Cor­né­lius, le meu­nier hur­lant, de Yann Le Quel­lec

Dans Corne li us, le meu­nier hur­lant, Yann Le Quelle crac on te l'his­toire d'un Don Qui­chotte qui crie quand se lève la lune. Un ré­cit pi­ca­resque met­tant en scène un hé­ros ron­gé par le sens de l'ab­surde et un grand déses­poir. Un film bur­lesque, aus­si, qui

So Film - - Sommaire - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR AR­THUR CERF PHO­TO : MA­THIEU ZAZZO

UN FILM DE YANN LE QUEL­LEC, AVEC BO­NA­VEN­TURE GA­CON, ANAÏS DEMOUSTIER, DENIS LA­VANT. EN SALLE LE 2 MAI

Faire des films trop tard

On peut faire du ci­né­ma en ame­nant les gens de ma­nière fron­tale et naïve, en pas­sant par le di­ver­tis­se­ment pour en­suite leur pré­sen­ter des choses plus psy­ché­dé­liques. C’est quelque chose que j’ai dé­cou­vert dans les wes­terns de Pe­ckin­pah, dans les­quels il y a une grande mé­lan­co­lie. Un que j’aime par­ti­cu­liè­re­ment, c’est Un nom­mé Cable Hogue. Un gars est lais­sé pour mort en plein dé­sert, il meurt de soif et au mo­ment où il s’ef­fondre pour mou­rir, il voit un peu de sable mouillé, il creuse et il y a une source. Il va l’ex­ploi­ter, les gens vont s’ar­rê­ter là et ça va être une sta­tion ser­vice avant l’heure. Il va don­ner de l’eau aux che­vaux et de cette ma­nière, trou­ver une place dans la so­cié­té. Mais à la fin, la pre­mière voi­ture ar­rive et il n’y a plus be­soin d’eau mais d’es­sence. Ça ex­prime bien ce sen­ti­ment de faire des films trop tard. Il fait un wes­tern après le wes­tern, après Walsh, après Ford. J’ai aus­si ce sen­ti­ment…

John Ford à vé­lo

Pour les re­pé­rages du film, j’ai fait les Py­ré­nées dans les deux sens. Cent dix bornes et dix heures de vé­lo par jour, pen­dant plu­sieurs se­maines, en pas­sant par les plus hauts cols à chaque fois et dor­mant dans des hô­tels qui ne vivent que pour le Tour de France. D’ailleurs, c’est Ber­nard Hi­nault qui m’a pré­pa­ré à ce pé­riple. On vou­lait trou­ver des ter­ri­toires qui rap­pellent le Co­lo­ra­do des wes­terns de John Ford. Avec cette idée de wes­ter­ni­ser des pay­sages fran­çais. Pour sillon­ner une ré­gion où tu dois tour­ner, tu te fais quand même pas mal de bleds. Je n’ai pas trou­vé le mou­lin du film dans ces lieux-là, mais ça m’a énor­mé­ment ai­dé pour l’écri­ture. Les mon­tées, ça peut être long, alors tu mou­lines. En plus d’avoir un as­pect mé­di­ta­tif, le vé­lo en­clenche quelque chose en moi qui est du do­maine de l’en­fance parce que j’ai gran­di à la cam­pagne et que c’est comme ça que tu te dé­places. Mais il y a aus­si un rap­port très fort à la fo­lie qui se tra­duit par des ex­pres­sions liées au vé­lo : « dé­railler », « perdre les pé­dales », « avoir le nez dans le gui­don et pé­ter un câble ». Il faut que ça roule, mais ça ne tourne ja­mais rond très long­temps. Bor­nan­drai­sed à La Bous­sac, 1 000 ha­bi­tants

J’ai gran­di dans un pe­tit vil­lage bre­ton. Il n’y avait pas de culture ci­né­phi­lique, ma mère était in­fir­mière et mon grand-père était un an­cien ré­sis­tant qui s’oc­cu­pait d’une sec­tion lo­cale du Par­ti com­mu­niste, donc il m’em­me­nait aux réunions de cel­lule. J’ai vu et com­pris des choses que j’ai re­trou­vées plus tard dans des films de Ford. Quand on est par­ti s’ins­tal­ler à Rennes, pour moi c’était im­mense, la mé­ga­lo­pole. Rennes c’était New York. J’étais per­du. En 6ème, les ga­mins uti­li­saient l’ex­pres­sion : « se prendre un râ­teau ». Mais pour moi qui ve­nais de la cam­pagne « se prendre un râ­teau », c’était se prendre un râ­teau au sens lit­té­ral. J’es­saie d’ap­par­te­nir à plein d’uni­vers dont je sais qu’ils ne com­mu­niquent pas entre eux. Le ci­né­ma peut per­mettre de faire co­exis­ter des mondes mais je suis frap­pé par l’ef­fet de mi­lieu. À par­tir de là, c’est comme dans Cor­ne­lius : le vil­lage a le choix entre s’ou­vrir à d’autres uni­vers ou se re­fer­mer sur lui-même jus­qu’à l’as­phyxie. C’est très com­pli­qué de faire des scé­na­rios sur les corps par exemple. Je ne vois que Gui­rau­die et Ca­rax qui sont ca­pables de faire ça en France. Parce que c’est plus ras­su­rant pour une chaîne ou une ré­gion d’ac­cor­der de l’ar­gent à des pro­jets plus psy­cho­lo­giques, avec des dia­logues, des si­tua­tions, etc. Alors que les ori­gines du ci­né­ma, c’est aus­si le ca­ba­ret, le cirque, le mu­sic-hall. Ig­gy Pop dans un vil­lage de fran­chouillards

