LA BELLE DU SUD SAU­VAGE

C'est l'his­toire d'une jeune Texane qui se dé­bat avec une his­toire fa­mi­liale « fu­cked up » où cir­culent les vieilles ran­coeurs, la came et les restes d'un gros hé­ri­tage. Tae­lor Ran­zau est une sorte d'Amy Wi­ne­house blonde en er­rance dans un épi­sode de Dall

So Film - - Sommaire - PAR RA­PHAËL CLAIREFOND - ILLUSTRATION : JU­LIEN LANGENDORFF

Sto­ry. C’est l’his­toire d’une jeune Texane qui se dé­bat avec une his­toire fa­mi­liale « fu­cked up » où cir­culent les vieilles ran­coeurs, la came et les restes d’un gros hé­ri­tage. C’est en tout cas ain­si qu’elle ap­pa­raît dans un long mé­trage, Sou­thern Belle. Pro­blème, de­puis le tour­nage, elle l’as­sure : ce do­cu est une fic­tion...

« I t’s been a long, a long time co­ming / But I know a change gon­na come, oh yes it will. » Les pa­roles de la bal­lade soul dé­chi­rante de Sam Cooke ré­sonnent tris­te­ment dans un bar à ka­rao­ké qua­si­ment vide. La voix de Tae­lor tire vers les in­to­na­tions rauques de Ja­nis Jo­plin et de toutes ces autres femmes qui en ont vu d'autres. Elle n'est pas tout à fait juste, ni tout à fait sobre, mais la convic­tion y est : il faut que les choses changent. Avec ses boucles blondes pla­tine et ses longs cils en­crés, elle a des airs d'an­cienne reine de beau­té fa­née trop vite. Une star en puis­sance qui au­rait ra­té le train de la cé­lé­bri­té, pié­gée dans l'ar­rière-bou­tique d'une Amé­rique su­diste, conser­va­trice et pous­sié­reuse. Au fil de deux mois d'er­rance, que le réa­li­sa­teur Ni­co­las Pe­duz­zi en­re­gistre jour et (sur­tout) nuit, on pé­nètre l'in­ti­mi­té d'un en­tou­rage white trash qui aime un peu les flingues, beau­coup l'al­cool, pas­sion­né­ment la co­caïne et pas du tout les gangs. Pe­tit à pe­tit, Tae­lor re­monte le fil d'une vie chao­tique : celle d'une pe­tite fille gâ­tée éle­vée à Hous­ton par un père qui a fait for­tune dans l'im­mo­bi­lier et une mère is­sue d'une fa­mille bi­gote ten­dance secte chré­tienne, proche de la fa­mille Bush. « Tae­lor n’est pas du tout re­li­gieuse, mais dans leur fa­mille, ils sont per­sua­dés que Jé­sus va des­cendre sur terre et tuer tout le monde à part les 100 000 élus », pré­cise le ci­néaste. D'après Tae­lor, la mère au­rait dé­cro­ché quelque peu de la secte fa­mi­liale... Pour mieux re­par­tir ex­plo­rer di­verses formes de spi­ri­tua­li­té new age. Pe­duz­zi dé­taille : « Elle im­po­sait ça à Tae­lor très jeune. Un jour elle ne de­vait pas par­ler pen­dant deux se­maines, un autre elle lui di­sait : “En fait, dans une autre vie, t'étais ma jumelle, et tu m'as aban­don­née !” » Le tout, en­tre­cou­pé de plu­sieurs vi­sites à des psy­cho­logues. Sans sur­prise, les choses ne tardent pas à se gâ­ter pour la pe­tite Tae­lor, mais le mal­heur ne frappe ja­mais tout à fait là où on l'at­tend.

