Le Jour où... Co­luche a été me­na­cé de mort

En no­vembre 1980, alors que la co­mé­die de Claude Zi­di s’ap­prête à sor­tir sur les écrans fran­çais, Co­luche re­çoit des me­naces de mort pour son rôle de flic mal­adroit. À moins qu’il ne s’agisse d’une tout autre rai­son...

So Film - - Sommaire - PAR MAT­THIEU ROSTAC TOUS PRO­POS RE­CUEILLIS PAR MR. COF­FRET CO­LUCHE DIS­PO­NIBLE LE 22 NO­VEMBRE EN DVD ET BR, AIN­SI QUE BANZAÏ, INS­PEC­TEUR LA BA­VURE ET LA FEMME DE MON POTE EN COMBOS DVD/ BR ET VOD.

Toute res­sem­blance avec une his­toire qui se­rait ar­ri­vée à d'autres, eh ben... C'est pas une rai­son pour nous em­bê­ter. » L'aver­tis­se­ment qui ou­vrait le film Ins­pec­teur la Ba­vure était pour­tant clair mais il en amè­ne­ra un se­cond, ar­ri­vé par la poste le 29 no­vembre 1980 au 11, rue Ga­zan, chez Mi­chel Co­luc­ci dit Co­luche, hé­ros du der­nier film de Claude Zi­di. Une mis­sive sur la­quelle est des­si­né un pe­tit cer­cueil et une si­gna­ture, « Hon­neur de la Po­lice ». Un an plus tôt, cette fac­tion d'ex­trême droite, dont l'exis­tence n'a ja­mais été clai­re­ment prou­vée et qui em­prun­tait son nom au groupe de po­li­ciers ré­sis­tants de la Se­conde Guerre mon­diale, avait re­ven­di­qué l'as­sas­si­nat de Pierre Gold­man. Mau­rice Lour­dez, res­pon­sable du ser­vice d'ordre de la CGT, et Jean-Pierre Vi­gier, phy­si­cien et mi­li­tant d'ex­trême gauche, ont ré­chap­pé à leurs balles tan­dis que Ber­nie Bon­voi­sin, lea­der du groupe Trust, a lui aus­si re­çu des me­naces de mort pour la chan­son « Po­lice-Mi­lice » . Dans le cas de Co­luche, Hon­neur de la Po­lice lui re­pro­che­rait de tour­ner en ri­di­cule les forces de l'ordre avec son per­son­nage de Mi­chel Clé­ment, flic gauche et naïf dans Ins­pec­teur la Ba­vure. « Les fai­néants, les cras­seux, les dro­gués, les al­coo­liques, les pé­dés, les femmes, les pa­ra­sites... » Pous­sé par son pro­duc­teur et ma­na­ger Paul Le­der­man, le co­mique dé­cide d'al­ler por­ter plainte à la Bri­gade criminelle avant de re­par­tir avec sa lettre de me­naces sous le bras. Un ar­ticle du Monde da­té du 2 dé­cembre in­dique que l'ac­teur et co­mique au­rait re­fu­sé de se plier aux dé­marches ad­mi­nis­tra­tives de la po­lice. Jean-Mi­chel Va­guel­sy, se­cré­taire et ami de tou­jours, avance au­jourd'hui une autre théo­rie : « Je me sou­viens de l'of­fi­cier à qui on la montre, qui dit : “Ah bah non, c'est pas une vraie !” D'abord, ça vou­lait dire qu'il connais­sait les vraies, ce qui avait fait rire Co­luche. En­suite, cette plainte avait été re­te­nue de fa­çon très étrange, presque in­quié­tante par le com­mis­saire. En gros, on nous di­sait : “En même temps, si vous vous at­ta­quez à la po­lice, faut pas ve­nir vous plaindre der­rière.” » En réa­li­té, l'hos­tile cour­rier n'au­rait rien à voir avec Ins­pec­teur la Ba­vure. À preuve, la co­mé­die de Claude Zi­di ne sor­ti­ra que le 3 dé­cembre 1980, soit cinq jours après ré­cep­tion de la lettre et « Gé­rard De­par­dieu (qui joue éga­le­ment dans le film, ndlr) n'a ja­mais re­çu de lettre de me­naces » , dixit Va­guel­sy, qui en­fonce : « Cette me­nace de mort, il faut bien la voir dans le contexte des élec­tions. Il y a un té­les­co­page entre le film et la candidature de Co­luche. » Le 30 oc­tobre 1980, veste en queue-de­pie et écharpe tri­co­lore sur le dos, le co­mique s'est en ef­fet dé­cla­ré can­di­dat à l'élec­tion pré­si­den­tielle de 1981 lors d'une confé­rence de presse où il in­vite « tous ceux qui ne comptent pas pour les hommes po­li­tiques à vo­ter pour [moi], à s'ins­crire dans leurs mai­ries et à col­por­ter la nou­velle. Tous en­semble pour leur foutre au cul avec Co­luche. Le seul can­di­dat qui n'a au­cune rai­son de vous men­tir ! » Le 17 no­vembre sui­vant, Le Nou­vel Ob­ser­va­teur lui consacre sa une en af­fi­chant un chiffre : 27 % de ses lec­teurs se disent prêts à vo­ter pour la sa­lo­pette la plus cé­lèbre du pays. D'émi­nents in­tel­lec­tuels comme Bour­dieu, De­leuze ou Guat­ta­ri se rat­tachent éga­le­ment à lui. Un fou rire et deux balles dans la nuque « C'est com­plè­te­ment fu­meux cette his­toire d'Ins­pec­teur la Ba­vure, c'est comme si Louis de Fu­nès avait re­çu des me­naces de mort pour Le Gen­darme de Saint-Tro­pez » , pour­suit Ro­main Gou­pil,

