STEFANIA SANDRELLI

So Film - - Sommaire - PAR GILLES ES­PO­SI­TO - PHO­TOS : RA­PHAËL NEAL

Lé­gende. Ar­ri­vée au ci­né­ma par ha­sard, elle est de­ve­nue l’une des ac­trices clés de cette fa­ran­dole de co­mé­dies bro­car­dant les moeurs de l’Ita­lie dans les an­nées 60 et 70, et même des grands films po­li­tiques de Ber­to­luc­ci et Sco­la… Stefania Sandrelli est un des ul­times té­moins de cet âge d’or, et des films qui l’ont mar­qué. À tel point qu’elle ne peut voir la si­tua­tion po­li­tique et cultu­relle ita­lienne ac­tuelle sans une cer­taine rage très « Sandrelli »...

Ar­ri­vée au ci­né­ma par ha­sard, elle est de­ve­nue l’une des ac­trices clés de cette fa­ran­dole de co­mé­dies bro­car­dant les moeurs de l’Ita­lie dans les an­nées 60 et 70, et même des grands films po­li­tiques de Ber­to­luc­ci et Sco­la… In­vi­tée d’hon­neur à la Ci­né­ma­thèque fran­çaise le mois der­nier à l’oc­ca­sion du Fes­ti­val in­ter­na­tio­nal du film res­tau­ré « Toute la mé­moire du monde », Stefania Sandrelli est un des ul­times té­moins de cet âge d’or, et des films qui l’ont mar­qué. À tel point qu’elle ne peut voir la si­tua­tion po­li­tique et cultu­relle ita­lienne ac­tuelle sans une cer­taine rage très « Sandrelli »...

On l'a un peu ou­blié, mais la co­mé­die ita­lienne des an­nées 1960-70 a consti­tué un vé­ri­table phé­no­mène de so­cié­té, y com­pris en France. Les chefs-d'oeuvre du genre ré­col­taient des mil­lions d'en­trées dans nos salles, avant de faire les beaux soirs de la té­lé­vi­sion. Et cette po­pu­la­ri­té est res­tée in­tacte, si on en juge par la foule qui s'est pré­ci­pi­tée à la mas­ter­class don­née par Stefania Sandrelli à la Ci­né­ma­thèque. Elle s'est car­ré­ment dé­rou­lée à gui­chets fer­més. Il faut dire que l'ac­trice, sur­nom­mée « la reine de la co­mé­die de moeurs », re­pré­sente un do­maine très riche, qui plonge pro­fon­dé­ment ses ra­cines dans l'in­cons­cient col­lec­tif. Pen­dant que nos De Fu­nès et autres Char­lots en­chaî­naient les bouf­fon­ne­ries in­of­fen­sives, les farces trans­al­pines li­vraient une sorte de ra­dio­gra­phie du pays, en se fai­sant de plus en plus cor­ro­sives et amères à me­sure que la pé­nin­sule som­brait dans les dés­illu­sions. Ce­pen­dant, pour Stefania âgée de 15 ans, tout com­mence dans l'Ita­lie en­core in­no­cente du mi­racle éco­no­mique. Toile de fond : ves­pas, des plages en­so­leillées et des chan­sons yéyé. « Je suis née à Via­reg­gio, dans la ré­gion cô­tière de la Ver­si­lia, se sou­vient-elle un sou­rire doux au coin des lèvres. Ga­mine, j’al­lais sans ar­rêt à la mer, et j’avais donc dé­jà l’ha­bi­tude d’être pho­to­gra­phiée. Car sur la plage, il y avait tou­jours des pho­to­graphes lo­caux, qui pre­naient des cli­chés de jeunes gens pour les pu­blier dans les jour­naux. L’un d’eux est ve­nu un jour man­ger dans la pen­sion que te­nait ma ma­man. Il m’a de­man­dé de po­ser pour lui. J’ai ac­cep­té, et il m’a sim­ple­ment pho­to­gra­phiée de­vant ma mai­son. À ma grande sur­prise, ce cli­ché s’est re­trou­vé en cou­ver­ture d’un jour­nal na­tio­nal ! » Au même mo­ment, le ci­néaste Pie­tro Ger­mi théo­rise la suite de l'his­toire. Pour lui, la co­mé­die ita­lienne a be­soin d'un re­nou­veau. En consé­quence, l'homme qui pos­sède cer­tai­ne­ment les plus belles mous­taches du ci­né­ma ita­lien ai­me­rait bien s'ad­joindre les ser­vices d'une jeune ac­trice pour un film qu'il pré­pare avec Mar­cel­lo Mastroianni, Di­vorce à l’ita­lienne. Sandrelli à la re­lance : « Après avoir vu cette pho­to, il m’a fait ap­pe­ler par un agent. Je suis donc par­tie de Via­reg­gio avec mon frère. » Cette éman­ci­pa­tion n'est pas exac­te­ment vé­cue comme un psy­cho­drame fa­mi­lial : « Ma mère tra­vaillait, mon père n’était plus là, et mes oncles ne vou­laient pas que je sois ac­trice. En fait, j’étu­diais alors la danse, et je vou­lais de­ve­nir bal­le­rine. » Et la voi­là pro­pul­sée à Rome, dé­jà ar­mée pour la vie qui l'at­tend. C'est que dans l'Ita­lie du dé­but des an­nées 60, sa ville na­tale de Via­reg­gio n'a ja­mais res­sem­blé à au­cune autre. En ef­fet, le nombre de salles de ci­né­ma dé­passe de loin le nombre d'églises. « Tous les jours on al­lait voir des films avec mon frère, rem­bo­bine Sandrelli. Des films dont il me dé­taillait la réa­li­sa­tion, le scé­na­rio, les dé­cors, les dia­logues, les ac­teurs, tout. Donc, d’une cer­taine ma­nière, j’étais prête pour cette aven­ture. » Prête mais pas for­cé­ment au cou­rant de ce qui va suivre. Sandrelli fronce les sour­cils : « Je ne m’at­ten­dais pas à être connue tout de suite en tour­nant Di­vorce à l'ita­lienne. Je ne m’at­ten­dais pas à ce que ce film fasse le tour du monde ! »

