La Mort de Sta­line de Ar­man­do Ian­nuc­ci

So Film - - Sommaire - AVEC JEF­FREY TAMBOR, MI­CHAEL PALIN, PADDY CONSIDINE, STEVE BUS­CE­MI. LELO JIM­MY BA­TIS­TA

Un An­glais qui adapte une BD fran­çaise sur la mort de Sta­line, for­cé­ment les mots-clés sont : sa­ti­rique, noir, grin­çant, in­tel­li­gent, ris­qué. Sauf que tout est vrai. Un scé­na­rio brillant et des ac­teurs qu'on adore voir. Ça ne suf­fit pas ? Alors, veuillez voir ici-bas.

Étu­diants bles­sés, vio­len­tés. Ni­co­las Sar­ko­zy ba­foué, hu­mi­lié. La mous­tache d’Hen­ry Ca­vill ra­sée, dé­ci­mée. On vit vrai­ment une époque im­pi­toyable. À ce stade du cham­pion­nat, un film sur la mort d’un dic­ta­teur so­vié­tique co­pro­duit par France 3 pour­rait de­ve­nir la co­mé­die la plus fé­roce et ra­fraî­chis­sante du prin­temps que ça n’éton­ne­rait plus per­sonne. Vous me di­rez, on n’a tou­jours pas trou­vé meilleur en­droit pour un fou rire qu’un en­ter­re­ment (Ri­cky Ger­vais le rap­pe­lait en­core dans Hu­ma­ni­ty, son ré­cent spec­tacle pro­duit par Net­flix) et la co­mé­die fu­né­raire est qua­si­ment un genre à part en­tière ( Joyeuses Fu­né­railles, Quatre ma­riages et un en­ter­re­ment, et bien sûr, Le Cher Dis­pa­ru de To­ny Ri­chard­son, que vous n’avez sans doute pas vu et c’est re­gret­table). De là à mi­ser sur le potentiel co­mique des ob­sèques de Sta­line, il y a un pas que seuls une poi­gnée d’ir­res­pon­sables au­raient osé fran­chir – et Ar­man­do Ian­nuc­ci était clai­re­ment le pre­mier sur la liste. Qui mieux en ef­fet que le réa­li­sa­teur du fa­bu­leux In the Loop et le scé­na­riste des sé­ries Veep et The Thick of It – soit trois des plus im­pi­toyables sa­tires po­li­tiques mises sur le mar­ché de­puis le dé­but des an­nées 2000 – pou­vait dy­na­mi­ter une en­tre­prise aus­si ha­sar­deuse ? Cer­tains ar­gue­ront que le ter­rain était dé­jà lar­ge­ment ba­li­sé (le film est ti­ré de l’ex­cel­lente bande-des­si­née du même nom si­gnée Fa­bien Nu­ry et Thier­ry Ro­bin), mais ce se­rait oc­cul­ter la science du dia­logue de Ian­nuc­ci et de son si­de­kick Ian Mar­tin, qui fait de ces une heure et qua­rante-sept mi­nutes dé­diées aux com­bines pa­ra­noïaques et tra­hi­sons ubuesques de l’en­tou­rage de Sta­line dans les qua­rante-huit heures qui ont sui­vi sa mort, une car­nas­sière dé­mons­tra­tion de style. Même in­ter­pré­té par des ta­ren­tules, le script au­rait fait des mer­veilles, tant chaque mot semble avoir été sou­pe­sé avec une pré­ci­sion ma­niaque et conçu pour faire un maxi­mum de vic­times à l’im­pact. Ian­nuc­ci a tou­te­fois eu la dé­li­ca­tesse de le confier à des ac­teurs pro­fes­sion­nels, et on l’en re­mer­cie – d’au­tant plus que les oc­ca­sions de voir réunis Steve Bus­ce­mi (qui in­ter­prète Ni­ki­ta Kh­roucht­chev à la ma­nière d’un De Fu­nès sous Ben­ze­drex), Jef­frey Tambor (plus flasque et sau­mâtre que ja­mais), l’ex-Mon­ty Python Mi­chael Palin et le cri­mi­nel­le­ment sous-em­ployé Paddy Considine sont plu­tôt rares ces jours. Évi­dem­ment, avec une telle meute de ca­dors, l’équi­libre va­cille par­fois (Ja­son Isaacs en­va­hit lit­té­ra­le­ment l’écran à chaque ap­pa­ri­tion, An­drea Ri­se­bo­rough au­rait mé­ri­té le triple de ré­pliques et Si­mon Rus­sell Beale se paye clai­re­ment le rôle du film, in­car­nant avec une ignoble ex­tase un La­vren­ti Be­ria aux di­men­sions qua­si sha­kes­pea­riennes), mais la te­nue de route est, il faut le dire, fran­che­ment spec­ta­cu­laire. D’une main as­su­rée, sans ja­mais trem­bler, Ar­man­do Ian­nuc­ci étrangle les conven­tions et la ri­gueur his­to­rique (ici pas de ju­rons russes ni de « so­vie­te­ries » su­per­flues, on ma­nie l’ar­got écos­sais et l’ac­cent du York­shire), jongle avec les re­gistres les plus dé­li­cats, pas­sant en une frac­tion de se­conde du slaps­tick à pa­pa aux si­tua­tions les plus ab­surdes (voir cette scène hi­la­rante où Vas­si­li Sta­line tente de s’em­pa­rer de l’arme d’un of­fi­cier sous les yeux d’une as­sem­blée ab­so­lu­ment na­vrée par la si­tua­tion) et tient son su­jet sans la moindre baisse de rythme, jus­qu’au cruel plan fi­nal. Un chef-d’oeuvre de pré­ci­sion acide qui au­ra fa­ta­le­ment un peu de mal à exis­ter dans un mois d’avril dé­dié au com­merce de gros ( Gas­ton La­gaffe, Les dents, pi­pi et au lit). Soyez sans mer­ci : al­lez le voir deux fois. On vit vrai­ment une époque im­pi­toyable. •

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