CH­RIS­TO­PHER DOYLE

So Film - - Sommaire - PAR DA­VID ALEXAN­DER CASSAN ET FER­NAN­DO GANZO, AU FES­TI­VAL DE CANNES. PHO­TO : MA­THIEU ZAZZO

In­ter­view. Aus­tra­lien ins­tal­lé à Hong-Kong de­ve­nu chef opé­ra­teur sur le tas après une bien mys­té­rieuse vie de bohème, Ch­ris­to­pher Doyle s’est fait un nom dans la pé­nombre et les néons du Wong Kar-wai pé­riode In the Mood for Love ou Chung­king Ex­press, avant de tra­vailler avec Gus Van Sant, Jim Jar­musch ou M. Night Shya­ma­lan. Un ori­gi­nal, un vrai.

Aus­tra­lien ins­tal­lé à Hong-Kong de­ve­nu chef opé­ra­teur sur le tas après une bien mys­té­rieuse vie de bohème, Ch­ris­to­pher Doyle s'est fait un nom dans la pé­nombre et les néons du Wong Kar-wai pé­riode In the Mood for Love ou Chung­king Ex­press, avant de tra­vailler avec Gus Van Sant, Jim Jar­musch ou M. Night Shya­ma­lan. Un ori­gi­nal, un vrai.

Pré­sent à Cannes l'an­née der­nière pour re­ce­voir le prix Pierre-An­gé­nieux, ré­com­pen­sant chaque an­née un di­rec­teur de la pho­to­gra­phie pour l'en­semble de sa car­rière, Ch­ris­to­pher Doyle n'est sû­re­ment pas un homme de pro­to­cole. En re­tard d'une grosse de­mi-heure pour l'in­ter­view, il donne du « en­cu­lé » ou du « pu­ta madre » en fran­çais et en es­pa­gnol dans le texte, sort la sul­fa­teuse au mo­ment d'évo­quer James Ca­me­ron, et botte pu­di­que­ment en touche lorsque l'on parle de son ex-as­sis­tant Ping Bin Lee, au­jourd'hui sa­lué pour son tra­vail avec Hou Hsiao-hsien. Parce que der­rière la pos­ture de vieux sé­duc­teur des­troy « sû­re­ment pas » heu­reux en ma­riage, se cache peut-être un grand sen­sible, qui parle trop pour en dire le moins pos­sible. Son leit­mo­tiv, là aus­si en fran­çais dans le texte ? « Pour­quoi faire simple quand on peut faire com­pli­qué ? »

Vous vous sen­tez bien, au Fes­ti­val de Cannes ?

Bien sûr ! Tant que l'on croit en ce que l'on fait. Nous, comme les gens là-bas, sur leurs ba­teaux. C'est peut-être naïf, mais j'es­père qu'à sa fa­çon, chaque fes­ti­val es­saie de faire la guerre à la bê­tise. Au­jourd'hui, les ga­mins pensent trop sou­vent que l'ar­gent est une bar­rière, alors qu'il suf­fit de prendre son té­lé­phone pour faire un film ! C'est tel­le­ment fa­cile qu'on en vient à l'es­sen­tiel : qu'est-ce que vous vou­lez dire ? Quelles cou­leurs vous ai­mez ? Vous êtes libre de faire tout et n'im­porte quoi ! C'est la pé­riode la plus dingue de l'his­toire du ci­né­ma, parce que ça ne coûte rien de faire un film au­jourd'hui. Si vous avez une idée, une fa­çon de voir les choses, vous pou­vez la par­ta­ger im­mé­dia­te­ment. C'est pas beau, ça ?

C'est parce que ce n'était pas pos­sible à votre époque que vous avez quit­té l'Aus­tra­lie à 17 ans pour par­cou­rir le monde ?

Oh, trop de drogues…

Quel genre de drogues ?

Vous avez une liste de ce que vous vou­lez ? Don­nez-moi un nu­mé­ro et je vous rap­pelle, hein ! Je me suis ba­la­dé à tra­vers le monde pen­dant près de vingt ans, seize ans je crois, et je pense que chaque jour de ces seize an­nées ex­plique le fait que l'on dis­cute au­jourd'hui. On ne peut pas ap­prendre le ci­né­ma en école, on n'ap­prend le ci­né­ma qu'avec la vie. Si vous n'avez rien à dire, pour­quoi est-ce que quel­qu'un en au­rait quelque chose à foutre? Vous avez be­soin de la vie comme base, puis de l'art, de l'ar­ti­sa­nat comme pro­cé­dé pour en faire quelque chose.

