Les Bonnes feuilles du cinémaboule, une chro­nique de Noël Go­din

So Film - - Sommaire - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR RA­PHAËL CLAIREFOND

ent des mai­sons et dé­barquent avec les treillis, les flingues, des en­fants tout au­tour... C'est Apo­ca­lypse Now. Ils en­voient une barque sur l'île, on se pré­sente, on ex­plique le pro­jet. Im­mé­dia­te­ment on est ac­cueillis comme des amis à table. C'est une grande fête. J'ai com­pris après que, parce qu'on n'était pas ar­més et qu'on ne ve­nait pas pour prendre leurs terres, c'était un vi­sa per­ma­nent pour nous. Pour les plus jeunes, c'est une grande si­dé­ra­tion, parce qu'ils n'ont ja­mais vu d'étran­gers, qu'ils n'ont ja­mais en­ten­du une autre langue... C'est ver­ti­gi­neux.

C'est un des en­droits les plus pai­sibles que j'ai vus de ma vie.

Je me dis : « C'est ça que j'ai ima­gi­né, mais main­te­nant qu'est- ce qu'on fait ? » Le pa­ra­dis, l'uto­pie, ça n'a pas d'his­toire. Mais d'un coup, je sens des non- dits, des si­lences. Je re­marque une zone tra­ver­sée par une bar­rière dont je n'avais ja­mais vu per­sonne s'ap­pro­cher. Je me rends compte que si tout le monde se res­semble et que je mé­lange les pré­noms, de l'autre cô­té, ce sont quand même d'autres per­sonnes. On com­prend qu'il y a deux fa­milles et qu'elles se haïssent ou­ver­te­ment : ils s'em­poi­sonnent les chiens, ils se me­nacent tous... C'est un conflit de voi­si­nage dans ce qu'il a de plus ba­nal et sor­dide. Ce n'est pas ra­con­té dans le film ni dans l'ex­po mais les deux femmes les plus âgées des deux fa­milles sont soeurs. C'est Caïn et Abel, en gros. Je me rends compte que je ne pour­rai ja­mais pas­ser de l'autre cô­té, non seu­le­ment avec la ca­mé­ra mais même hu­mai­ne­ment. Si je me mets à par­ler avec l'en­ne­mi, je ne se­rais plus ja­mais ac­cueilli à leur table. Là, si on était dans le wes­tern, je fil­me­rais du cô­té des In­diens. Et les In­diens perdent tou­jours à la fin.

Les Bra­guine, ce n'est pas un peuple in­di­gène

et leur rap­port à la terre, comme à la ci­vi­li­sa­tion, n'est ni spi­ri­tuel ni mys­tique, il est fon­dé sur le bon sens : on uti­lise uni­que­ment ce dont on a be­soin. Quand ils prennent la vé­si­cule bi­liaire de l'ours, c'est parce que ça aide à soi­gner, la viande elle est pour les chiens... Rien n'est je­té. Au lieu d'être contre la ci­vi­li­sa­tion comme les Amish, ils prennent de l'es­sence parce que ça fait tour­ner les mo­teurs, du mé­tal et du sel. En fait, ils chassent du gi­bier toute l'an­née et, une fois par an, ils font dix jours de barque, ils ar­rivent à la ville la plus proche et ils vendent tout ça. Avec l'ar­gent, ils achètent des vê­te­ments, une ré­serve de ga­soil pour l'an­née et ils re­partent. Concer­nant la consan­gui­ni­té, en fait, il n'y en a pas tant que ça. Quand un homme veut une femme, il prend sa barque et son chien. Il fait 200 ki­lo­mètres de barque par là, puis 100 km à pied dans telle di­rec­tion, en­suite il sait qu'il ar­rive dans une com­mu­nau­té de Vieux-Croyants et là, il a en­ten­du dire qu'il y avait peut-être une femme sans ma­ri. En gros, la pre­mière qui passe est pour lui. Du coup, c'est ar­ri­vé que des femmes Bra­guine partent pour d'autres villages, comme c'est ar­ri­vé que d'autres femmes viennent vivre avec eux.