Je me pose sou­vent une ques­tion : com­ment s’ap­puyer sur l’in­cons­cient de la ci­né­phi­lie pour créer un en­droit qui est ce­lui du film ? Pour moi, tour­ner avec Ig­gy Pop, ça ré­pond en par­tie à cette ques­tion. Ig­gy Pop n’a rien à foutre dans un vil­lage de fran­chouillards. Donc je lui ai en­voyé une lettre, sans ja­mais l’avoir ren­con­tré, avec mes deux pre­miers films et un mon­tage. Trois jours après, j’étais dans mon bled en Bre­tagne, avec la mer et j’ai eu un coup de fil : « Hel­lo Yann, it’s Ig­gy. » Il a dit oui tout de suite. Donc je suis al­lé le voir chez lui, à Mia­mi. Je donne l’adresse au taxi qui la rentre dans le GPS. Sur la route, je ne voyais que des clo­dos avec des cad­dies, des mecs avec des ai­guilles. Sur le GPS, 400 m, 300 m, 200 m. Je me dis : « Qu’est-ce que c’est que ce plan, pu­tain ? » Donc je dis au taxi de me dé­po­ser là, j’ai une heure d’avance. Il me ré­pond : « Je ne vous laisse pas là, c’est hy­per dan­ge­reux, ce n’est pas du tout pour vous. » Le mec me lâche en se di­sant « tant pis pour lui » . Tout le monde me re­garde. Am­biance de wes­tern. Et je vois une car­to­man­cienne vau­doue. Je lui de­mande une bière parce que j’ai une heure à tuer. Une bière, deux, trois. J’y vais, je rentre dans un pe­tit truc plus ave­nant au bord d’une jo­lie ri­vière sur la­quelle flot­taient des mil­liers de ca­nettes pour­ries, des se­ringues etc. Et là, une énorme Rolls ga­rée de­vant une mai­son un peu ba­li­naise. Et Ig­gy tran­quille, en short de bain et tongs. Je rentre chez lui et le pre­mier truc que je trouve à lui dire, c’est : « Je connais ta ma­chine à la­ver, parce qu’elle était dans le film de Jar­musch. » Il a vrai­ment cet hé­ri­tage white trash, Ken Park, tout ça et puis en même temps, il a une autre mai­son avec jar­di­nier, pis­cine et grou­pies. Je suis rentré en me di­sant que c’était pas mal le ci­né­ma. Ce se­rait un monde où il y au­rait Ber­nard Hi­nault et Ig­gy Pop.

Bo­na­ven­ture contre De­par­dieu

Dans le monde du spec­tacle vi­vant, Bo­na­ven­ture Ga­con est une su­per­star. C’est un corps in­croyable, une forme de sur­puis­sance, il dé­gage quelque chose qui rap­pelle Gé­rard De­par­dieu en jeune. Et des De­par­dieu jeunes il n’y en a plus beau­coup, donc je vou­lais le mon­trer. Seul pro­blème, lui n’était pas par­tant au dé­but. Pour dire la vé­ri­té, il avait été em­bau­ché comme dou­blure cas­cade de De­par­dieu sur un Astérix et Obélix. Sur le tour­nage, De­par­dieu com­mence à faire le ma­lin : « Alors c’est le pe­tit jeune là qui va me dou­bler tout ça avec sa barbe ? » Et là t’as Bo­na­ven­ture qui… (Il mime une em­poi­gnade). Il est très, très gen­til mais il n’en a rien à bran­ler de De­par­dieu. « Eh moi les peigne-culs du ci­né­ma ! » Donc il s’est fait vi­rer. Moi, quand j’ar­rive pour lui dire que je l’adore tout ça, il est très po­li, mais il n’a pas du tout des étoiles dans les yeux. Après quoi, il y a eu une belle ren­contre, il a vu mes films, il a com­pris le pro­jet. Deuxième pro­blème, il ne pou­vait pas à cause de ses dates de tour­née. Quand t’as une troupe, deux ans à l’avance, tout est blo­qué. Donc il ne pou­vait pas à moins de mettre toute sa troupe au chô­mage tech­nique. Pas pos­sible. Et voi­là ce qu’il s’est pas­sé : les gens de sa troupe se sont réunis sans lui, ils sa­vaient que c’était im­por­tant pour lui, qu’il en avait en­vie, donc ils se sont mis au chô­mage tech­nique pour lui per­mettre de faire le film. Avec des consé­quences concrètes, c’est une en­tre­prise. Qui, dans la vie, sus­cite ça ?

Ma mère et le com­pli­ment d'Agnès Var­da

Comme j’ai du mal à expliquer à ma mère ce que je fais comme mé­tier, je la fais tou­jours ve­nir sur mes tour­nages et je lui donne un pe­tit rôle. Quand j’ai ga­gné le prix Jean Vi­go en 2013, Agnès Var­da est ve­nue me voir pour me dire qu’elle avait ado­ré cette co­mé­dienne, qu’on n’en­ten­dait ja­mais des gens par­ler comme ça au ci­né­ma, avec au­tant de na­tu­rel. Je suis al­lé le dire à ma mère : « Tu sais ce que m’a dit Agnès Var­da ? » Elle a ré­pon­du : « Agnès qui ? »

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