L'art et sa ma­nière, une chronique d’An­to­nin Pe­ret­jat­ko

Ou com­ment tout ce qui fait un film peut fi­nir par lui nuire.

So Film - - Sommaire - PAR AN­TO­NIN PE­RET­JAT­KO, CI­NÉASTE

Faire du ci­né­ma, c’est vé­hi­cu­ler de l’émo­tion. Par­mi les vé­hi­cules uti­li­sés, il y a le for­mat. Le for­mat, c’est la géo­mé­trie de l’image. Par­fois l’image est proche du car­ré, par­fois c’est un rec­tangle qui s’al­longe. Quand la lon­gueur de­vient plus de deux fois la taille de la hau­teur, 2,35 fois pour être plus pré­cis, on a du Ci­né­maS­cope. Gros­so mo­do, c’est deux fois le for­mat presque car­ré pra­ti­qué au temps du muet. Pour faire du Scope, il faut un ob­jec­tif qu’on ap­pelle l’ana­mor­pho­seur : grâce à une dé­for­ma­tion op­tique, il met une image rec­tan­gu­laire dans une image car­rée, en­suite on pro­jette en éti­rant le car­ré pour re­trou­ver le rec­tangle. Il y a deux fa­çons de faire du Scope : la vraie avec l’ana­mor­pho­seur, la fausse en cou­pant votre image en haut et en bas et vous je­tez le reste à la pou­belle (comme une piz­za dans la­quelle vous ne man­gez qu’un rec­tangle au for­mat 2,35 ; ça ne vous est ja­mais ve­nu à l’es­prit ? Pour le Scope c’est la même hé­ré­sie...).

La rai­son pour la­quelle un réa­li­sa­teur choi­sit de tour­ner dans un for­mat plu­tôt qu’un autre est sou­vent in­tui­tive. Pour le Scope, cer­tains di­ront que c’est pour les grands es­paces, d’autres pour mettre deux per­son­nages qui se causent dans la même image. C’est ou­blier que les grands es­paces ont été fil­més bien avant le Scope (wes­terns chez John Ford, dé­cors gi­gan­tesques chez Fritz Lang ou Stern­berg…). Quant à fil­mer deux per­son­nages dans le même cadre, n’im­porte quel réa­li­sa­teur l’a fait avant l’in­ven­tion du Scope. Lau­rel et Har­dy ça vous dit quelque chose ? En fait, le Ci­né­maS­cope est né pour concur­ren­cer la té­lé­vi­sion. Au­jourd’hui c’est la même com­bine avec le re­lief face à In­ter­net. Pour qui fré­quente les fes­ti­vals de courts mé­trages, une in­ter­ro­ga­tion : pour­quoi plus de 70 % des films dans ce for­mat ? La plu­part du temps c’est du faux Scope (comme la piz­za hon­teu­se­ment ro­gnée) et les films jouent l’ef­fet de style. C’est-à-dire soit un cadre très fixe qui fait ressentir le vide (ten­dance An­to­nio­ni), soit un cadre qui bouge et vous donne le mal de mer (ten­dance Lars von Trier). Deux choix dif­fi­ciles à réus­sir qui donnent des films pé­nibles quand ça rate car la jus­ti­fi­ca­tion d’en­fer­me­ment ou de vide reste seule­ment théo­rique. L’hé­gé­mo­nie du Scope en court mé­trage tient à une rai­son éco­no­mique. La lo­ca­tion des ob­jec­tifs Scope coûte une mon­tagne de pognon, en faux Scope nu­mé­rique ça coûte zé­ro et puisque c’est gra­tuit, n’im­porte qui se croit apte à s’en ser­vir. Qu’il soit vrai ou faux, le Scope pose ses condi­tions et de­mande des dé­penses de mise en scène que les bud­gets de courts mé­trages n’as­sument plus : les dé­cors de­viennent pauvres, le nombre de fi­gu­rants à l’image (et tout ce qui va avec) est à dou­bler, sans comp­ter un tra­vail de mise en scène plus long à mettre en place, ce qui veut dire moins de plans dans la jour­née. On le voit : le Scope, même gra­tuit, de­mande sa mon­tagne de pognon. Un sub­ter­fuge est de faire comme Cop­po­la qui a réa­li­sé Le Par­rain ca­dré comme du Scope : bien que l’ima­gi­naire ci­né­phile pense à ce film en 2,35, nous sommes bien en 1,85. Pour Fritz Lang, ce for­mat n’était bon qu’à fil­mer des cer­cueils ou des ser­pents. Tex Ave­ry a pré­fé­ré rendre son ta­blier quand on lui a im­po­sé ce for­mat : les Droo­py en 2,35 ne sont pas de lui, ce n’est pas dans ceux­là qu’il faut y cher­cher sa phrase gé­niale à l’in­ten­tion du spec­ta­teur : « Hel­lo, hap­py tax payers ! » Tou­jours dans la fa­mille des al­ler­giques à ce for­mat, Net­flix, qui ne va au ci­né­ma qu’avec une boîte de naph­ta­line, a sor­ti l’arme lourde pour concur­ren­cer la salle de ci­né : le for­mat ver­ti­cal ! Sor­tez vos smart­phones, ça com­mence ce mois-ci avec des bandes an­nonces vi­sibles sans pi­vo­ter l’ap­pa­reil, il est vrai que ça de­man­dait beau­coup de contor­sions pour ceux qui condui­saient avec le té­lé­phone ven­tou­sé au pare-brise. Bien­tôt un long mé­trage ver­ti­cal ? On va en­fin voir des do­cu­men­taires sur les gru­tiers, des gros plans des ZZ Top avec toute la barbe et peut-être en­fin l’adap­ta­tion de l’his­toire du Lit Ver­ti­cal… Nou­veau for­mat, nou­veaux su­jets ? Il y a peut-être une mon­tagne de pognon à se faire. •

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