Un pa­pa « sexe, drugs & trop d’al­cool »

C'est le pa­triarche, Den­nis Ray Ran­zau, qui meurt bru­ta­le­ment le 4 juillet 2003. Sa fille unique l'ado­rait et avait trou­vé une étrange forme de sym­biose avec lui... Mais ce week-end-là, l'ado de 14 ans avait pré­fé­ré se payer une pe­tite vi­rée surf avec ses co­pains plu­tôt que de res­ter avec son pa­pa. Un trau­ma­tisme qui la pour­sui­vra long­temps et le fait qu'elle hé­rite d'une bonne par­tie de la for­tune n'ai­de­ra pas. Une ba­taille hou­leuse et pas très claire au­tour de l'hé­ri­tage éclate entre les an­ciens as­so­ciés et sa mère. Ba­taille dont Tae­lor fe­ra les frais, puis­qu'en­core mi­neure, elle se re­trouve in­ter­née de force, sur ordre de sa mère, dans un centre psy­chia­trique sor­dide au mi­lieu de nulle part. Dans le film, au cours d'une dis­cus­sion sur­réa­liste, l'oncle de Tae­lor, sorte de J.R. com­plè­te­ment sur­vol­té et gri­ma­çant, dé­fon­cé au der­nier de­gré, ra­conte à sa nièce com­ment le père est mort en cou­chant avec sa maî­tresse à San­ta Fe. Son coeur n'au­rait pas sup­por­té l'al­ti­tude, cou­plée au whis­ky et à la poudre blanche. Peut-être, « mais au moins il a joui, c’est dans l’au­top­sie », ré­plique la jeune femme en déses­poir de cause. On com­pren­dra par la suite que l'oncle en ques­tion avait tra­hi sa mère dix ans plus tôt en por­tant un mi­cro dans le cadre du di­vorce avec le père... Qui l'avait em­ployé dans sa so­cié­té. Tae­lor, après son in­ter­ne­ment où elle est ga­vée de mé­di­ca­ments, fuit son Sud na­tal et erre entre l'Eu­rope et New York, d'une fac pri­vée à l'autre, ne sa­chant que faire de son ar­gent, à la re­cherche d'un nou­veau foyer. C'est à ce mo­ment-là qu'elle ren­contre Ni­co­las Pe­duz­zi, à Rome. Elle a 18 ans ; lui, 25. Le jeune Fran­çais, lui aus­si exi­lé en Ita­lie, tombe sous le charme de cette jeune Amé­ri­caine exu­bé­rante qui n'aime rien tant que se pro­me­ner pieds nus la nuit en plein hi­ver. Ils se re­trouvent en­suite à New York, où il prend des cours de théâtre, et le couple en­tre­tient une ro­mance fou­gueuse et pas­sion­nelle, peu­têtre aus­si un peu des­truc­trice. Plus tard, ils dé­cident de res­ter proches amis. Ni­co­las Pe­duz­zi, après avoir tour­né quelques courts avec elle, reste fas­ci­né par son his­toire qui ra­conte en creux « une sorte de

Ten­nes­see Williams dé­ca­dent d’au­jourd’hui », une Scar­lett O'Ha­ra va­ga­bonde et jun­kie à l'ère du trum­pisme triom­phant. Bref, un concen­tré de ce que seule la grande Amé­rique peut pro­duire de plus toxique. On est dans un do­cu, mais tout ce­la reste lar­ge­ment as­sez sur­réa­liste pour res­sem­bler à un film. De quoi sé­duire le ju­ry du Fes­ti­val in­ter­na­tio­nal du do­cu­men­taire de Mar­seille et sans doute at­ti­rer les ama­teurs de l'Ame­ri­ca­na des­troy en salles.

