L'art et sa ma­nière, une chro­nique d'An­to­nin Pe­ret­jat­ko

Ou comment tout ce qui fait un film peut fi­nir par lui nuire.

So Film - - Sommaire - PAR AN­TO­NIN PE­RET­JAT­KO, CI­NÉASTE

Le box-of­fice, qui équi­vaut au pouce le­vé ou bais­sé des arènes an­tiques (au­tre­ment ap­pe­lé pol­lice ver­so) dé­cide sou­vent de la fin de la car­rière d'un film. C'est par­fois in­juste d'au­tant que c'est bien connu, les chiffres c'est comme les ac­teurs, on peut leur faire dire n'im­porte quoi. Si le jour de la sor­tie le nombre d'en­trées par co­pie est une don­née re­la­ti­ve­ment ob­jec­tive bien qu'il faille re­gar­der dans quelles salles sort le film, c'est après que tout se gâte. Pour une sor­tie de 1 à 100 co­pies, on compte en gé­né­ral en­vi­ron 1000 en­trées par co­pie pour la vie d'un film. En­suite on sort de la pro­por­tion­na­li­té : pour 250 co­pies, le dis­tri­bu­teur table sur 600 000 en­trées, pour 500 co­pies on pré­voit 2 mil­lions, etc. Il y a tou­jours des ex­cep­tions mais sché­ma­ti­que­ment c'est dans les clous. Ain­si un film sor­ti sur 600 co­pies qui ter­mine à 1 mil­lion d'en­trées n'a pas mar­ché. En deuxième se­maine d'ex­ploi­ta­tion, il est d'usage qu'un film perde entre 30 % et 50 % des en­trées de la pre­mière se­maine. Si on perd plus, ça s'an­nonce mal. C'est le cas des block­bus­ters qui s'ef­fondrent au bout d'une se­maine mais le hold-up de la pre­mière est tel­le­ment ba­laise que ce­la re­lève de la tech­nique du « prends l'oseille et tire-toi », et ils s'en tirent bien. C'est à par­tir de la troi­sième se­maine que les chiffres com­mencent à faire dire n'im­porte quoi à ceux qui ne savent pas les in­ter­pré­ter. On s'en aper­çoit sur des sites avec des web­mas­ters au­to-pro­cla­més « spé­cia­listes » du box-of­fice, que leurs ana­lyses sont en fait des com­men­taires. À ce stade, un faible score ne veut plus dire qu'un film ne marche plus. À par­tir de cette troi­sième ou qua­trième se­maine d'ex­ploi­ta­tion, un film connaît une autre vie : les ci­né­mas de deuxième ex­clu­si­vi­té ou les in­dé­pen­dants prennent le re­lais et donnent par­fois plus de 30 % des en­trées to­tales… sur un double de temps. Si le film ne perd pas d'écran, il perd en re­vanche un nombre de pro­jec­tions consi­dé­rable. Car pas­ser d'un écran de mul­ti­plexe à un écran de mo­no­plexe re­vient à pas­ser de quatre ou cinq pro­jec­tions par jour, à quatre ou cinq par se­maine, par­fois une seule. En ef­fet, les ci­né­mas vivent grâce à la di­ver­si­té des films pro­po­sés, si l'ex­ploi­tant pos­sède un écran, le jon­glage est dif­fé­rent d'avec une quin­zaine : l'ex­ploi­tant doit pro­gram­mer les films en ren­ta­bi­li­sant au mieux chaque projection en fonc­tion du pu­blic. Gros­so mo­do : les vieux l'après-mi­di et les jeunes le soir.

On a donc un nombre de co­pies iden­tiques mais un nombre de pro­jos qui n'a plus rien à voir. At­ten­tion, main­te­nant on fait des maths. Le film qui pas­sait dans 10 mul­ti­plexes (5 séances par jour pour 10 co­pies pen­dant 7 jours = 350 pro­jec­tions pour la se­maine) passe main­te­nant dans 10 mo­no­plexes (4 séances par se­maine pour 10 co­pies = 40 pro­jec­tions pour la se­maine). En nombre iden­tique de co­pies les spec­ta­teurs pa­raissent avoir dé­ser­té le film si on n'ana­lyse pas le nombre de pro­jec­tions et les heures de pas­sage. C'est une ex­cel­lente mé­thode pour en­ter­rer un film : « Re­gar­dez les chiffres : ça ne marche plus. » Voi­là comment on se re­trouve par­fois avec des films qui ne font plus d'en­trées alors qu'à l'unique projection de la se­maine, la salle est pleine ! De toute fa­çon, le film ayant fait le plus gros de ses en­trées, il est mis au ren­card un peu comme on jette son tube de den­ti­frice pas tout à fait fi­ni. Dure loi du mar­ché : faut faire de la place, il y a du monde qui pousse der­rière et chaque ci­néaste vou­drait se­crè­te­ment que cette loi du mar­ché existe sur­tout pour les autres. Fi­na­le­ment ce qui im­porte, ce n'est pas le nombre d'en­trées dans la salle, c'est le nombre de spec­ta­teurs qui sont en­trés dans le film….•

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