SA­MUEL MAOZ

Près de dix ans après Le­ba­non, qui re­ve­nait sur son ex­pé­rience de sol­dat dans un tank pen­dant la guerre de 1982, l’ Is­raé­lien Sa­muel Maoz ne lâche pas l’ ar­mée des on pays avec Fox­trot, ré­cit al­lé­go­rique et hyp­no­tique d’ un fils qui ne re­vien­dra pas du fr

So Film - - Sommaire - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR DA­VID ALEXAN­DER CASSAN ET RA­PHAËL CLAIREFOND ILLUSTRATION : IRIS HATZFELD

Hors Cadre. L’Is­raé­lien Sa­muel Maoz signe Fox­trot, ré­cit al­lé­go­rique et hyp­no­tique d’un fils qui ne re­vien­dra pas du front et d’une très grosse ba­vure. Un su­jet qui n’a pas beau­coup plu à la mi­nistre de la Culture... État des lieux, avec lui, d’un pays en « guerre per­ma­nente » .

Vous ve­nez de pré­sen­ter votre film en ou­ver­ture du fes­ti­val du ci­né­ma is­raé­lien à Pa­ris dans un contexte ten­du et po­lé­mique : Mi­ri Re­gev, la mi­nistre de la Culture, a at­ta­qué le film sans l'avoir vu et l'am­bas­sade is­raé­lienne a boy­cot­té la séance à sa de­mande... Com­ment avez­vous ré­agi à ces at­taques ? En at­ta­quant Fox­trot, la mi­nistre n'a fait que va­li­der le pro­pos du film avant même qu'il soit sor­ti ! Si le crime que je montre dans le film (l’as­sas­si­nat par er­reur d’un groupe de jeunes Pa­les­ti­niens par des sol­dats is­raé­liens à un check­point, ndlr) avait été com­mis par la po­lice, per­sonne n'au­rait ré­agi… J'ai beau avoir com­bat­tu dans des ba­tailles san­glantes pen­dant la guerre du Li­ban et en avoir payé le prix fort, ça n'a au­cune va­leur aux yeux du pu­blic : je suis un traître parce que la mi­nistre dé­clare, sans l'avoir vu, que le film est une in­sulte à l'ar­mée is­raé­lienne. Mais je dois dire qu'elle a ai­dé à sti­mu­ler le dé­bat que le film de­vait sus­ci­ter. Mon dis­tri­bu­teur di­sait qu'il au­rait pu dé­pen­ser des mil­lions en pu­bli­ci­té, ça n'au­rait pas suf­fi pour que le film se re­trouve au jour­nal de 20 heures. Je ne suis pas naïf, je sais qu'un film ne suf­fit pas à chan­ger la si­tua­tion po­li­tique, mais faire par­ler les gens de choses ta­boues, jusque-là c'est la plus grande réus­site du film à mon sens. Vous sa­vez, quand Mi­ri Re­gev est ar­ri­vée à son poste, elle a an­non­cé qu'elle al­lait ame­ner une nou­velle po­li­tique cultu­relle. Elle a dit : « Vous les gau­chistes amou­reux de Tche­khov, vous avez fait votre temps ! »

Au-de­là de ces at­taques mé­dia­tiques, il pa­raît que vous avez re­çu des me­naces phy­siques ?

Oui, j'ai re­çu un email dans le­quel on me me­na­çait de m'at­tendre chez moi pour me je­ter de l'acide au vi­sage pour m'aveu­gler et m'em­pê­cher de faire des films… Et il y avait mon adresse, dans ce mes­sage. Il di­sait aus­si qu'il sa­vait bien qu'il ris­quait de crou­pir en pri­son toute sa vie, mais que ça ne lui fai­sait pas peur, vu que le pa­ra­dis lui était pro­mis. Un autre gars m'a écrit qu'il avait vu sur Fa­ce­book que j'avais une jo­lie pe­tite fille, et qu'elle ne se­rait plus jo­lie très long­temps…

Vous aviez dé­jà connu des me­naces plus concrètes dans l'ar­mée. Com­ment vous avez ré­agi?

Les pre­miers jours après avoir re­çu ce fa­meux email, j'avoue que je suis sor­ti avec des lu­nettes de so­leil… Parce que vous pou­vez tou­jours tom­ber sur un fou, comme ce­lui qui a as­sas­si­né (Yitz­hak) Ra­bin et chan­gé l'His­toire du pays. J'ai contac­té la po­lice, mais le mec avait en­voyé son mail de­puis un cy­ber ca­fé, en uti­li­sant un or­di­na­teur pla­cé juste sous la ca­mé­ra, la tête re­cou­verte par une ca­puche. Ils n'ont pas pu le re­con­naître parce qu'il était tout à fait conscient, comme nous tous, qu'il y a dé­sor­mais tou­jours une ca­mé­ra, par­tout où nous al­lons.