C'était donc un che­mi­ne­ment conscient, pour vous ?

Pour moi ? J'al­lais au ci­né­ma pour bai­ser ! Quel genre de jeu­nesse est-ce que vous avez eu ? On al­lait au ci­né­ma pour bai­ser parce qu'il fait sombre et qu'il n'y a per­sonne, si vous y al­lez à deux heures de l'après-mi­di et res­tez au fond de la salle…

Vous ne choi­sis­siez pas les films que vous al­liez voir ?

Non, et d'ailleurs jus­qu'à au­jourd'hui, je ne crois pas que je choi­sisse les films sur les­quels je tra­vaille. Presque tous les ci­néastes avec qui j'ai tra­vaillé, Gus Van Sant, Wong Kar-wai ou Ai Wei­wei, sont des amis et c'est im­por­tant : ils savent que je suis fu­cked up, que j'aime boire une bière à l'oc­ca­sion, que j'ai par­fois l'im­pres­sion de vivre dans un uni­vers pa­ral­lèle, donc ils sont prêts. Mais je n'at­tends pas d'ap­pel de Spiel­berg, hein ! Et je ne veux pas qu'il m'ap­pelle : il fait ses trucs à sa fa­çon, moi aus­si. Si on n'est pas trop égo­cen­trique, trop ar­ro­gant, trop « James Ca­me­ron », alors peu­têtre qu'on au­ra l'hu­mi­li­té d'es­sayer de faire quelque chose qui vienne de notre âme et parle aux gens.

Vous dou­tez que James Ca­me­ron laisse par­ler son coeur, son âme ?

Vous plai­san­tez ? Est-ce que je peux voir les dé­cla­ra­tions d'im­pôt de James Ca­me­ron ? Pour cer­taines per­sonnes, ce qui compte c'est l'ego, c'est l'ar­gent… C'est Fast and Fu­rious 75 et Har­ry Pot­ter… Mais que vou­lez-vous ? J'ai 65 ans au­jourd'hui, et il me semble que j'ai eu une pu­tain de vie mer­veilleuse, que j'ai pu par­ta­ger avec de vrais amis. Qu'est-ce que vous vou­lez de plus ? Vous vou­lez être mil­lion­naire ? Alors al­lez bai­ser la fille de Ru­pert Mur­doch ! C'est très fa­cile d'être riche, il suf­fit de bai­ser la bonne per­sonne : Ivan­ka, tiens ! Je suis sûr qu'elle ado­re­rait se frot­ter au monde de l'art. Ce qui compte dans la vie, c'est le voyage : si vous faites votre vie en ou­bliant d'où vous ve­nez, ce que vous avez vé­cu, alors vous êtes fou­tu. Je ne suis pas Louis Vuit­ton, je ne suis pas Karl La­ger­feld, je suis Ch­ris ! (Il ex­plose de rire) Et c'est tout ! La seule rai­son pour la­quelle on dis­cute, la seule rai­son pour la­quelle on baise avec quel­qu'un, c'est parce qu'on es­père que ça nous em­mène vers quelque chose de spé­cial.

Tous les ci­néastes avec qui vous avez tra­vaillé étaient en phase avec ça ?

Je crois, oui. Tout le monde sait que j'ai des idées un peu folles,

mais tout le monde sait que je veux faire des choses vrai­ment spé­ciales. Alors si on ne s'aime pas, pour­quoi se prendre la tête ? Je ne connais pas votre vie sexuelle, mais pour­quoi est-ce que vous pas­se­riez une se­maine avec une do­mi­na­trice, par exemple, si ce n'est pas ce qui vous ex­cite ? (Il se marre)

Et avec M. Night Shya­ma­lan ? Il pa­raît que le tour­nage de La Jeune Fille de l’eau a été mou­ve­men­té…