De l'autre cô­té de la bar­rière, la fa­mille Ki­line

est beau­coup plus comme nous : tant qu'on peut prendre, on prend. Et a prio­ri, il n'y a pas de li­mite, sauf que la taï­ga n'est pas si grande. Les Ki­line, c'est le che­val de Troie de la ci­vi­li­sa­tion. Ça les in­té­resse d'avoir plus de pou­voir, plus de terres et plus d'ar­gent. C'est eux qui font ve­nir ceux que les Bra­guine ap­pellent « les Cor­rom­pus », qui dé­vastent la fo­rêt à l'arme au­to­ma­tique, qui veulent ré­cu­pé­rer les terres pour le pé­trole ou les mi­ne­rais... C'est ce qui fait bas­cu­ler le ré­cit du wes­tern à la tra­gé­die an­tique. Ces bra­con­niers cor­rom­pus qui dé­barquent en hé­li­co­ptère parlent une autre langue, ce qu'on ap­pelle le « mat », de l'ar­got très vite uti­li­sé dès que les hommes sont en­semble, sur­tout quand il y a de l'al­cool. Tra­duit en an­glais, c'est comme si on n'uti­li­sait que « fu­cking, fu­cking, fu­cking ». En plus de ces armes, de ces muscles et de cette bru­ta­li­té, c'est un tor­rent d'or­dures qui se dé­verse. Quand les Bra­guine me di­saient : « Ils sont fous, ils tuent tout ce qui bouge d'hé­li­co­ptère... » , je pen­sais que c'était im­pos­sible, que per­sonne n'ar­ri­vait jus­qu'ici. Et quand j'ai vu ar­ri­ver l'hé­li­co­ptère, j'ai com­pris que la par­tie était per­due.

La scène de la chasse à l'ours ?

Il faut ima­gi­ner qu'il est 9 heures du mat', qu'on a fait deux heures de barque dans un froid d'au­tomne dé­jà si­bé­rien, on est son­nés, face à un ours. Le mec l'abat et le dé­coupe comme si c'était un ke­bab. Nous, on es­saie de ne pas perdre une miette de tout ça, mais, quand un truc comme ça se passe, on ne ré­flé­chit pas. On a peur pour sa peau, mais on se dit que c'est mieux que la ca­mé­ra tourne plu­tôt qu'elle ne tourne pas. Et en­suite, c'est ad­vienne que pour­ra : on es­père que c'est l'ours qui va mou­rir plu­tôt que nous. Une fois qu'il est mort, na­tu­rel­le­ment, on sa­vait qu'on fil­mait des hommes au tra­vail, comme si c'était des pay­sans dans la Creuse. C'est une bulle de ci­né­ma an­thro­po­lo­gique au ras du sol.

Quand le père Bra­guine ap­pelle avec le té­lé­phone sa­tel­lite,

vers la fin, il parle au shé­rif lo­cal de la ré­gion, je ne sais pas à quel point les spec­ta­teurs com­prennent, mais ce der­nier est aus­si cor­rom­pu : il a tou­ché un billet pour que les bra­con­niers dé­barquent. Les terres en fait n'ap­par­te­naient pas aux Bra­guine, elles étaient louées pour une somme sym­bo­lique par l'Etat, pour qu'ils y vivent et qu'ils aient le droit d'y chas­ser. Mais il y a des mecs qui peuvent ra­che­ter à peu près tout et n'im­porte quoi parce qu'ils ont de l'ar­gent et du pou­voir. Les Bra­guine se­di­saient à pro­pos du shé­rif : « Lui, il est en­core in­tègre, il peut nous ai­der. » Alors quand le père Bra­guine rac­croche et dit : « J'ai plus confiance en per­sonne » , c'est que lui aus­si a été ache­té. Là, pour moi c'est de la tra­gé­die : tout est per­du. •

« LES HOMMES SORTENT DES MAI­SONS ET DÉ­BARQUENT AVEC LES TREILLIS, LES FLINGUES, DES EN­FANTS TOUT AU­TOUR... C'EST APOCALYPSENOW. »

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