Avec Le­ba­non puis Fox­trot, com­ment est-ce que vous ar­ti­cu­lez votre rap­port à votre ex­pé­rience dans Tsa­hal ?

Le­ba­non parle du trau­ma­tisme et Fox­trot, de l'état post-trau­ma­tique. Dans le pre­mier, je ra­con­tais mon his­toire, à tra­vers mon ex­pé­rience vi­suelle du tir sur un tank et mon point de vue émo­tion­nel de ga­min ja­mais im­pli­qué dans des actes vio­lents qui se re­trou­vait à de­voir tuer des gens. Après ça, j'ai souf­fert de pe­tits syn­dromes post-trau­ma­tiques, sou­vent si­len­cieux : pas le cli­ché du sol­dat trau­ma­ti­sé parce que je tra­vaillais, j'avais une fa­mille et fai­sais peu de cau­che­mars, mais ça m'a suf­fi­sam­ment sor­ti de ma vie pour que je fasse ce pre­mier film à 46 ans au lieu de 30 ou 35. Quand Le­ba­non est sor­ti, j'ai réa­li­sé que je n'étais pas seul, que la so­cié­té is­raé­lienne est une so­cié­té trau­ma­ti­sée. Nos sou­ve­nirs émo­tion­nels, dont le pic reste la Shoah avec les « guerres de sur­vie » juste der­rière, res­tent plus forts que la lo­gique ou la réa­li­té. Nous vi­vons avec cette me­nace exis­ten­tielle, et sommes donc en état de guerre per­ma­nent alors qu'avec l'arme nu­cléaire, la me­nace n'existe plus. On n'a plus de vé­ri­tables en­ne­mis,

« Ma mère pou­vait dire : “C’est pour ça que j’ai sur­vé­cu à la Shoah ? Pour un 7 en maths, vrai­ment ?” »

mais on conti­nue d'ache­ter des sous-ma­rins hors de prix plu­tôt que de nour­rir un mil­lion d'en­fants qui ont faim ou de sou­te­nir 500 000 per­sonnes âgées qui ont sur­vé­cu à la Shoah.

C'est à l'ar­mée, où l'on se construit en tant qu'homme, qu'on ap­prend à ne pas ex­pri­mer ses souf­frances, ses sen­ti­ments ?

Ça com­mence avant même l'ar­mée, en fait. Nous autres, la deuxième gé­né­ra­tion des sur­vi­vants de la Shoah, on ne pou­vait pas se plaindre. Nos pa­rents, nos profs avaient sur­vé­cu au pire trau­ma­tisme des Temps mo­dernes, et ils avaient l'ha­bi­tude d'ex­hi­ber les chiffres ta­toués sur leurs bras en as­sé­nant : « Bande d’en­fants gâ­tés, nés dans un pays en­so­leillé avec une mer bleue et des oranges, qui êtes-vous pour vous plaindre ? » Quand j'al­lais à l'école et que je ra­me­nais un sept en maths, ma mère pou­vait dire : « C’est pour ça que j’ai sur­vé­cu à la Shoah ? Pour un sept en maths, vrai­ment ? » Quand je suis rentré en­tier de la guerre, c'était tou­jours in­ac­cep­table de se plaindre : « T’es un homme, passe à autre chose, t’as pas vé­cu la Shoah. » D'au­tant qu'ils nous ont la­vé le cer­veau : au CP, le prof écri­vait : « C’est bien de mou­rir pour son pays » au ta­bleau. Et au mo­ment des com­mé­mo­ra­tions, on nous ra­con­tait l'his­toire d'un sol­dat qui ve­nait de notre école, Ilan, et qui s'était je­té sur une gre­nade et s'était sa­cri­fié… La so­cié­té trau­ma­ti­sée dans la­quelle on vit nous a com­plè­te­ment ni­qués.

Vous dé­cla­rez n'avoir au­cune ex­pé­rience de la vio­lence avant votre ser­vice mi­li­taire, mais quels sou­ve­nirs avez-vous de la guerre des SixJours, de la prise d'otages de Mu­nich, de la guerre de Kip­pour ?