Di­vorce à l’ita­lienne reste sans le moindre doute un des films fon­da­teurs de la nou­velle co­mé­die trans­al­pine. Pos­sible que l'ap­pa­ri­tion de la fraîche et in­no­cente

Sandrelli y soit pour quelque chose. Elle y in­carne une jeune Si­ci­lienne ren­dant fou d'amour son cou­sin ma­rié (Mastroianni), le­quel se met dès lors à cher­cher déses­pé­ré­ment un moyen de tuer sa lé­gi­time épouse tout en don­nant à ce meurtre les al­lures d'un « crime d'hon­neur » propre à sus­ci­ter l'in­dul­gence des tri­bu­naux. Et alors ? Deux ans plus tard, en 1963, Ger­mi re­met le cou­vert avec une autre sa­tire ul­tra-grin­çante : Sé­duite et aban­don­née. Cette fois, la Sandrelli est mise en­ceinte par le fian­cé de sa soeur, et la né­ces­si­té de ca­cher sa gros­sesse en­traîne une cas­cade de qui­pro­quos épin­glant fé­ro­ce­ment l'ob­ses­sion de la so­cié­té si­ci­lienne pour la vir­gi­ni­té et le co­cu­fiage. Il n'en fal­lait pas plus pour que l'ac­trice de­vienne une star pra­ti­que­ment du jour au len­de­main. Pen­dant une ving­taine d'an­nées, elle va ain­si tra­vailler avec les plus grands ci­néastes du genre (Ma­rio Mo­ni­cel­li, Lui­gi Co­men­ci­ni, Et­tore Sco­la), don­nant la ré­plique à des « monstres » co­miques comme Vit­to­rio Gass­man, Ugo To­gnaz­zi, Ni­no Man­fre­di, Al­ber­to Sor­di, etc. « Cha­cun d’eux m’a ai­mée, s'émeu­telle. Ugo, en par­ti­cu­lier, a été très pa­ter­nel à mon égard quand je dé­bu­tais. Mais ils m’ont tous fait sen­tir une cha­leur, une af­fec­tion, à la­quelle je ne m’at­ten­dais pas. Car je les re­gar­dais… non pas comme des monstres, mais comme des gens ayant une im­por­tance que je n’avais pas. Ils ont été des exemples pour moi. » Et avec les réa­li­sa­teurs ? « La même chose. Ger­mi, je le re­vois en­core der­rière l’énorme ca­mé­ra Mit­chell. Il nous di­ri­geait en riant, en pleu­rant, en hur­lant, et même en chan­tant ! »

