Tran­sit de Ch­ris­tian Pet­zold

So Film - - Sommaire - AVEC PAU­LA BEER, FRANZ ROGOWSKI, MAT­THIAS BRANDT. WILLY ORR

Mar­seille. Des ré­fu­giés cherchent à quit­ter l'Eu­rope. Les fas­cistes ar­rivent. Un Al­le­mand, Georg, vole l'iden­ti­té d'un mort pour pro­fi­ter de son vi­sa et fuir au Mexique. Une mul­ti­tude de ren­contres re­poussent son dé­part. Cette adap­ta­tion du ro­man épo­nyme d'An­na Se­ghers écrit en 1947 a comme par­ti pris fon­da­men­tal d'an­crer son his­toire dans la France d'au­jourd'hui. Et alors ? Le trouble ré­sul­tant de cette trans­po­si­tion fait de Tran­sit un film qui s'im­pose avec une fa­ci­li­té dé­con­cer­tante.

C'est une his­toire qui ra­conte l’op­pres­sion mo­derne. Une his­toire qui se si­tue à Mar­seille, qui fait dia­lo­guer deux époques, et qui pense qu’on sai­sit mieux le pas­sé en éprou­vant le pré­sent et vi­ce­ver­sa. Voir des na­zis ra­flant des juifs dans un im­meuble des an­nées 30, avec des cos­tumes iden­ti­fiables et une langue ba­li­sée à grand ren­fort de « Ruhe » et « Ar­beit » , peut pro­vo­quer un choc au nom de la mé­moire col­lec­tive. Voir rou­ler en fu­rie des cars de CRS tra­quant les étran­gers, dé­cou­vrir des hommes en cos­tume an­ti-émeute à la pour­suite de Georg, en­trave pour­tant la gorge avec une vio­lence nou­velle. À chaque men­tion des re­je­tés que l’on chasse pour mieux les par­quer, dif­fi­cile d’igno­rer le sort de cer­taines po­pu­la­tions en Eu­rope. Cer­taines va­ria­tions nous prennent aus­si à contre-pied jus­qu’à pro­lon­ger un sen­ti­ment de gêne. Et nous main­te­nir ins­tinc­ti­ve­ment sous pres­sion.

Ré­cem­ment pré­sen­té à la Ber­li­nale, Tran­sit, hui­tième long mé­trage de l’al­le­mand Pet­zold dans son pro­jet de ci­né­ma mi-po­li­tique, mi-ro­man­tique, a été ré­su­mé par cer­tains par cette for­mule-choc : « La ro­mance que dé­livre Pet­zold sur la vie des ré­fu­giés est une sorte de Ca­sa­blan­ca kaf­kaïen. » Pas mal… C’est éga­le­ment un des films les plus in­tel­li­gents qui soient sur le sort ré­ser­vé aux mi­grants, tant il s’em­bar­rasse peu de la moindre lour­deur po­li­tique. Son pro­jet est tout autre. Col­ler à son per­son­nage prin­ci­pal, Georg, pour mieux le re­cra­cher à l’écran, tel un spectre par­mi les fan­tômes. Car per­sonne ne vit à Mar­seille. Tout le monde se cache ; cha­cun es­saie de fuir. Soit on est dé­jà par­ti (dé­por­té, em­pri­son­né, éva­dé, mort), soit on est suf­fi­sam­ment bien ca­ché pour ne pas être vu. Et Georg dans tout ça ? Il est sur­tout le témoin des dis­pa­ri­tions suc­ces­sives, ce­lui qui voit les corps s’éva­po­rant pro­gres­si­ve­ment au gré des scènes. Lors­qu’un fon­du en­chaî­né nous em­mène d’une lettre ma­nus­crite à l’encre bleue à la mer du port de Mar­seille, on dé­chire un voile. Rien n’est fixe dans ce film. Comme les per­son­nages, qui ne sont ja­mais as­su­rés de ré­ap­pa­raître d’un plan à l’autre, les ob­jets ou les bâ­ti­ments semblent en per­ma­nence prêts à se trans­for­mer, l’ocre et le so­leil du Sud jouant avec les ombres pour créer une sen­sa­tion de bal­lot­te­ment qua­si per­ma­nente.

La peau d'un mort

Georg est plon­gé dans ce cou­rant in­con­nu. Il es­saie d’avan­cer, se lais­sant por­ter par les évé­ne­ments comme une mé­duse. Il n’est pas vi­vant mais sur­vi­vant. Le bon­heur n’a pas sa place dans sa vie en fuite, y com­pris dans l’amour qu’il porte au trou­blant per­son­nage de Ma­rie. Leur his­toire pren­dra une tour­nure dé­fi­ni­ti­ve­ment mor­bide à la fin du film, au dé­tour d’un re­gard par-des­sus l’épaule de­ve­nu la si­gna­ture char­mante et tra­gique de la jeune femme. Rien ne peut naître ou vivre en plein tran­sit, il faut avan­cer ou dis­pa­raître. Georg se fait donc fi­na­le­ment pas­seur. Lit­té­ra­le­ment, en ai­dant cer­tains à quit­ter la ville. Sym­bo­li­que­ment, en por­tant sur lui la peau d’un mort, aban­don­nant son iden­ti­té (donc son sta­tut) de vi­vant. Il est comme hors du temps, en tran­sit, jus­te­ment. Pas en­core à des­ti­na­tion, mais pas non plus à notre point de dé­part : on flotte. La fi­gure du fan­tôme (cette fois-ci au sens propre) re­vient vers la fin du film, sans qu’on sache s’il s’agit d’une vraie ap­pa­ri­tion ou d’une ob­ses­sion men­tale. Ce doute, c’est le film même. Pet­zold passe son temps à nous écra­ser avec une simple ques­tion : « – Et si ? » . Et elle a ra­re­ment été aus­si an­gois­sante. •

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.