Tel­le­ment vrai : Re­garde-moi

On connais­sait les té­lé-réa­li­tés qui s'ins­pirent de grands ro­mans ( Pé­kin Ex­press et Le Tour du monde en quatre-vingts jours) ou de sé­ries ( Des­pe­rate Hou­se­wives). Avec Re­garde-moi, voi­ci ve­nue la té­lé-réa­li­té qui s'ins­pire… d'art contem­po­rain.

So Film - - Sommaire - PAR MAXIME DONZEL

Ce n’est pas sur Arte mais bien sur TFX (ex-NT1), à qui l’on doit beau­coup de belles choses comme Le Grand Kiff ou Le Grand Sketch, que ça se passe. Lan­cée fin fé­vrier et pré­sen­tée par Ka­rine Fer­ri, l’émis­sion se nomme Re­garde-moi ; la té­lé­vi­sion en est donc ré­duite à sup­plier les té­lé­spec­ta­teurs de la re­gar­der. Le concept : deux per­sonnes qui ont des choses im­por­tantes à se dire doivent res­ter assises face à face et se re­gar­der en si­lence pen­dant deux mi­nutes. L’idée est tout droit sor­tie de The Ar­tist Is Present, une per­for­mance ar­tis­tique de Ma­ri­na Abra­mo­vic lors de sa ré­tros­pec­tive au MoMa à New York. La plas­ti­cienne serbe y était as­sise dans une grande pièce vide, et re­gar­dait chaque vi­si­teur qui ve­nait s’as­seoir de­vant elle, dans les yeux et en si­lence, pro­vo­quant par­fois des crises de larmes. Dans une vi­déo ex­traite du do­cu­men­taire d’HBO, qui n’a pas man­qué de cou­vrir l’évé­ne­ment, on peut voir Ulay, un an­cien amant d’Abra­mo­vic, s’as­seoir face à elle. Ils ne se sont pas vus de­puis trente ans, elle ne sa­vait pas qu’il vien­drait. C’est par­ti pour un fes­ti­val d’émo­tions et des re­gards in­tenses en­core plus « Fa­ce­book friend­ly » que la vi­déo du pe­tit ca­niche qui marche sur deux pattes comme un vrai pe­tit en­fant. En ver­sion TFX ça donne donc : « Je vou­drais re­con­nec­ter avec ma soeur per­due de vue », ou « Je veux dire à ma meilleure amie que je suis dé­so­lée de lui avoir rac­cro­ché au nez l’autre jour à la pis­cine », (vé­ri­dique). Les par­ti­ci­pants ex­posent leur di­lemme avant d’en­trer dans un cube de néon uni­que­ment meu­blé de deux chaises qui se font face. Une fois leurs deux mi­nutes de re­gard ter­mi­nées, ils fe­ront le choix de se par­ler, ou pas. Un concept certes tech­ni­que­ment plus proche du re­gret­té Y’a que la vé­ri­té qui compte que du per­for­mance art. Mais entre la sé­quence ac­cu­sa­tion (« elle m’a rac­cro­ché au nez »), la sé­quence confes­sion (« j’ai rac­cro­ché parce que je de­vais gé­rer les gosses ») et la sé­quence ra­bi­bo­chage (« on s’était trop pas com­prises ! »), il reste ces deux mi­nutes de si­lence, à peine in­ter­rom­pues par quelques san­glots et les la­men­ta­tions d’Adele et Sam Smith (en al­ter­nance avec la mu­sique de The Lef­to­vers). Deux mi­nutes, les gars. C’est très, très long. Ça fait beau­coup de plans en fon­du d’yeux mouillés et de lèvres trem­blantes. On peut presque en­tendre la pro­duc­tion se dire : « Mince on au­rait peut-être dû res­ter sur une mi­nute fi­na­le­ment. » Mais c’est pré­ci­sé­ment ça qui est fas­ci­nant.

Épier ceux qui sont ve­nus ici pour souf­frir

L’at­mo­sphère vou­lue est celle d’une ex­pé­rience, l’émis­sion évoque des re­cherches me­nées par « des scien­ti­fiques amé­ri­cains, an­glais et ita­liens » : le re­gard pro­lon­gé dans les yeux est cen­sé sé­cré­ter une hor­mone de l’at­ta­che­ment, et les par­ti­ci­pants jouent le jeu en se fai­sant face sans pi­per mot, sou­te­nant le re­gard d’un père ab­sent ou d’une soeur in­dif­fé­rente. Le ma­laise est ful­gu­rant. Tout ama­teur de té­lé-réa­li­té est for­cé­ment quelque part ac­cro de « Scha­den­freude », ce sen­ti­ment de ma­lin plai­sir face à la souf­france res­sen­tie par au­trui, que seuls les Al­le­mands ont eu l’au­dace de nom­mer. Pour avoir en­vie de re­gar­der des gens se faire lar­guer en di­rect, man­ger leurs chaus­sures ou ser­vir des cre­vettes rou­lées dans du lard à leur voi­sin, il faut avoir une sa­crée ca­pa­ci­té à sur­mon­ter sa propre em­pa­thie. La ra­pi­di­té des mon­tages, l’en­chaî­ne­ment des mu­siques, tous les ar­ti­fices propres à ce genre d’émis­sions aident à gar­der une cer­taine dis­tance avec ce qui est ex­po­sé sous nos yeux. Mais dans Re­garde-moi, point de ré­pit : une telle ab­sence de com­men­taires et de mou­ve­ment, pen­dant deux mi­nutes à la té­lé­vi­sion, c’est presque in­édit, et le ré­sul­tat est un mé­lange de gêne et de tris­tesse (quand même), qui nous oblige à réa­li­ser ce qu’on est en train de re­gar­der : des gens qui souffrent. Et pen­dant ce temps, avec ses deux gros yeux jaunes sous la forme de pro­jec­teurs dans le dé­cor, l’émis­sion Re­garde-moi est dis­crè­te­ment en train de nous re­gar­der, nous.•

« Je veux dire à ma meilleure amie que je suis dé­so­lée de lui avoir rac­cro­ché au nez l’autre jour à la pis­cine. »

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