à Lar­ry et tous ses (gé­niaux) ac­teurs de se lan­cer dans une im­pro­vi­sa­tion co­mique : il suf­fit de po­ser une si­tua­tion que Lar­ry ne trouve pas juste pour que sa seule ré­ac­tion pro­voque une boule de neige d'in­di­gna­tion gé­né­rale aus­si hi­la­rante qu'in­te­nable (pas de binge wat­ching pos­sible ici, après deux épi­sodes, on ne res­pire plus). LD est au centre d'un théâtre so­cial mons­trueux où il fi­nit in­évi­ta­ble­ment par de­voir jouer la scène qu'il vou­lait sur­tout évi­ter : celle où il s'ex­cuse. À par­tir de là, sai­son après sai­son, les choses évo­luent : le style « mo­cku­men­taire » est épu­ré et peau­fi­né jus­qu'à abou­tir à une forme plus lisse, mais, sur­tout, les épi­sodes com­mencent à être vi­si­ble­ment écrits et ré­pondent à des trames moins im­pro­vi­sées qui oc­cupent par­fois toute une sai­son. Deux consé­quences : 1) La for­mule « boule de neige » laisse place à une struc­ture plus com­plexe où chaque dé­tail peut re­de­ve­nir co­mique plus tard dans une si­tua­tion dif­fé­rente, dans le plus pur style Lu­bitsch. 2) Le per­son­nage prin­ci­pal n'a plus be­soin d'avoir rai­son (car ce n'est plus l'in­di­gna­tion crois­sante qui pro­voque le co­mique), du coup notre rap­port à lui change. C'est presque pa­ra­doxal : plus le gag est écrit et fixé, plus le per­son­nage est libre et com­plexe.

Fat­wa !

Six ans après, ce re­tour de Lar­ry ne fait qu'ac­cé­lé­rer ce pro­ces­sus. Le pre­mier épi­sode ex­pose le dé­but d'une trame qui, semble-t-il, va mar­quer toute la sai­son : Da­vid a écrit une co­mé­die mu­si­cale ins­pi­rée de la vie de Sal­man Ru­sh­die, Fat­wa!, mais son pas­sage pour en par­ler lors de l'émis­sion de Jim­my Kim­mel dé­rape et il se re­trouve lui aus­si avec une fat­wa sur le dos. Il hé­si­te­ra alors entre faire des ex­cuses au monde is­la­mique ou vivre ca­ché et ne se mon­trer pu­bli­que­ment que dé­gui­sé avec une per­ruque grise et une grosse mous­tache. Pen­dant un temps, le dé­gui­se­ment n'est qu'un gag, pas un en­jeu nar­ra­tif, jus­qu'au su­perbe et dé­jà culte troi­sième épi­sode (qui est à Curb ce que l'épi­sode 8 de The Re­turn est à Twin Peaks), aus­si ra­di­cal dans sa fu­rie co­mique que dans la trans­for­ma­tion du per­son­nage prin­ci­pal : Lar­ry y ren­contre Sal­man Ru­sh­die him­self qui lui avoue qu'il n'y a rien de mieux qu'une bonne fat­wa, et qu'il ne de­vrait pas se dé­gui­ser, mais au contraire en pro­fi­ter pour sé­duire des femmes et évi­ter cer­taines obli­ga­tions so­ciales. Ré­sul­tat ? Si par le pas­sé, il re­gret­tait de ne pas être re­con­nu et de­vait rap­pe­ler à chaque fois qu'il était le créa­teur de Sein­feld, dé­sor­mais sa seule pré­sence at­tire les re­gards. Une fois la per­ruque tom­bée, au­tant as­su­mer de vivre dans sa vé­ri­table peau comme sous un nou­veau masque. La sé­rie dé­marre avec un plan aber­rant de Lar­ry nu sous la douche, nous pré­sen­tant ce nou­veau dé­gui­se­ment. Plus per­sonne ne peut se trom­per : sa cal­vi­tie, ses lu­nettes et ses chaus­sures spor­tives sont à Da­vid ce que le cha­peau, la mous­tache et la canne étaient à Char­lot. Et plus il as­sume son « masque », plus son per­son­nage de­vient com­plexe. C'est ce qu'on pour­rait ap­pe­ler la Da­vid's touch, une étrange am­bi­guï­té émo­tion­nelle qu'il tire de son aber­rante in­ca­pa­ci­té d'adap­ta­tion. Une sen­si­bi­li­té où la fron­tière entre la gêne et l'amour, entre l'in­sulte et la re­con­nais­sance, s'ef­face. Per­sonne d'autre que lui ne dé­gage ça dans la co­mé­die contem­po­raine. Der­nier exemple en date, une dis­pute avec son ami Ri­chard Le­wis, qui lui dit : « Ce qui me fait rire, c'est la tris­tesse de ton exis­tence tout en­tière. Il y a une ab­sence d'em­pa­thie et de com­pas­sion en­vers pra­ti­que­ment tout dans ta vie. » Ré­ponse de Lar­ry : « Il y a une ab­sence de tout. Je prends ça pour un com­pli­ment. » Im­pos­sible de sa­voir si, dans sa bouche, ce mo­ment n'était pas l'ex­pres­sion de la plus pure ami­tié qui soit. •

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