Mes pro­vin­ciales de Jean-Paul Ci­vey­rac

So Film - - Sommaire - AVEC ANDRANIC MANET, CO­REN­TIN FILA, SO­PHIE VERBEEK, DIANE ROUXEL. GASPARD NECTOUX

Voi­là un film en noir et blanc, à Pa­ris, avec des his­toires de gens ve­nus de pro­vince, un peu à la Eus­tache, un peu à la Gar­rel, même à la Roh­mer. Un film sur les illu­sions per­dues, sur l'ami­tié et sur la ci­né­phi­lie, mais en gé­né­ral, sur tous les idéaux qu'on peut avoir quand on a vingt ans. Ça peut sem­bler lourd, c'est pour­tant bou­le­ver­sant.

At­ten­tion, c’est une ex­pé­rience ci­né­phile, et c’est rare : Mes pro­vin­ciales est un film où on parle ci­né­ma. Pas « en gé­né­ral » (c’est-à-dire sans ci­ter de noms, alors que les ci­né­philes ne font que ça), mais concrè­te­ment : ses per­son­nages éreintent Sor­ren­ti­no, doutent de Ve­rhoe­ven, louent Bar­net, écrivent sur Na­ruse, draguent en men­tion­nant Bres­son lors de ba­lades sur l’île Saint-Louis (un clas­sique). Ils ont l’âge sé­rieux que Ci­vey­rac scrute de­puis ses dé­buts, ce­lui où les idéaux se re­trouvent aux prises avec la réa­li­té. Parce que le film est cette fois au­to­bio­gra­phique (une sorte d’an­ti- Mek­toub My Love, du­rant aus­si plus de deux heures, mais lui contem­po­rain, en noir et blanc, et sen­suel dif­fé­rem­ment), les idéaux sont d’abord ci­né­philes. Il y a du sou­ve­nir au­to­bio­gra­phique dans le per­son­nage d’Étienne, mon­té de Lyon pour étu­dier à Pa­ris-VIII, mais la jeu­nesse fil­mée est plus ample. De­vant les cou­loirs blancs de l’uni­ver­si­té de Saint-Denis, plu­tôt que l’idéal Vin­cennes, plu­tôt que l’idéale Fe­mis, on se dit que sur la ci­né­phi­lie épar­pillée d’au­jourd’hui, le film est plus fort que Le Concours. Em­prun­tée à Ner­val ou No­va­lis, cette jeu­nesse est aus­si celle des ro­man­tiques al­le­mands, tant le film in­siste sur le poids phy­sique, vi­sible, que les idéaux font pe­ser sur leurs corps. On re­tient les yeux dé­çus d’un ami écon­duit, la fa­tigue d’une tête dans le creux d’une épaule, un pur et dur qui tré­buche, au­tant d’images qui forment le per­son­nage et sont ap­pe­lées à res­ter.

La ZAD Pa­rad­ja­nov

Tout le ro­man d’ap­pren­tis­sage d’Étienne tient dans cette re­com­po­si­tion per­ma­nente du pré­sent, les al­lées et ve­nues des ami­tiés et des at­ta­che­ments à tra­vers les temps et les ré­gimes (il faut voir com­ment le beau per­son­nage du pre­mier amour res­té à Lyon, joué par Diane Rouxel, passe d’un corps sexué à une simple image par Skype), ce faux ou­bli que le film semble se per­mettre pour mieux les lais­ser re­mon­ter. Te­nir son coin de ci­né­ma fran­çais à la fin des an­nées 2010, c’est peut-être d’abord af­fir­mer à quoi on tient, et donc com­ment on tient – Ci­vey­rac ne fait pas autre chose dans Rose pour­quoi, pe­tit livre pa­ru l’hi­ver der­nier chez P.O.L., où il dé­crit la fa­çon dont un plan de Rose Ho­bart (dans le film Li­liom de Bor­zage, de 1930) l’a long­temps pour­sui­vi. Cet idéal-là, ce­lui des pré­sences qui brûlent par-de­là le sou­ve­nir, est ce­lui du ci­né­ma de Ci­vey­rac. Mes pro­vin­ciales est une réus­site parce qu’il ra­mène la ba­taille des per­son­nages sur celle des images, voire sur celle des spec­ta­teurs. Les mo­ments les plus beaux viennent dans ce pli : il faut voir, en une col­lure, les en­fants pau­més de la ré­vo­lu­tion dans La Porte d’Ilitch de Khout­siev comme en­gen­drer les étu­diants fé­briles qui voient le film dans l’obs­cu­ri­té, rê­vant à leurs propres sou­lè­ve­ments. Le noir et blanc y est pour beau­coup, don­nant jus­te­ment à Étienne et ses amis le même âge que le Ser­gueï de La Porte d’Ilitch, que l’Alexandre de La Ma­man et la Pu­tain. Il faut un temps pour réa­li­ser que les images noires et blanches qu’Étienne et son amie mi­li­tante vont voir au ci­né­ma sont ti­rées d’un des plus grands films en cou­leur (gre­nade) de l’his­toire : Sayat Nova. Le monde de Pa­rad­ja­nov comme ZAD ? Un ma­ni­feste en tout cas pour une mise en scène dé­ta­chée de la dra­ma­tur­gie, hors his­toire. Le tra­vail so­li­taire des films n’est pas ce­lui des dé­tours et des ré­so­lu­tions (il ne sert à rien, donc, d’y cher­cher les « en­jeux »), mais ce­lui des ins­tants où le feu sé­rieux des vi­sages cris­tal­lise une mé­moire. Andranic Manet dé­gin­gan­dé, Diane Rouxel aban­don­née, So­phie Ver­beeck épui­sée, au­tant de pré­sences ex­po­sées comme les livres qu’étale Sayat-Nova sur les toits, prêtes à de­ve­nir les icônes aux­quelles s’ac­cro­cher. •

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