Fuite de l’école

« J’ai tou­jours consi­dé­ré le réa­li­sa­teur comme un chef d’or­chestre, et moi comme un ins­tru­ment de mu­sique avec une par­ti­tion à jouer. Pour le dire au­tre­ment, je n’ai ja­mais fait ce tra­vail pour mon­trer com­bien j’étais belle et ta­len­tueuse, en ad­met­tant que je l’aie été. Je l’ai fait dans le but de par­ti­ci­per à un beau film. » Der­rière la mo­des­tie, Sandrelli cache aus­si un tem­pé­ra­ment bien dif­fé­rent des star­lettes ita­liennes de l'époque. Son ir­rup­tion sur la scène a sans doute im­po­sé un nou­veau type de femme, libre et vo­lon­taire. Mais aus­si un jeu très phy­sique aux mou­ve­ments dé­liés. Cette ma­nière d'oc­cu­per l'écran contras­tant, il faut le dire, avec un vi­sage par­fois in­dé­chif­frable, à peine trou­blé par d'in­ou­bliables coups d'oeil par en des­sous. Tout ce­la ex­plose no­tam­ment dans Je la connais­sais bien (1965), un des rares films dont elle soit l'unique ve­dette, pré­sente dans tous les plans. Le long mé­trage de l'en­core mé­con­nu An­to­nio Pie­tran­ge­li, qui a lit­té­ra­le­ment frap­pé de stu­peur de nom­breux spec­ta­teurs, en­core lors de sa res­sor­tie il y a quelques mois, s'écarte tout au­tant de la co­mé­die ita­lienne clas­sique que d'un équi­valent de la Nou­velle Vague. Il s'agit d'une sorte de chronique douce-amère de la vie d'une jeune femme ef­fec­tuant mille pe­tits bou­lots et rê­vant de de­ve­nir ac­trice, mar­quée par une psy­cho­lo­gie opaque. « Il y avait en ef­fet des gros plans très concrets, très mys­té­rieux, très in­té­rio­ri­sés, opine l'in­té­res­sée. C’est no­tam­ment dû au tra­vail d’Et­tore Sco­la. Il avait par­ti­ci­pé à l’écri­ture du scé­na­rio, et il m’a en­suite fait com­prendre le per­son­nage d’Adriana, le por­trait dou­lou­reux de cette jeune femme si fra­gile. » L'in­car­na­tion est d'au­tant plus re­mar­quable que l'on n'en­tend pas la voix de l'ac­trice dans Je la connais­sais bien. Il faut en ef­fet sa­voir que le ci­né­ma ita­lien a long­temps dé­ni­gré la prise de son di­recte sur le tour­nage, lui pré­fé­rant la post­syn­chro­ni­sa­tion en au­di­to­rium. Du coup, par né­ces­si­té ou par com­mo­di­té, cer­tains rôles étaient dou­blés par d'autres co­mé­diens. « De toute fa­çon, mes pre­miers films étaient en pa­tois si­ci­lien, et j’au­rais été in­ca­pable d’avoir un ac­cent cor­rect, re­lance Sandrelli, avec un cer­tain prag­ma­tisme. Mais c’est vrai qu’il y avait une cer­taine mu­fle­rie de ma part. À la fin de chaque tour­nage, j’avais en­vie de m’en­fuir, même si je sa­vais que ma ré­ti­cence à me dou­bler al­lait me cau­ser des pro­blèmes et m’em­pê­cher d’ob­te­nir cer­tains rôles. Pour­tant, je m’en fi­chais, et j’avais peut-être rai­son, car d’une cer­taine ma­nière, ce­la m’a per­mis de me pré­ser­ver. » Une pause, puis elle pré­cise : « Plus tard, j’ai com­men­cé à me dou­bler moi-même, et ce­la m’a beau­coup ap­pris. Je me sou­viens par exemple d’être al­lée quel­que­fois, avec des amies ac­trices, dans une grande école d’art dra­ma­tique de Rome, dont je tai­rai évi­dem­ment le nom. Eh bien, je m’en suis en­fuie après seule­ment deux ou trois cours, alors que j’avais payé l’an­née d’avance et que je n’avais pas en­core beau­coup d’ar­gent ! » En d'autres termes, Stefania Sandrelli va s'in­ven­ter une nou­velle école : celle des pla­teaux de tour­nage. Pas for­cé­ment la plus mau­vaise quand on tra­vaille avec des ci­néastes qui laissent la li­ber­té et la place né­ces­saire à leurs co­mé­diens. « Même Ger­mi pou­vait me de­man­der : “Toi, Stefania, com­ment dor­mi­rais-tu si tel évé­ne­ment s'était dé­rou­lé dans la jour­née ?” Je lui fai­sais voir com­ment, et il me di­sait : “Très bien, reste comme ça.” C’était la même chose avec Ber­to­luc­ci. Il me lais­sait me dé­pla­cer à ma guise puis, bien sûr, au ni­veau tech­nique, il ajus­tait le tir en quelque sorte. »