Mais en cou­lisses, Sou­thern Belle est le ter­rain d'une nou­velle ba­taille fé­roce. Si le ci­néaste ne nie pas une cer­taine forme de « ma­ni­pu­la­tion », il as­sure dans le même temps ne pas se pré­oc­cu­per de la ca­té­go­ri­sa­tion de son film. Do­cu, fic­tion... Peu im­porte. Tout de même, sa cheffe opé­ra­trice Au­rore Vul­lierme, l'as­sure, au­cune scène n'a été pré-écrite ou mise en scène : « Tout ce qu’on fil­mait, c’était des si­tua­tions qui se pro­dui­saient sous nos yeux et qu’on en­re­gis­trait. On fil­mait Tae­lor qui pas­sait du temps avec des gens, et de fil en ai­guille ces gens nous pro­po­saient de pas­ser quatre jours dans un ranch... Donc on les sui­vait. Tout était très spon­ta­né. » Tae­lor a même par­ti­ci­pé à l'écri­ture de sa voix off et le film a été l'oc­ca­sion de re­nouer pour la pre­mière fois le contact entre elle, sa mère et l'oncle fou, après des an­nées de brouille. Entre-temps, Mme Ren­zau, re­de­ve­nue The­re­sa Gar­ner, s'est ins­tal­lée dans un pa­lace à Beaune et au­rait pour com­pa­gnon ac­tuel un homme tra­vaillant pour... les ser­vices se­crets. Sur­tout, elle au­rait peu goû­té le fait d'avoir été en­re­gis­trée pour le film : « À la fin du tour­nage, elle m’avait fait par­ve­nir un mes­sage me­na­çant de m’en­voyer des gens qui me pren­draient les rushs à l’aé­ro­port », lâche Pe­duz­zi, sou­rire en coin. Puis, à la dé­cou­verte de la bande an­nonce, c'est toute la fa­mille ma­ter­nelle qui met la pres­sion en pro­tes­tant à cor et à cri sur Fa­ce­book. Un pro­cès est fi­na­le­ment in­ten­té pour at­teinte à la vie pri­vée, en vain. Ce­la n'em­pêche pas Vi­meo de de­man­der un beau jour à la pro­duc­tion de re­ti­rer le film de sa pla­te­forme, alors même qu'il est hé­ber­gé sur un compte pri­vé, hors de por­tée des in­ter­nautes. Preuve du pou­voir de nui­sance réel de la fa­mille ?

