Route sau­vage de Andrew Haigh

So Film - - Sommaire - AVEC CHAR­LIE PLUM­MER, STEVE BUS­CE­MI, CH­LOË SE­VI­GNY, TRA­VIS FIMMEL. JEAN-VIC CHAPUS

Lea­nonPete, dont le titre en V.F. a été re­vu et cor­ri­gé en un LaRoute sau­vage tout à fait Ma­li­ckien, est le qua­trième long mé­trage du Bri­tan­nique Andrew Haigh, mais pas seule­ment. C'est aus­si la preuve que c'est au­jourd'hui, main­te­nant et dans ce ter­ri­toire d'Ame­ri­ca­na entre chien et loup qu'Haigh s'af­firme comme un ci­néaste qui compte.

"Avec ce film, je n’ai pas l’im­pres­sion de faire un ci­né­ma dif­fé­rent. Pen­dant des an­nées, je me suis fixé comme ligne d’es­sayer de re­pré­sen­ter le plus fi­dè­le­ment les gens qui res­semblent à ce­lui que j’ai été et ce­lui que je suis en­core au­jourd’hui. En fait, je me po­sais tou­jours la ques­tion de la re­pré­sen­ta­ti­vi­té des gays au ci­né­ma comme des per­son­nages to­ta­le­ment in­té­grés à la so­cié­té. » Ain­si parle l’homme qui s’est fait une spé­cia­li­té de fil­mer mieux que per­sonne les gar­çons qui aiment les gar­çons. À preuve, ses an­ciens coups de force Week-end, 45 Years et le som­met li­vré sous la forme d’une sé­rie in­ache­vée pour HBO, Loo­king. Haigh ap­par­tient donc à ce cou­rant de réa­li­sa­teurs « hu­ma­nistes », prô­nant un re­tour à cer­taines va­leurs ou­bliées ces der­nières an­nées par le ci­né­ma in­dé­pen­dant. Même s’il ne re­ven­dique pas d’ap­par­te­nance à la moindre école et parle vo­lon­tiers de ses an­nées en tant qu’as­sis­tant-mon­teur sur les block­bus­ters de Rid­ley Scott comme d’une « ex­pé­rience for­ma­trice », Haigh creuse ce sillon. Man­quait à sa fil­mo­gra­phie sa grande oeuvre loin de chez lui et de ses né­vroses feu­trées. L’Amé­rique pro­fonde ser­vi­ra à ce­la. Mais pour ce­la, il faut en épou­ser la géo­gra­phie, le rythme et scru­ter les vi­sages de ses moindres per­son­nages. Au dé­part, Lean on Pete est un livre si­gné par l’an­cien song­wri­ter Willy Vlau­tin, consi­dé­ré par beau­coup comme un maître de ce cou­rant de la lit­té­ra­ture réa­liste dont on fait les bonnes sé­ries longues en bouche et les bons films contem­pla­tifs. C’est un faux ro­man d’ap­pren­tis­sage au­tour d’un ado­les­cent li­vré à lui-même au mi­lieu des che­vaux et des champs de courses lo­caux. Pas éton­nant qu’Andrew Haigh ait été ca­pable de le ma­gni­fier en un pe­tit som­met de mé­lan­co­lie ci­né­ma­to­gra­phique. En­core moins éton­nant que le jeune et fort pro­met­teur Char­lie Plum­mer se soit trou­vé un des meilleurs rôles qui soit en em­prun­tant la dic­tion ti­mide, mais aus­si la ges­tuelle lasse de l’ado­les­cent Char­ley, pro­ta­go­niste prin­ci­pal au ro­man. Le reste est une his­toire de gar­çon qui prend la route, d’éle­veurs de che­vaux faus­se­ment sans en­ver­gure qui servent très bien de pères de sub­sti­tu­tions, de jo­lies filles qui ne quit­te­ront ja­mais leur Ore­gon na­tal.

Ame­ri­ca­na ché­rie

Et alors ? Alors, l’un dans l’autre, La Route sau­vage ap­pa­raî­trait presque comme un cou­sin pro­fil-bas de l’ex­cep­tion­nel Ame­ri­can Ho­ney d’An­drea Ar­nold ; autre his­toire de jeu­nesse per­due sans bous­sole dans un trop grand ter­ri­toire. Là en­core, une fa­çon de dire que les An­glais ont mieux sai­si la du­re­té et la beau­té du Nou­veau Monde plus que les lo­caux. Pour s’im­pré­gner de cette Amé­rique et la sai­sir, il a fal­lu la pra­ti­quer et l’ob­ser­ver. « Willy Vlau­tin a in­sis­té pour que les choses se passent ain­si. Il di­sait qu’il ne se­rait pas à l’aise avec un ci­néaste qui ne connaît pas son monde, ce­lui des pe­tits champs de courses de l’Ore­gon. Alors je suis par­ti là-bas pen­dant trois mois, juste pour ren­con­trer les gens, prendre des notes, mar­cher et ressentir la géo­gra­phie. Ces gens veulent une vie dé­cente. Ils ont des rêves dif­fi­ciles à at­teindre, mais ils conti­nuent. » Une pause, puis l’homme es­saye de théo­ri­ser un peu : « L’Amé­rique est tel­le­ment as­so­ciée à l’ima­gi­naire du ci­né­ma mon­dial, il y a tou­jours un mo­ment où tu as en­vie de te confron­ter à cette his­toire de “film de grands es­paces”, et d’en faire quelque chose de per­son­nel. » À terme, Haigh pour­rait tout à fait re­prendre ce vieux fee­ling mé­lan­co­lique qui al­lait si bien au teint des pre­miers Gus Van Sant, de Even Cow­girls Get the Blues au tou­jours in­dé­pas­sable Ger­ry. À l’im­pos­sible, les gar­çons comme lui sont dé­sor­mais te­nus. •

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