Stups et dra­peaux rouges

Quand on la re­lance sur Le Confor­miste (1970), Stefania Sandrelli s'illu­mine, re­prend le fil de ses sou­ve­nirs : « Dans Le Confor­miste, je jouais la femme de Jean-Louis Trin­ti­gnant, et nos per­son­nages res­pec­tifs étaient à la fois si­mi­laires et dif­fé­rents. Lui était très raide, coin­cé, alors que moi, j’étais comme une bes­tiole qui lui tour­nait au­tour. Ce­la doit ve­nir de ma for­ma­tion de dan­seuse ! » Avant Le Confor­miste, por­trait im­pla­cable d'un homme de­ve­nu fas­ciste par frus­tra­tion et es­prit mou­ton­nier, Stefania Sandrelli avait dé­jà tra­vaillé avec Ber­to­luc­ci sur Part­ner (1968), oeuvre sous in­fluence go­dar­dienne qui tor­dait la nou­velle Le Double de Dos­toïevs­ki pour en faire une al­lé­go­rie ré­vo­lu­tion­naire ani­mée par le jeu de pan­tin désarti­cu­lé de l'in­croyable Pierre Clé­men­ti. « Com­ment pou­vez-vous connaître ce film ?!, s'ex­clame l'ac­trice. Ber­nar­do l’a long­temps re­nié. Mais il consti­tue une étape dans une évo­lu­tion ar­tis­tique dont j’ai été un des té­moins. Quant à Pierre Clé­men­ti, je le voyais comme un fou ! Il me fai­sait rire, mais j’avais aus­si un peu peur de lui. Je de­man­déais à Ber­nar­do : “Heu… il va bien ? Il a bu ?” J’ai su plus tard que Pierre avait été condam­né pour usage

« Je voyais Pierre Clé­men­ti comme un fou ! J’ai de­man­dé à Ber­to­luc­ci : “Heu… il va bien ? Il a bu ?” J’ai su plus tard que Pierre avait été condam­né pour usage de stu­pé­fiants. »

