Les bonnes feuilles du Ci­né­ma­boule, une chronique de Noël Go­din

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L'e point de dé­part (et d’ar­ri­vée) de l’His­toire se­crète du ci­né­ma fran­çais de Mi­chel Pas­cal (Laf­font) ne manque pas de toc. C’est que la sa­ga de la gé­né­ra­tion « qui a bou­le­ver­sé Hol­ly­wood-sur-scène » de 1969 à 2014, les an­nées Tos­can-Ras­sam-Sey­doux-Ber­ri et Cie, c’est un vrai film en soi avec « son cor­tège de coups de théâtre fi­nan­ciers, fa­mi­liaux, ses jeux de rôles ou ses jeux de dupes » . Un vrai film dans le­quel Jean-Pierre Ras­sam me­nace sé­rieu­se­ment Ernst Gold­smith, big boss des Ar­tistes as­so­ciés, le dis­tri­bu­teur de son Moi y’en a vou­loir des sous, de brû­ler de­vant lui la boîte du né­ga­tif du film : « Comme ça, tu au­ras per­du 800 mil­lions au lieu de m’en prê­ter 200 de plus. » Dans le­quel Ro­ber­to Ros­sel­li­ni, pré­sident du ju­ry du Fes­ti­val de Cannes 1977, kid­nappe lit­té­ra­le­ment ses ju­rés pour les pous­ser à dé­cer­ner la Palme d’or non à Et­tore Sco­la, comme Favre Le Bret l’au­rait vou­lu, mais aux frères Ta­via­ni. « Le Bret ne dé­co­lère pas. Il perd son sang-froid pour la pre­mière fois de­puis trente ans. » Dans le­quel Claude Cha­brol laisse son opé­ra­teur Jean Ra­bier tour­ner à sa place quelques scènes du Bou­cher parce qu’il a trop for­cé, lui, sur l’eau-de­vie de prune. Un vrai film dans le­quel la presse bri­tish in­si­nue que Da­niel Tos­can du Plan­tier au­rait com­man­di­té le meurtre de son épouse So­phie. Dans le­quel le pro­duc­teur des Val­seuses rêve tout d’abord d’avoir pour les rôles-titres les très propres sur eux Francis Hus­ter et Jacques We­ber. Dans le­quel Gé­rard Le­bo­vi­ci par­tage ses conquêtes à la Jules et Jim avec Fran­çois Truf­faut. À com­men­cer par Ca­the­rine De­neuve qui vol­tige d’un so­fa à l’autre.

Connais­sez-vous Lau­ra Mul­vey, réa­li­sa­trice, no­tam­ment, d’un ex­ci­tant Fri­da Kah­lo et Ti­na Mo­det­ti ? Son court pam­phlet fé­mi­niste Plai­sir vi­suel et ci­né­ma nar­ra­tif (1975) est ré­édi­té par Mi­mé­sis dans le cadre d’un re­cueil de ses écrits cri­tiques très rentre-de­dans : Au-de­là du plai­sir vi­suel. La fa­rouche Lon­do­nienne y met crâ­ne­ment en avant « la ma­nière dont la forme fil­mique se­rait struc­tu­rée par l’in­cons­cient de la so­cié­té pa­triar­cale » et ap­pelle à l’avè­ne­ment de « spec­ta­teurs pen­sifs » dé­phal­lo­cra­ti­sés aptes à jouir pen­dant les films de Go­dard, de Stern­berg, d’Ophuls, d’Hit­ch­cock sans se lais­ser ni­quer par leurs an­crages mi­so­gynes. « Je dé­teste les films où la vio­lence est el­lip­tique » , cria sur les toits Paul Ve­rhoe­ven en 2008. « Mon­trer une fu­sillade puis un mort sur le trot­toir sans mon­trer les consé­quences de l’im­pact ne me semble pas bé­né­fique. » C’est gal­va­ni­sé par cette pro­fes­sion de foi que le ju­riste Ch­ris­tophe Triollet a créé le cro­qui­gno­let fan­zine Dark­ness dont quelques-uns des textes de proue sont ras­sem­blés dans l’en­semble Gore et Vio­lence (Lett­Mo­tif). Au me­nu, entre autres, le point sur les grand-gui­gno­lades de toute fa­rine : le sla­sher, le fool­killer mo­vie, le tor­ture porn, le snuff mo­vie, le dé­lire sca­to­phile, le hard vam­pi­rique. Et puis le gore se­lon Cro­nen­berg, Lu­cio Ful­ci, John Woo et même Aki­ra Ku­ro­sa­wa dont les films de sabre Yo­jim­bo (1961) et San­ju­ro (1962) pré­fi­gurent un cer­tain ci­né­ma san­glant. « Un film doit être la hache qui brise la mer ge­lée en nous. » (W. H.) Trous­sé par Lau­ra Fred­duc­ci, la co-fon­da­trice des édi­tions Play­list So­cie­ty, Wer­ner et les ca­tas­trophes na­tu­relles (Anne Car­rière) est une fort sym­pa­toche bio­gra­phie fan­tas­mée du grand Wer­ner Herzog. Mais ça a beau être plu­tôt agréable à lire, je suis per­plexe, ventre de boeuf ! À quoi bon ré­ima­gi­ner une vie dé­jà ex­tra­or­di­naire ?

À l’heure où les stu­dios, pour pro­mou­voir leurs sor­ties, s’en re­mettent es­sen­tiel­le­ment à des portraits d’ac­teurs pho­to­sho­pés, le somp­tueux livre Af­fiches clan­des­tines. Le Ci­né­ma re­vi­si­té par les illus­tra

teurs de Mat­thew Cho­j­na­cki de Cle­ve­land (éd. Aki­leos) exalte le tra­vail mar­gi­nal de té­mé­raires gra­phistes dé­si­reux de re­don­ner à l’af­fiche de ci­né­ma sa « cau­tion ar­tis­tique » . En for­mat géant, le pa­no­ra­ma s’avère ban­da­toire, qu’il s’agisse d’ap­proches in­no­vantes comme l’Era­se­rhead d’Adam Mai­da, le Pink Fla­min­gos de Lure De­si­gn, le Pulp Fic­tion de Mi­chael White, le Saw de Nick Stokes ou de ré­sur­rec­tions de tech­niques lé­gen­daires, celles de Drew Stru­zan ou de Saul Bass en tête.•

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