Bel­mon­do a col­lé un pro­cès à De­lon

So Film - - Sommaire - PAR PAOLA DICELLI

En 1970, Alain De­lon et Jean-Paul Bel­mon­do sont réunis dans Bor­sa­li­no, de Jacques De­ray, (re­cem­ment res­tau­ré pour un cof­fret chez Pa­thé). Une ri­va­li­té qui se ter­mi­ne­ra par un pro­cès, fai­sant les choux gras de la presse. Re­tour sur un mé­mo­rable choc des egos.

Pa­ris, 19 mars 1970. Toute l’équipe de Bor­sa­li­no, l’un des films les plus at­ten­dus de l’an­née, est réunie au ci­né­ma Pa­ra­mount. Toute, à l’ex­cep­tion de Jean-Paul Bel­mon­do, qui par­tage pour­tant l’af­fiche avec Alain De­lon. Bé­bel rou­coule à Londres avec sa com­pagne de l’époque, Ur­su­la An­dress. En réa­li­té, il boy­cotte cette avant-pre­mière. De­puis plu­sieurs jours, les mé­dias ne parlent plus que du pro­cès in­ten­té par Bel­mon­do contre De­lon. La rai­son de cette guerre des monstres sa­crés du ci­né­ma ? Cinq pe­tits mots sur l’af­fiche du film. Deux ans plus tôt, entre les prises du film La Pis­cine, Alain De­lon est plon­gé dans un livre d’Eu­gène Sac­co­ma­no : Ban­dits à Mar­seille. Le cha­pitre sur les deux ma­fieux des an­nées 30, Car­bone et Spi­ri­to, le cap­tive par­ti­cu­liè­re­ment. Le soir, du­rant cet été 1968, il parle d’une adap­ta­tion ci­né­ma­to­gra­phique à Jacques De­ray, qui se montre in­té­res­sé. « J’en se­rai le pro­duc­teur » , pré­vient d’em­blée Alain De­lon. L’ac­teur rêve d’en­dos­ser toutes les cas­quettes, et ima­gine même le cas­ting par­fait. À ses cô­tés, il ver­rait bien le Né­mé­sis Bel­mon­do, croi­sé fur­ti­ve­ment dans Sois belle et tais-toi (1958) et dans Pa­ris brûle-t-il ? (1966). À la lec­ture du script, l’ac­teur de Pier­rot le fou ac­cepte sur le champ, mais se mé­fie for­cé­ment du De­lon pro­duc­teur. Avec son agent, ils font ré­di­ger un contrat ul­tra-ca­li­bré : ré­par­ti­tion iden­tique du temps de pa­role, de leurs ap­pa­ri­tions, du nombre de coups de poing. Sur­tout, il prend garde à l’af­fiche. Même si Alain De­lon est pro­duc­teur, c’est sa so­cié­té Adel, et non son nom, qui doit y être men­tion­née. Au­tre­ment dit, les Fran­çais doivent pou­voir y lire : « Pa­ra­mount pré­sente une pro­duc­tion Adel : Bel­mon­do/De­lon dans Bor­sa­li­no ». L’ac­teur/pro­duc­teur ac­cepte, le contrat est si­gné et le tour­nage com­mence, non sans dif­fi­cul­té. Fi­nan­ciè­re­ment, le hé­ros du Gué­pard est contraint de s’as­so­cier avec la Pa­ra­mount, et de ré­duire le bud­get, à cause d’une dé­va­lua­tion du dol­lar. Puis, il su­bit la pres­sion des fa­milles des deux ma­fieux. Car­bone et Spi­ri­to, les deux per­son­nages prin­ci­paux, au­raient été col­la­bos pen­dant la Se­conde Guerre mon­diale, un pas­sé peu glo­rieux pour les hé­ri­tiers res­pec­tifs. Ils de­mandent donc à ce que les noms et l’ac­tion soient mo­di­fiés. L’his­toire s’ar­rête donc en 1939, avec des hé­ros ap­pe­lés Ca­pel­la et Sif­fre­di. Quant à l’am­biance entre les ac­teurs sur le tour­nage, elle s’avère glo­ba­le­ment cor­diale, mal­gré quelques pe­tits couacs : « Il n’y a pas vrai­ment eu de conflit. On ne peut pas dire qu’il y avait entre eux une ami­tié dé­bor­dante, mais ils fai­saient leur bou­lot » , confie Jacques De­ray en 2003 dans son livre J’ai connu une belle époque (éd. Ch­ris­tian Pi­rot). La presse est at­ten­tive à la moindre dis­pute, in­ter­roge les ma­quilleurs et les fi­gu­rants, en quête d’une anec­dote crous­tillante. Mais ils n’ont pour le mo­ment rien à se mettre sous la dent, hor­mis un film re­po­sant sur le duo my­thique. Un duo qui pro­met­tait pour­tant de faire des étin­celles sur le plan pri­vé. Car les deux ac­teurs sont très dif­fé­rents, comme l’ana­lyse Vincent Qui­vy, au­teur d’Alain De­lon, ange ou voyou (éd. Seuil) : « On les op­po­sait beau­coup. C’était le beau et mys­té­rieux De­lon contre Bé­bel, l’ac­teur sym­pa, spor­tif, ac­ces­sible. Ce sont deux per­son­na­li­tés an­ti­thé­tiques. » Il fau­dra at­tendre la post-pro­duc­tion pour sa­tis­faire en­fin les mé­dias.