de stu­pé­fiants, mais à l’époque, je n’avais au­cune idée de ce qu’était la drogue. » Ce­pen­dant, le gros mor­ceau de la col­la­bo­ra­tion Sandrelli-Ber­to­luc­ci reste bien en­ten­du la fresque po­li­tique 1900, film im­mense à tous les sens du terme. Cinq heures vingt de du­rée, un tour­nage long de près d'un an, et un cas­ting en forme de ca­ram­bo­lage entre ac­teurs ve­nus d'ho­ri­zons très dif­fé­rents, mais qui fonc­tionne pour­tant par­fai­te­ment : « Mamma mia ! Ima­gi­nez-vous que Ster­ling Hay­den ar­ri­vait sur le pla­teau à moto, comme une es­pèce de blou­son noir, alors qu’il était dé­jà âgé. Et il jouait un vieux pay­san d’Emi­lie-Ro­magne ! Il y avait aus­si Burt Lan­cas­ter, et Do­nald Su­ther­land, et Ro­bert De Ni­ro, et Gé­rard De­par­dieu, et Do­mi­nique San­da… et Stefania Sandrelli. Sur le tour­nage, nous par­lions tous an­glais. Je m’en suis sou­ve­nue en re­gar­dant les mou­ve­ments des lèvres, quand j’ai re­vu le film hier soir. Je m’étais as­sise pour re­gar­der le mes­sage vi­déo en­voyé par Ber­nar­do, et lorsque la pro­jec­tion de 1900 a com­men­cé, je suis res­tée sur mon siège, comme si j’al­lais sur le che­min de Da­mas. J’ai ain­si re­vu un très grand film, et ce­la m’a fait com­prendre pour­quoi toutes les per­sonnes y ayant par­ti­ci­pé en sont res­tées pro­fon­dé­ment mar­quées. Ber­nar­do a vrai­ment lan­cé un dé­fi, en par­ti­cu­lier avec cette mer de dra­peaux rouges. Du coup, 1900 est res­té mé­con­nu aux Etats-Unis. Peut-être qu’avec moins de dra­peaux rouges, Ber­nar­do au­rait ga­gné les neuf Os­cars qu’il a rem­por­tés plus tard avec Le Der­nier Em­pe­reur. » En ce mi­lieu des an­nées 1970, c'est en ef­fet l'heure des bi­lans pour le ci­né­ma trans­al­pin, qui se penche sur l'évo­lu­tion du pays de­puis l'ère fas­ciste. Stefania Sandrelli re­trouve ain­si son ami Et­tore Sco­la au mo­ment où ce der­nier en­tre­prend une sé­rie de films qui consti­tuent à la fois un abou­tis­se­ment et un dé­pas­se­ment de la co­mé­die ita­lienne, en je­tant un re­gard ré­tros­pec­tif sur les illu­sions per­dues de la gauche. Ce­la com­mence avec le fa­meux Nous nous sommes tant ai­més qui suit, avec un mé­lange de cruau­té et de ten­dresse, les des­tins en­tre­croi­sés de trois an­ciens ca­ma­rades de ma­quis. « C’est un des rares films ita­liens à avoir été re­con­nu par­tout dans le monde, pré­cise celle qui y a don­né la ré­plique à Vit­to­rio Gass­man et Ni­no Man­fre­di. Car il parle d’un sen­ti­ment com­mun, qui touche beau­coup de per­sonnes. Et­tore a dé­ve­lop­pé des thèmes qui de­meurent très ac­tuels. C’est très dur pour moi d’en par­ler, puis­qu’avec les der­nières élec­tions, nous avons main­te­nant un pays lit­té­ra­le­ment cou­pé en deux. Il y a d’un cô­té un Nord qui est contre les im­mi­grés, et de l’autre, des gens du Sud qui sont com­plè­te­ment as­ser­vis à ceux qui pour­raient au moins leur don­ner à man­ger, comme ils n’ont pas de tra­vail. Le re­ve­nu de ci­toyen­ne­té pro­po­sé par les Grilli­ni (les par­ti­sans du mou­ve­ment Cinque Stelle fon­dé par Beppe Grillo, ndlr) est pour moi une des choses les plus mi­sé­rables et of­fen­santes qu’on puisse ima­gi­ner pour un être hu­main. Je n’au­rais ja­mais cru que l’Ita­lie en ar­ri­ve­rait là, et ce­la me blesse énor­mé­ment. Je ne dis pas ce­la pour me la­men­ter, car j’ai eu et je conti­nue à avoir une vie belle et bien rem­plie. Mais pour mes en­fants, mes ne­veux et nièces, c’est un mo­ment très dif­fi­cile. On di­rait que les gens n’ont rien ap­pris, alors que le pays a une his­toire où la culture a beau­coup comp­té. » De fait, 1900 et Nous nous sommes tant ai­més re­pré­sentent les der­niers feux d'un ci­né­ma ita­lien qui al­lait bien­tôt s'ef­fon­drer éco­no­mi­que­ment, sous l'ef­fet de la li­bé­ra­li­sa­tion des ondes té­lé­vi­suelles. En gros, ce­la a été comme si, en France, on était pas­sé du jour au len­de­main des trois chaînes de l'ORTF à l'offre d'au­jourd'hui. Et Sandrelli de poin­ter un autre fac­teur pour expliquer la chute libre des bud­gets et de la fré­quen­ta­tion : la dis­pa­ri­tion des grands pro­duc­teurs tels que Fran­co Cris­tal­di, ce­lui-là-même qui avait im­pul­sé les films de Pie­tro Ger­mi.