La mau­vaise ré­pu­ta­tion

À l'ap­proche de la sor­tie fran­çaise du film, Tae­lor Ran­zau semble se ré­veiller d'un mau­vais rêve qui res­semble fort à son pas­sé tu­mul­tueux. Elle prend conscience que le por­trait bros­sé d'elle et de sa fa­mille dans Sou­thern Belle n'est pas des plus re­lui­sants. Il se trouve qu'elle est in­tel­li­gente, que les ba­tailles ju­ri­diques, elle connaît et qu'elle a dé­sor­mais le temps de s'en oc­cu­per : « Ça a été un an de né­go’ pour si­gner le contrat, elle a deux avo­cats qui changent toutes les deux se­maines... Elle a com­pris aus­si que c’était sa si­gna­ture qui al­lait faire le film, donc elle a fait chier... Fi­na­le­ment, elle a si­gné », rem­bo­bine la pro­duc­trice du film, Elsa Klu­ghertz. Mais qu'im­porte, Tae­lor es­time au­jourd'hui que les condi­tions de sor­tie ne res­pectent pas les termes de ce contrat où elle est pré­sen­tée comme « per­for­mer ». Une af­faire as­sez com­plexe à dé­mê­ler sur­tout quand il faut faire la part des choses entre ce qui re­lève du droit fran­çais et du droit amé­ri­cain. Du cô­té du ci­néaste et de la pro­duc­tion, tout le monde es­time avoir été hon­nête et dans son bon droit, mais Tae­lor per­siste à voir dans le film une bombe à re­tar­de­ment qui va dé­truire sa ré­pu­ta­tion, y com­pris pro­fes­sion­nelle, puis­qu'elle as­sure pré­pa­rer le lan­ce­ment d'une nou­velle so­cié­té et avoir tra­vaillé dans la fi­nance et les joint-ven­tures. De Pa­ris, Au­rore Vul­lierme conti­nue à por­ter un re­gard plein de com­pré­hen­sion pour celle qu'elle a fil­mée non-stop pen­dant deux mois : « Elle est en po­si­tion de fra­gi­li­té dans ce film. Elle a pris conscience un peu tard qu’on avait vrai­ment ra­con­té sa vie. Je suis at­tris­tée que ça se passe comme ça main­te­nant. En plus, pour moi, Tae­lor est la seule per­son­na­li­té un peu lu­mi­neuse au mi­lieu de toute cette noir­ceur. Elle es­saie de s’en sor­tir mais elle est prise au piège de ses ra­cines, de cet ar­gent qui l’a mal­me­née et dont elle ne veut plus for­cé­ment... Il en res­sort une image com­pli­quée mais pas du tout ul­tra-né­ga­tive comme elle a l’air de le pen­ser. » C'est aus­si qu'entre-temps, la jeune femme de 28 ans s'est ins­tal­lée à Van­cou­ver avec son com­pa­gnon et a ac­cou­ché il y a un an de son pre­mier en­fant. Ni­co­las Pe­duz­zi a beau rap­pe­ler les pro­blèmes d'ad­dic­tion qui ont long­temps em­poi­son­né la vie du couple (al­cool et som­ni­fères pour mon­sieur, am­phé­ta­mines pour ma­dame), sur Ins­ta­gram, Tae­lor s'af­fiche en mère au foyer bour­geoise, heu­reuse de s'oc­cu­per de sa pro­gé­ni­ture, entre cours de mu­sique et vi­site à l'aqua­rium. Si on re­des­cend un peu le fil, on la re­trouve en train de jouer au po­ker et d'es­ca­la­der la fon­taine de Tre­vi la nuit, mais ça après tout, c'était peut-être avant. À son tour d'en­ta­mer un bras de fer ju­di­ciaire pour ten­ter de blo­quer la sor­tie. Ses potes fa­na­tiques de poudre blanche et grands dé­fen­seurs du port d'arme de­vant l'éter­nel ? Ja­mais vus, Ni­co­las Pe­duz­zi les au­rait ra­me­nés pour le film. La voix de sa mère ? Une ac­trice, sans au­cun doute. Les dé­bla­té­ra­tions de son oncle ? C'est bien lui, mais il reste avant tout un sa­cré plai­san­tin qui joue un rôle. Jointe par Skype, elle ac­cepte de li­vrer « sa vé­ri­té », comme on dit dans les talk shows. Elle s'ex­prime clai­re­ment, pe­sant cha­cun de ses mots : « Ils pré­sentent ça comme ma vie, ce qui est as­sez scan­da­leux. C’était une per­for­mance, pas ma vie. Mon per­son­nage de­vait même s’ap­pe­ler Eve, au dé­but. Ni­co­las me don­nait des ré­pliques et pour moi, je jouais un per­son­nage, ce qui ne me dé­ran­geait pas. Mes che­veux étaient mouillés, j’étais tou­jours mal ha­billée et tout ça était com­plè­te­ment in­ten­tion­nel : l’idée, c’était de mon­trer la na­ture tour­men­tée du per­son­nage. J’ai trop de res­pect pour moi, ma fa­mille et ma vie, pour être ca­pable de faire un tel film. Je ne me se­rais ja­mais fait pas­ser pour une folle dys­fonc­tion­nelle, dro­guée, al­coo­lique et dé­gé­né­rée... Je ne prends pas de drogue et ne pos­sède au­cune arme. Et je ne connais per­sonne qui soit comme ça. » Ad­met­tons. Ni­co­las Pe­duz­zi, lui, est par­ta­gé entre exas­pé­ra­tion et em­pa­thie face à la po­si­tion dé­fen­sive mais dif­fi­ci­le­ment cré­dible de son ex-âme soeur : « Elle vou­lait vrai­ment faire ce film et je lui ai mon­tré beau­coup d’images... On a une re­la­tion de confiance et elle a un coeur énorme mais elle est parano et ça peut la rendre mé­chante ou agres­sive. Ce qui est aus­si jus­ti­fié, vu ce qu’elle a vé­cu... » Dif­fi­cile d'en­vi­sa­ger une is­sue heu­reuse à cette af­faire. À l'âge de 9 ans, entre autres exer­cices ex­cen­triques im­po­sés par sa mère, Tae­lor ra­conte qu'elle de­vait par­fois se par­ler à elle-même, face au mi­roir. Vingt ans plus tard, le dia­logue semble rom­pu entre la jeune mère de fa­mille et le re­flet pois­seux que lui ren­voie le film. Mais pour que sur­vienne le chan­ge­ment in­vo­qué par Sam Cooke dans sa chan­son triste, sans doute lui fau­dra-t-il dé­cou­vrir un jour qui est la plus Belle en ce mi­roir. •

« Je ne me se­rais ja­mais fait pas­ser pour une folle dys­fonc­tion­nelle, dro­guée, al­coo­lique et dé­gé­né­rée... Je ne prends pas de drogue et ne pos­sède au­cune arme. » TAE­LOR RAN­ZAU

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