Shya­ma­la-ding-dong ? (Il ri­cane) J'aime bien Night, en fait. Il m'a ap­pris à être pa­tient : en une heure, on ne fai­sait qu'un seul plan ! On est tel­le­ment dif­fé­rents que je sa­vais qu'en fai­sant ce film, je se­rais ca­pable de faire n'im­porte quoi après. Si vous ne connais­sez pas votre en­ne­mi, com­ment al­lez-vous ga­gner la guerre ? Et l'en­ne­mi, c'est la fa­çon dont les films sont faits au­jourd'hui : tac, tac, tac. En école de ci­né­ma, on vous ex­plique que vous avez be­soin de faire ci, de faire ça, mais si vous écou­tez le sys­tème, vous ne fe­rez pas plus de cinq ou six films dans votre vie. J'ai dé­jà fait une cen­taine de films alors que je n'ai com­men­cé qu'il y a trente ans ! Le ci­né­ma, ce n'est pas pré­cieux, ce n'est pas une montre Ro­lex ou un cris­tal Swa­rovs­ki : c'est une ma­tière or­ga­nique, vi­vante, que vous par­ta­gez avec les autres.

Il pa­raît que vous avez bais­sé votre pan­ta­lon aux che­villes lorsque les res­pon­sables du stu­dio sont ve­nus sur le pla­teau de La Jeune Fille de l’eau. C'est vrai ?

Bien sûr ! Qu'est-ce que vous vou­lez faire d'autre, quand vous vous en­nuyez ?

Cette fa­çon de voir le ci­né­ma est éga­le­ment liée à votre ex­pé­rience asia­tique ?

Oui, vous vous ha­bi­tuez à des bud­gets, un cli­mat, des gens qui tra­vaillent d'une cer­taine fa­çon. Et ce qu'on pense être mon style, ce sont sou­vent des er­reurs, en fait ! Le se­cret, c'est d'être ou­vert et de lais­ser les er­reurs vous em­me­ner quelque part où vous n'iriez pas au­tre­ment.

Avec He­ro, vous avez pour­tant tra­vaillé sur un film asia­tique à très grande échelle, non ?

Zhang (Yi­mou, le réa­li­sa­teur, ndlr) de­ve­nait fou sur le pla­teau parce qu'il n'avait au­cun contrôle, et c'est bien nor­mal : n'étant pas un ar­tiste mar­tial, il ne sait pas faire vo­ler les gens ! Et il ne sait tou­jours pas, d'ailleurs – je suis dé­so­lé, mais je trouve que La Grande Mu­raille est une sombre bouse… J'ai fait plu­sieurs films d'arts mar­tiaux et je sais com­ment ça marche : soit vous es­sayez de tout contrô­ler, ce qui est im­pos­sible, parce qu'ils font vo­ler les gens quand même, soit vous les lais­sez faire et vous choi­sissez ce que vous vou­lez après, au mon­tage. Je fonc­tionne un peu de la même fa­çon et si cer­tains me trouvent cor­rect dans ce que je fais, c'est parce que je me dé­bar­rasse de la merde. Je suis le Gia­co­met­ti du ci­né­ma : vous com­men­cez avec un mor­ceau de pierre, et vous le taillez, vous re­ti­rez la merde, jus­qu'à ob­te­nir votre sculp­ture. C'est un peu ce qu'a ap­pris Zhang sur He­ro, d'ailleurs. Le lac que vous avez vu dans le film, il vou­lait que ce soit un mi­roir, et c'en est un, mais seule­ment pen­dant trente mi­nutes chaque ma­tin, entre 7 h et 7 h 30, avant que le vent se lève. Chaque plan où vous voyez le lac dans le film a été tour­né à ce mo­ment-là. Vous voyez : pre­nez ce qui existe et lais­sez de cô­té tout ce qui ne vous in­té­resse pas.

Vous êtes connu pour ac­cor­der plus d'im­por­tance au choix des ex­té­rieurs, jus­te­ment, qu'à la lec­ture des scé­na­rios ; pour­quoi ?