Ny­lon noir et porte-jar­re­telles

L'ac­trice réus­si­ra ce­pen­dant à re­bon­dir dans les an­nées 80, en de­ve­nant in­opi­né­ment une star du ci­né­ma éro­tique. Certes, elle n'avait ja­mais re­chi­gné à se désha­biller de­vant la ca­mé­ra, mais pen­dant quelque temps, elle fe­ra fi­gure de vé­ri­table sex-sym­bol en ny­lon noir et porte-jar­re­telles, dé­voi­lant avec au­dace les formes vo­lup­tueuses de sa qua­ran­taine res­plen­dis­sante. À l'ori­gine de cette mon­tée de sève, le film La Clé de Tin­to Brass (1983), qui uti­lise la mo­rale anar­chi­sante d'un ro­man ja­po­nais de Ta­ni­za­ki (un homme dans la force de l'âge ra­nime sa flamme en­vers son épouse ti­mo­rée, en la pous­sant dans un adul­tère qui lui fait perdre toute fausse pu­deur) pour ré­gler son compte à l'hy­po­cri­sie de la so­cié­té fas­ciste. « Le pro­duc­teur Gio­van­ni Ber­to­luc­ci (cou­sin de Ber­nar­do, ndlr) m’avait pro­po­sé ce script des an­nées au­pa­ra­vant, nous ap­prend Sandrelli. Mais je me trou­vais trop jeune pour le rôle. Je sen­tais que j’avais be­soin d’avoir mû­ri. Et j’avais sans doute rai­son, car le suc­cès de La Clé a été le fruit d’une har­mo­nie. J’ai eu comme par­te­naire Frank Fin­lay, un très bon ac­teur qui m’a beau­coup sou­te­nue. Et Tin­to Brass a dé­mon­tré qu’il était un grand réa­li­sa­teur, comme il l’a aus­si fait avec d’autres films. De la même ma­nière que Ber­nar­do Ber­to­luc­ci a trans­po­sé Parme et ses bi­cy­clettes dans la Chine du Der­nier Em­pe­reur, Tin­to, qui est vé­ni­tien, a dé­pla­cé à Ve­nise le livre de Ta­ni­za­ki. J’ai lu ce der­nier, et l’ai trou­vé très beau. Mais je l’ai com­pul­sé après coup, car un peu d’igno­rance fait du bien aux ac­teurs ! » Tou­jours aus­si ac­tive au­jourd'hui, l'ac­trice ap­pa­raî­tra en­core dans des di­zaines de longs mé­trages et de fic­tions té­lé­vi­sées, dont la plu­part ne fran­chi­ront ja­mais les Alpes, la dis­tri­bu­tion des films ita­liens en France s'étant consi­dé­ra­ble­ment ré­duite. Mais qu'im­porte : pour re­prendre le titre d'un des plus beaux films de sa car­rière, nous avons l'im­pres­sion de bien la connaître. •

« Nous nous sommes tant ai­més, c’est très dur pour moi d’en par­ler, puis­qu’avec les der­nières élec­tions, nous avons main­te­nant un pays lit­té­ra­le­ment cou­pé en deux. »

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