Mon pre­mier sou­ve­nir d'en­fant, c'est la guerre des Six-Jours : ma mère vient me cher­cher à la crèche avec les autres pa­rents, avant de m'ac­com­pa­gner pour tra­ver­ser le champ qui sé­pa­rait la crèche de la mai­son. Là, une alarme se met à son­ner, et ma mère se met à cou­rir en me te­nant la main… Mais j'en re­viens au la­vage de cer­veau : en Is­raël, il y a une fête qui s'ap­pelle Pou­rim et pen­dant la­quelle tout le monde se dé­guise, en roi, en clown, en dé­mon, tout ce que vous vou­lez… Eh bien le cos­tume le plus po­pu­laire, c'était un cos­tume de sol­dat ! Vous avez en­ten­du par­ler d'Elor Aza­ria ? C'est un sol­dat qui a ti­ré dans la tête d'un ter­ro­riste dé­jà bles­sé et à terre : ils ont ten­té de le cou­vrir mais il avait été fil­mé et l'en­re­gis­tre­ment a cir­cu­lé, ce qui fait qu'il a été condam­né. Et bien pour Pou­rim cette an­née, l'un des cos­tumes les plus po­pu­laires était non seule­ment le cos­tume de sol­dat, mais plus pré­ci­sé­ment ce­lui d'Elor Aza­ria… Les hé­ros d'au­jourd'hui ne sont même plus comme Ilan, ce sont ceux qui, comme ce sol­dat, tirent sur des ter­ro­ristes à terre. C'est dan­ge­reux, ef­frayant, de sa­voir que plus de la moi­tié des Is­raé­liens pensent dé­sor­mais comme ça.

Quel a été, à votre avis, le point de bas­cule dans le rap­port de force droite/gauche en Is­raël ?

Ce qui a dé­truit la gauche is­raé­lienne, c'est Yas­ser Ara­fat en 2000, lors­qu'il a fait échouer les né­go­cia­tions de Camp Da­vid. (Ehud) Ba­rak vou­lait tout lui don­ner, y com­pris une sou­ve­rai­ne­té sur Jé­ru­sa­lem-Est, mais il n'a pas eu le cou­rage d'ac­cep­ter et il a don­né rai­son à la droite is­raé­lienne : « Re­gar­dez, vous lui don­nez tout et il n’ac­cepte pas, donc il n’y a per­sonne avec qui faire la paix ! » Si ça avait été Ab­bas, il au­rait ac­cep­té, c'est sûr ! Si Is­raël était ca­pable de faire le même genre d'offre à nou­veau, la pres­sion in­ter­na­tio­nale sur les lea­ders pa­les­ti­niens se­rait si forte qu'ils se­raient obli­gés d'ac­cep­ter.

Qu'est-ce qui peut sor­tir la so­cié­té is­raé­lienne de ce fox­trot que vous dé­cri­vez ?

On a be­soin de lea­ders cou­ra­geux comme Yitz­hak Ra­bin. Avant qu'il soit as­sas­si­né, je me sou­viens d'une émis­sion de té­lé où il pré­sen­tait son plan de paix. Le jour­na­liste lui dit : « Mais vous sa­vez qu’une ma­jo­ri­té de la po­pu­la­tion désap­prouve ce plan ? » Et il a ré­pon­du : « On sait que la ma­jo­ri­té a par­fois tort. » Ne­ta­nya­hu, lui, n'a qu'une carte à jouer : je suis le ga­rant de votre sé­cu­ri­té, je vous dé­fends, je vous dis de­puis le jar­din d'en­fants que tout le monde veut nous ex­ter­mi­ner et que c'est pour ça qu'on est en guerre… Cette mé­moire par­ta­gée est plus forte que la réa­li­té en Is­raël, plus forte que la lo­gique. Ne­ta­nya­hu est un ma­gi­cien, parce que c'est comme ça qu'il garde sa place ! Tous les jours il y a de nou­velles af­faires de cor­rup­tion, de nou­veaux té­moins mais ce n'est pas ça l'in­fo. Plus ces ac­cu­sions gonflent, plus il est po­pu­laire ! C'est ef­frayant.

Qu'avez-vous pen­sé de la dé­ci­sion de Trump, qui a re­con­nu Jé­ru­sa­lem comme ca­pi­tale d'Is­raël ?

C'était une dé­ci­sion hor­rible, vrai­ment hor­rible, sans au­cune ré­flexion pro­fonde : il a juste vou­lu faire un ca­deau à son co­pain Ne­ta­nya­hu, c'est com­plè­te­ment ir­res­pon­sable. Ne­ta­nya­hu a im­mé­dia­te­ment pu pré­sen­ter ça comme une vic­toire, alors qu'il était vrai­ment dans la merde. Trump lui a je­té ça pour l'ai­der à se re­le­ver, c'est tout : je ne crois pas que Trump aille très loin dans la ré­flexion, il est un peu pué­ril, non ? •

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