L’af­fiche contro­ver­sée

La réu­nion « ma­quette » pour confec­tion­ner l’af­fiche du film se tient en pré­sence du gra­phiste Re­né Fer­rac­ci, Jacques De­ray, les pro­duc­teurs de la Pa­ra­mount et, bien sûr, Alain De­lon, qui n’a pas convié son par­te­naire à l’écran. Il re­fuse tout bon­ne­ment de lui pré­sen­ter son pro­jet. Et pour cause : il ne tient pas compte des termes du contrat

de Jean-Paul Bel­mon­do et fait fi­gu­rer sur l’af­fiche : « Pa­ra­mount pré­sente une pro­duc­tion Alain De­lon : Bel­mon­do/ De­lon dans Bor­sa­li­no » . Pour­quoi prendt-il le risque de vio­ler ain­si les règles fixées au dé­part ? Pas pour faire de la pu­bli­ci­té, puis­qu’il sait qu’il n’au­rait pas le beau rôle. Vincent Qui­vy à la re­lance : « De­lon veut de­ve­nir un pro­duc­teur à l’amé­ri­caine et, en met­tant son nom sur l’af­fiche, il veut donc faire comme les Amé­ri­cains. Il veut aus­si mon­trer qu’il est su­pé­rieur à Bel­mon­do car, contrai­re­ment à lui, il n’est pas qu’in­ter­prète. D’après lui, il prend plus de risques. Ce­la mé­rite quelque chose en plus ! » En dé­cou­vrant les af­fiches pla­car­dées dans tout Pa­ris, Bé­bel se re­belle. Il at­taque Alain De­lon en jus­tice, à quelques jours de la sor­tie du film, et de­mande au tri­bu­nal de faire re­ti­rer tous les sup­ports pu­bli­ci­taires. L’ac­teur/ pro­duc­teur est fou de rage, lui qui a or­ga­ni­sé la pro­mo­tion au mil­li­mètre près. C’est le dé­but d’un échange de tirs four­nis, par mé­dias in­ter­po­sés : « J’es­time avoir res­pec­té mes en­ga­ge­ments et Adel Pro­duc­tions ne les res­pecte pas avec moi. Il y a beau­coup de choses qu’on de­vait me pré­sen­ter qu’on ne m’a pas pré­sen­tées. À tra­vers moi, c’est toute la pro­fes­sion qui est concer­née : si je me laisse faire, mes ca­ma­rades ne pour­ront rien faire à l’ave­nir » , dé­clare Jean-Paul Bel­mon­do à France Soir, le 5 mars 1970. Le juge, sta­tuant en ré­fé­ré, note que l’af­faire n’est pas ur­gente, contrai­re­ment à ce que pensent la presse et les Fran­çais. Il ren­voie ain­si les deux par­ties de­vant le tri­bu­nal civil : « Il a mas­sa­cré comme il a pu la sor­tie de Bor­sa­li­no !» , lâche un De­lon écoeu­ré, à Pa­ris Match. Pas sûr, puisque ce pro­cès, et tout le ta­page mé­dia­tique au­tour, n’a fait qu’at­ti­rer un peu plus les spec­ta­teurs. Sur sa seule pre­mière se­maine, rien qu’à Pa­ris, le film a en­re­gis­tré 199 271 en­trées. Au fi­nal, c’est près de cinq mil­lions de spec­ta­teurs dans toute la France qui iront voir Bor­sa­li­no, le clas­sant par­mi les films ayant réa­li­sé le plus de re­cettes en 1970. Tout ce­la sans qu’à un seul mo­ment lors de la pro­mo­tion du film, on ne parle de l’his­toire des deux ma­fieux.