Vous avez lu Shakespeare ? Vous avez lu Mo­lière ? Com­bien de pu­tain de grands films adap­tés de Mo­lière ? Zé­ro, au­cun. Et Shakespeare, en de­hors peut-être de ce­lui de Baz Luhr­mann, ou de ceux de Lau­rence Oli­vier et Or­son Welles que les gens aiment ci­ter ? Ça fait trois (en fran­çais dans le texte), trois ! Trois grands films sur au moins quatre mille adap­tés de Shakespeare… Les scé­na­rios sont bons, pour­tant, mais ce n'est pas une ques­tion de scé­na­rio, c'est des conne­ries ! Je mé­prise les di­rec­teurs de la pho­to qui disent : « Oh, le scé­na­rio, c’est la base… » Le scé­na­rio est une ré­fé­rence, mais vous de­vez le je­ter à la pou­belle et vous concen­trer sur l'es­pace, sur les idées qui ont peut-être été gé­né­rées par le scé­na­rio. Des gens qui bougent dans un es­pace, voi­là ce qui in­té­resse les spec­ta­teurs. C'est pour ça que j'aime le mot mo­vie : parce que ça veut dire que ça nous trans­porte tous !

Et la pho­to­gra­phie, du coup, elle par­vient à vous trans­por­ter ?

Je hais la pho­to­gra­phie ! Même s'il m'ar­rive de faire des livres de pho­to. La pho­to­gra­phie, c'est mort. C'est quoi dé­jà, la ci­ta­tion de Car­tier-Bres­son ? L'ins­tant dé­ci­sif ? Conne­ries ! Chaque mo­ment est dé­ci­sif. En re­gar­dant là-bas par exemple, il faut évi­ter le rouge, parce que c'est une dis­trac­tion, et se concen­trer sur les gar­çons en jaune, là. Des gens dans l'es­pace, en­core et tou­jours. Le seul chal­lenge qui se pré­sente à nous, c'est de re­pré­sen­ter cet es­pace dans le plan et pour faire ça, il faut ai­mer cet es­pace, le lais­ser em­me­ner les ac­teurs quelque part, et lais­ser la ca­mé­ra les suivre. Le voi­là, le plai­sir.

Vous qui avez fait tant de grands films avec Wong Kar-wai, vous pou­vez prendre du plai­sir de­vant My Blue­ber­ry Nights ?

Je ne peux pas vous dire hon­nê­te­ment ce que je pense de ce tas de merde... Pour­quoi est-ce que c'est de la merde ? Parce qu'il (Wong Kar-wai) n'a pas fait ce qu'il faut tou­jours faire dans la vie : lais­ser les choses se faire, ap­prendre à se lâ­cher. Soyons hon­nêtes, c'est grâce à lui que je suis ici, au Fes­ti­val de Cannes. Bien sûr que je suis fier de ces films, mais vous ne pou­vez pas res­ter blo­qué sur votre propre lé­gende. Et ce qui me rend triste, au­jourd'hui, c'est que cha­cun doive avan­cer de son cô­té…

De quoi est-ce que vous avez peur, au­jourd'hui ?

De moi-même, évi­dem­ment ! Parce que ce fu­cker, là (il se pointe du doigt) se sent tel­le­ment concer­né… J'ai 65 ans au­jourd'hui, je de­vrais me dé­tendre mais re­gar­dez : j'étais à Lyon hier, et je n'ai pas dor­mi de la nuit. J'ai en­vie de tra­vailler avec des jeunes, de faire des er­reurs, de res­ter naïf… Et mon meilleur film doit tou­jours être le pro­chain. Ce qui me fait plai­sir, c'est que ce bran­leur par­vienne à tou­cher les gens, tout im­pro­bable que ce soit. « Qu’est-ce que vous vou­lez dans la vie ? » Cette ques­tion conti­nue à me foutre une trouille ab­so­lue, mais je suis très fier de lui.

Il vous a fal­lu du temps, pour être fier de ce mec-là ?

Soixante-quatre ans et de­mi ! On ne nous a tou­jours pas ap­por­té de bières ! Il est 15 h 20 et on n'a pas de bière ?! (Il ex­plose de rire) •

« La pho­to­gra­phie, c’est mort. C’est quoi dé­jà, la ci­ta­tion de Car­tier-Bres­son ? L’ins­tant dé­ci­sif ? C’est des conne­ries ! Chaque mo­ment est dé­ci­sif. »

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