ami de Co­luche qui a dé­jà or­ga­ni­sé la candidature d'Alain Kri­vine en 1969 et qui pous­se­ra le co­mique à se pré­sen­ter. En cou­lisses, la lettre en fait mar­rer cer­tains. Gou­pil, tou­jours : « Ça n'a dé­clen­ché au­cune in­quié­tude, plu­tôt un fou rire. On se l'est pas­sée des uns aux autres dans le sous-sol de Ga­zan en se di­sant : “Bon, qui fait la pro­chaine ?” Comme si nous en­voyer une balle ou un cer­cueil al­lait chan­ger quoi que ce soit à ce qu'on al­lait dire ! » D'autres sont plus in­quiets, dont Va­guel­sy : « Je veux dire, il y a me­naces et il y a mort. Comme pro­gramme, on a dé­jà vu mieux... Je crois que j'étais plus in­quiet que Co­luche, en­core plus quand on rat­tache ça à la dé­cou­verte du corps de Re­né Gor­lin. » Ré­gis­seur de Co­luche, Gor­lin a en ef­fet été re­trou­vé le 25 no­vembre 1980 sur un chan­tier de Gour­nay-sur-Marne, abat­tu de deux balles dans la nuque. Dé­sor­mais, si l'on sait que l'homme a été tué par sa femme, cette mort sou­daine per­met à la po­lice de jouer l'am­bi­guï­té. « Les flics sa­vaient per­ti­nem­ment que la mort de Gor­lin n'avait rien à voir avec un as­sas­si­nat po­li­tique mais ils ont vou­lu nous faire croire que c'était lié aux prises de po­si­tion de Mi­chel » , as­sure Gou­pil. Même son de cloche du cô­té de Va­guel­sy : « Le po­li­cier qui était en charge de l'en­quête avait dé­cla­ré qu'on lui avait in­ti­mé de ne pas se pres­ser. On lui a dit de “lais­ser les pas­sions re­tom­ber”, comme ils disent. Ça per­met­tait de lais­ser pla­ner un doute parce qu'on avait dé­cou­vert que Re­né avait fait de la taule, qu'il avait eu un pas­sé char­gé, et ça nour­ris­sait un dis­cours en­vers Co­luche di­sant qu'il n'y avait pas de fu­mée sans feu. » Il n'em­pêche. Paul Le­der­man par­vient à ob­te­nir une pro­tec­tion per­ma­nente de son pou­lain et les flics font les trois-huit 16 % d’in­ten­tions de vote en dé­cembre 1980 de­vant la porte du 11, rue Ga­zan. Une ruse, se­lon Gou­pil : « Mé­dia­ti­que­ment, on s'en est ser­vi pour dire : “On nous me­nace.” On n'y croyait pas du tout et ça a mar­ché. Il y avait un pauvre gar­dien de la paix qui sur­veillait qui ren­trait et qui sor­tait. Il en a vu du beau monde : John­ny Hal­ly­day, Ed­dy Mit­chell, Isa­belle Hup­pert, Re­naud, Claude Berri, Gé­rard Lan­vin... À la fin, on sor­tait et on lui pro­po­sait des ca­chets ou des joints. » Le po­li­cier en planque se­ra aus­si aux pre­mières loges pour voir dé­fi­ler le gra­tin po­li­tique chez Co­luche, que le Jour­nal du di­manche af­fuble de 16 % d'in­ten­tions de vote au 14 dé­cembre 1980. Co­lé, Gla­va­ny et At­ta­li cô­té Mit­ter­rand et même Sois­son de la team Gis­card d'Es­taing, pour qué­man­der re­trait ou ral­lie­ment. « À chaque fois, les gens d'une ten­dance di­saient : “Nous, on est des hu­mains, on vous com­prend, on est pour la dé­mo­cra­tie mais je vous pré­viens, en face, ce sont des voyous.” » , confesse Va­guel­sy. La farce n'en est plus une, de­ve­nue un en­jeu po­li­tique. Mais « même en France en 1980, quand on ouvre sa gueule, ça peut être dan­ge­reux » , syn­thé­tise Va­guel­sy. Le mi­nistre de l'In­té­rieur Ch­ris­tian Bonnet charge les Ren­sei­gne­ments gé­né­raux de faire fui­ter tout do­cu­ment pou­vant dis­cré­di­ter Co­luche, tan­dis qu'il est in­di­qué aux mé­dias de ne plus lais­ser par­ler le co­mique. « Les po­li­ti­ciens ont dit : “Si vous conti­nuez à in­vi­ter ce clown, on va se ri­di­cu­li­ser.” Il était temps de dire que la fête était fi­nie, sou­rit au­jourd'hui Ro­main Gou­pil. Co­luche n'avait plus sa place du tout, ils lui ont fait sa­voir et de bonne guerre, Co­luche s'est mis à crier à la cen­sure. Mais ça s'est re­mis en place de ma­nière en­nuyeuse et clas­sique. » Le 16 mars 1981, Co­luche aban­donne dé­fi­ni­ti­ve­ment sa candidature et ap­pelle à vo­ter Mit­ter­rand. Au grand re­gret de Gou­pil : « Moi, je vou­lais qu'on sou­tienne la gauche et Mi­chel, non. Donc on s'est sé­pa­rés et on ne s'est pas par­lé pen­dant deux ans. C'est quand même un comble : on n'a pas su trou­ver la chute à cette blague ul­time. » •

« En gros, on nous di­sait : “En même temps, si vous vous at­ta­quez à la po­lice, faut pas ve­nir vous plaindre der­rière.” » Jean-Mi­chel Va­guel­sy, se­cré­taire et ami de Co­luche

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