En­ter­rer la hache de guerre

Pen­dant ce temps, l’af­faire suit son cours. Trente mois après la sor­tie de Bor­sa­li­no, le tri­bu­nal de com­merce convoque les deux ac­teurs. Ce 16 juin 1972, la ten­sion entre les deux par­ties est pal­pable. Le ver­dict tombe en­fin, et donne rai­son à Jean-Paul Bel­mon­do. Alain De­lon, qui dé­teste les échecs, est pro­fon­dé­ment at­teint dans sa fier­té. À la troi­sième per­sonne du sin­gu­lier, fi­dèle à son per­son­nage, il confie à nou­veau à Pa­ris Match : « Bel­mon­do a été hor­ri­fié parce qu’il y avait en haut de son nom : “Alain De­lon Pré­sente”. Mais c’était Alain De­lon pro­duc­teur qui re­pré­sen­tait le film, et c’était nor­mal. » Un an plus tard, en 1973, De­lon met en chan­tier la suite de Bor­sa­li­no. Jacques De­ray est à nou­veau der­rière la ca­mé­ra. Il n’est plus ques­tion de rap­pe­ler Bel­mon­do, puis­qu’il meurt à la fin du pre­mier film. Ce­pen­dant, le ci­néaste ai­me­rait ou­vrir sur une pho­to du per­son­nage, l’his­toire ra­con­tant la ven­geance de Sif­fre­di contre les meur­triers de son ami. Après au­to­ri­sa­tion de l’ac­teur, Bor­sa­li­no and Co com­mence sur une pho­to de Bel­mon­do au ci­me­tière de Mar­seille. Mais la ma­gie opère moins lorsque les deux ac­teurs n’ap­pa­raissent pas en­semble à l’écran. Le film a moins de suc­cès. Le temps passe et les ri­va­li­tés entre les deux monstres sa­crés s’at­té­nuent. Cha­cun re­vient sur l’épi­sode du pro­cès : « J’étais fier de pré­sen­ter Bel­mon­do dans un grand film, qui plus est, avec moi (…) On a dis­cu­té un jour pour se rendre compte qu’on n’al­lait pas res­ter brouillés pour des bê­tises pa­reilles !» , mi­ni­mise Alain De­lon dans le Ci­né Té­lé Re­vue du 28 no­vembre 1977. Et près de qua­rante ans plus tard, c’est Bé­bel, dans un en­tre­tien au Point, qui se charge de ba­layer l’af­faire, quitte à en ra­jou­ter un poil : « C’étaient des dis­putes d’amou­reux, on était des grands co­pains ! » •

Dans les bacs dans le cadre de la col­lec­tion Pa­thé res­tau­ra­tions : cof­fret 4 po­lars JACQUES DE­RAY ( Bor­sa­li­no & co, Le Gang, Trois hommes à abattre, Sym­pho­nie pour un mas­sacre)

« Bel­mon­do a été hor­ri­fié parce qu’il y avait en haut de son nom : “Alain De­lon Pré­sente”. » Alain De­lon

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