Sé­quence star : L’In­no­cent vu

So Film - - Sommaire - par Ma­ria­na Ote­ro

L'In­no­cent est un film que j’ai énor­mé­ment vu quand j’avais 20 ans. C’est le der­nier film de Vis­con­ti, il n’a pas ter­mi­né lui-même le mon­tage, parce qu’il est mort avant. C’est l’his­toire d’un homme, Tul­lio, qui, comme sou­vent avec Vis­con­ti, est un grand aris­to­crate. Il est ma­rié à une femme, Giu­lia­na, qu’il dé­laisse pour ses maî­tresses. Au mo­ment où le film com­mence, il est très amou­reux d’une cer­taine Te­re­sa. Mais il se rend compte que sa femme a eu un amant pour la pre­mière fois, qui l’a mise en­ceinte. Ça le rend fou. Il veut la re­con­qué­rir et se ven­ger. C’est un film sur la do­mi­na­tion mas­cu­line, la vo­lon­té de pos­ses­sion de cet homme qui veut qu’on lui ap­par­tienne. Ça ne l’in­té­resse pas d’ai­mer, c’est un chas­seur. Ce qui est beau, c’est que ces deux femmes qui pour­raient a prio­ri être ja­louses ou ri­vales ne vont ja­mais vrai­ment se ren­con­trer mais se­ront plus fortes que Tul­lio, cha­cune d’une ma­nière dif­fé­rente.

La sé­quence dont je veux par­ler est celle du sa­lon de mu­sique. C’est à peu près au pre­mier tiers du film. Tul­lio est par­ti avec Te­re­sa, et donc Giu­lia­na sait qu’il est dans une autre ville. Elle est avec la maî­tresse de mai­son, dont elle est as­sez proche. Elles écoutent avec toute la bonne so­cié­té une femme qui chante Or­phée cher­chant Eu­ry­dice, une très belle chan­son d’amour. C’est une sé­quence pi­vot dans le film. Juste avant, elle vient de croi­ser par ha­sard l’écri­vain qui va de­ve­nir son amant. Et ce soir, leurs yeux vont se ren­con­trer.

La scène com­mence sur la chan­teuse. Zoom ar­rière, comme fai­sait beau­coup Vis­con­ti. On dé­couvre des spec­ta­teurs, dont Giu­lia­na et la maî­tresse de mai­son. Cette der­nière lui dit : « Tu sais, il pa­raît que ton ma­ri est re­ve­nu, il est de nou­veau à Rome ! Sur­tout ne joue pas la femme sou­mise, in­verse les rôles. » C’est la seule re­ven­di­ca­tion ou­ver­te­ment fé­mi­niste du film, alors qu’il est en per­ma­nence une in­vi­ta­tion pour les femmes à re­prendre le pou­voir. Giu­lia­na est trou­blée par ces pro­pos et la voi­là qui dé­couvre, dans un nou­veau plan large / zoom avant, le re­gard de son fu­tur amant. Elle est en­core plus émue, le plan est as­sez ser­ré. On lui a dit « in­verse les rôles » et l’op­por­tu­ni­té est juste là, à por­tée de main. On sent qu’elle est bou­le­ver­sée, leur échange de re­gard est in­sis­tant. Elle dé­tourne les yeux parce que tout de même, ça ne se fait pas. Plan ser­ré sur elle, il y a un pe­tit laps de temps et une main se pose sur son épaule. Elle se re­tourne avec un sou­rire, zoom ar­rière… ce n’est pas du tout l’amant mais son ma­ri qui est re­ve­nu.

Tout passe par le corps, par cette main qui se pose, et on se dit au dé­but du plan : « C’est l’amant, le dé­sir, il est là… » Elle aus­si elle es­père, parce qu’on voit va­gue­ment son sou­rire qui s’ébauche, et là cette main qui au­rait pu être celle d’un homme dé­si­ré de­vient celle du chas­seur po­sant son em­preinte, qui vient prendre la femme en di­sant : « C’est à moi. » Il marque son ter­ri­toire, alors qu’à ce mo­ment-là du film on ne sait pas en­core qu’il va vou­loir la ré­cu­pé­rer. Tout est dé­jà là. Cette main gan­tée de blanc se po­sant sur la robe noire et la chair plan­tu­reuse. En plus, il est là pour lui dire : « Va-t’en, laisse-moi seul parce que ma maî­tresse va re­ve­nir et je ne veux pas qu’elle te voie. »

Tout le reste du film, elle va s’en dé­faire, de cette main. C’est un pre­mier mou­ve­ment de chan­ge­ment. Ce ré­cit est pro­fon­dé­ment po­li­tique et passe par le rap­port hommes/femmes. C’est un film sans psy­cho­lo­gie, alors que les per­son­nages sont très im­por­tants. Ce qui fait toute leur épais­seur, c’est vrai­ment l’His­toire, les grands mou­ve­ments éthiques et mo­raux. Com­ment chaque per­son­nage in­carne une ma­nière de se plier, de se dé­ca­ler, ou de ré­sis­ter. Il y a une fa­çon de lier l’His­toire et l’in­time qui est très belle et qui per­met d’en par­ler de fa­çon ter­ri­ble­ment émou­vante sans être hé­roïque. Et ça, c’est tout le ta­lent de Vis­con­ti. •

EN DVD : L’AS­SEM­BLÉE, UN DO­CU­MEN­TAIRE DE MA­RIA­NA OTE­RO SUR LE MOU­VE­MENT NUIT DE­BOUT

VU PAR Ma­ria­na Ote­ro CI­NÉASTE

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